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Malouet, administrateur en guyane (1776-1778) mise en place d'un projet administratif et technique.

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par Benoît JUNG
Paris Ouest Nanterre - Master 2 2014
  

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CONCLUSION

Ainsi, c'est un bilan mitigé que l'on peut dresser du passage de Malouet en Guyane. Si l'arrivée de Guisan donne une impulsion déterminante à la bonification des zones humides sur le plan opérationnel et technique, cette réussite est relativisée par les semi-échecs rencontrés par Malouet dans bon nombre de projets qu'il lance. Malgré des travaux fructueux réalisés en amont, permettant de récolter des données importantes sur le bois, la pêche ou l'élevage, il est évident que la mise en oeuvre des projets s'y rapportant reste décevante, compte tenu des espoirs et des objectifs ambitieux qui les motivent. Par ailleurs, il paraît également évident que le projet ne fait pas l'unanimité en Guyane, tant par sa nature que par la personne de Malouet, qui semble s'être mis quasiment toute la colonie à dos par une gestion des affaires intransigeante, et sans doute aussi par sa personnalité. Ces difficultés, il les occulte bien volontiers dans sa correspondance, présentant les événements sous leurs aspects les plus favorables pour lui, lui permettant de préserver son image et sa carrière. Ces considérations nous engagent donc à réévaluer, nuancer ou contester certains points d'historiographie, pour nous orienter vers une proposition que nous souhaitons plus juste d'un fonctionnaire zélé et investi dans sa mission, mais très soucieux de sa carrière et n'hésitant pas à verser dans la médisance pour la préserver.

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CONCLUSION GÉNÉRALE

Cette étude consacrée à Pierre Victor Malouet aura donc été l'occasion d'examiner l'ascension sociale et professionnelle d'un bourgeois de province, que rien ne destinait à faire carrière dans la Marine. Son parcours est somme toute relativement classique au XVIIIe siècle, entre une scolarité chez les Oratoriens, des études de droit et une formation parachevée par de nombreux déplacements, à l'image du Grand Tour en vogue dans l'aristocratie. Il doit son entrée dans la Marine à un réseau particulièrement efficace englobant le cercle des relations familiales, coloniales, ministérielles et mondaines, qu'il entretient tout au long de sa carrière. Nous avons montré que son arrivée à Saint-Domingue est pour lui une étape importante de son cursus. Il y devient propriétaire, fait fortune, et grâce à l'appui de son ami François Legras, il y fait ses premières armes dans l'administration coloniale à un poste important.

Ce passage à Saint-Domingue est fondateur car il y acquiert une expérience particulière, qui le met en prise aux problématiques à la fois des planteurs et de l'administration. Cette configuration détermine en grande partie sa feuille de route politique pour le restant de sa carrière, dans laquelle il oeuvre à ce que les intérêts, parfois contradictoires, de la plantocratie et de la monarchie entrent en coïncidence. Ce début de parcours contribue à faire de lui un personnage considéré dans les allées du pouvoir comme un spécialiste des colonies, réputation en partie due aux mémoires qu'il rédige sur l'administration de Saint-Domingue, et entretenue par ses soins. Par ailleurs, il développe une réflexion particulièrement nourrie sur l'esclavage, qui évolue au fil du temps et devient dans les années 1780 un marche-pied pour sa carrière politique. Figure majeure du lobby esclavagiste, il développe une réflexion pragmatique, qui se dit attentive au sort de la main-d'oeuvre servile, mais dans laquelle il évacue le problème humain de l'esclavage par des considérations pour le moins cyniques. Se défendant d'être un philanthrope, il ne retient que les aspects économiques et systémiques de l'exploitation coloniale, érigeant sa défense et celle de l'esclavage en un concept qu'il nomme le « système colonial ». Le lobby colonial, particulièrement actif en ce début de XIXe siècle, lui permet de revenir aux affaires et de pousser Napoléon à rétablir l'esclavage en 1802. Il est donc difficile, pour un observateur du XXIe siècle, de ne pas porter un regard sévère et consterné sur ces considérations indéfendables.

Par ailleurs, Malouet est un fonctionnaire qui attache une grande importance à l'ordre et au respect des lois, dont la bonne marche est la garantie de la stabilité du système et des droits de chacun. Aussi se montre-t-il particulièrement tatillon dans ces domaines, si bien qu'il se forge à Saint-Domingue la réputation d'un administrateur sourcilleux et intransigeant. Il cultive en outre

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l'image d'un travailleur zélé et infatigable, épris de bon sens et de justice, dévoué au service de la monarchie. Cependant, nous avons révélé que cette réputation, savamment entretenue par Malouet, est un écran de fumée qui masque une ambition parfois mal maîtrisée. C'est un homme qui veut faire carrière et, en pragmatique qu'il est, prend position en faveur de la monarchie tant qu'elle lui permet d'avancer dans la hiérarchie et de préserver ses affaires à Saint-Domingue : il n'hésitera d'ailleurs pas à se compromettre avec l'Angleterre en signant le traité de Whitehall. Soucieux de son image, il n'hésite pas à se livrer à des manoeuvres frauduleuses, à verser dans la calomnie, à s'approprier des mérites qui ne lui reviennent pas et à enjoliver ses résultats afin de se valoriser.

Son passage en Guyane est également une occasion d'apporter une vision plus nuancée du personnage et de son action. Notre problématique nous a conduit à interroger la façon dont se réalise un projet administratif et technique, dans une colonie qui fait figure de bout du monde, mal connue de la métropole. Dans un contexte de défaite militaire après le traité de Paris en 1763, la Guyane acquiert une valeur stratégique aux yeux du gouvernement, avec laquelle il souhaite opérer un basculement de l'équilibre militaire dans l'arc circum-caribéen face à l'Angleterre. Le projet porté par Malouet s'insère dans ce cadre. La Guyane doit devenir un verrou stratégique, une base arrière pour ravitailler et assurer la défense des précieuses îles à sucre antillaises. Centrée sur l'exploitation des ressources naturelles de la colonie, il s'agit en outre d'opérer une mutation économique et agricole importante en développant la mise en valeur des terres basses. Dans cette optique, Malouet jouit d'un grande liberté d'action pour, d'une part, évaluer la faisabilité de ce plan, d'autre part pour engager ses propres mesures si nécessaire. De fait, notre étude révèle un administrateur efficace, attaché à remettre de l'ordre dans les affaires administratives et judiciaires de la colonie. Il oeuvre à mettre en place un cadre destiné à assurer la réalisation des objectifs ministériels, ce qui nous permet de contester certaines affirmations qui font de lui un réformateur sur ce terrain.

En outre, notre approche attentive aux interactions entre savoir et pouvoir, nous permet également de proposer une lecture qui fait apparaître le rôle de vecteur de l'ordonnateur sur le terrain des sciences. Il contribue à la diffusion de la tradition administrative et scientifique métropolitaine au sein de la colonie, en fondant son approche sur une dimension didactique, destinée à « éclairer » et à informer les habitants. En parallèle, prenant appui sur les relais locaux, Malouet mène de nombreuses investigations, collecte des informations qui alimentent la Machine coloniale par le biais d'une correspondance abondante. Son indépendance administrative lui permet de prendre des initiatives et d'animer la recherche locale, ce en quoi l'impulsion qu'il donne aux cultures en terre basse, épaulé par Guisan, est très significative. Cette approche vigilante aux interactions entre savoirs locaux et savoir métropolitains permet de s'extraire du modèle strictement diffusionniste. Ainsi, nous pouvons nuancer la réelle portée pédagogique du projet de Malouet, qui

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considère finalement la Guyane comme un désert culturel. En réalité, son attitude met en lumière le rôle que la science occupe dans le projet colonial. En dénigrant les savoirs locaux, pourtant bien présents, il entretient son image d'administrateur clairvoyant et intuitif auprès du pouvoir, en y substituant un bilan tourné à son avantage, sur le mode de la brillante réussite pleine d'autosatisfaction. De ce fait, il s'inscrit pleinement dans une logique impérialiste, dont la science constitue un facteur de domination de la métropole sur ses colonies, servant de métaphore et de moyen pour légitimer les aspirations coloniales, pour reprendre la formule de David Wade Chambers et Richard Gillespie1153.

Ainsi, et sans remettre en cause les indéniables qualités d'organisateur et de gestionnaire qui sont les siennes, il apparaît que Malouet, pragmatique avant tout, maîtrise les canaux grâce auxquels, par une plume déliée et un sens évident des logiques réticulaires, il parvient à faire évoluer sa carrière tout en se forgeant une image d'homme intègre et dévoué au service de la monarchie. Notre contribution permet de nuancer cette idée, largement reprise par l'historiographie, et souligne le rôle central de l'ordonnateur sur le terrain scientifique, interface incontournable entre la métropole et ses colonies. Le projet qu'il développe en Guyane, présenté comme novateur, ne l'est en réalité que sur les moyens qu'il se propose de mettre en oeuvre, car Malouet reprend en grande partie les idées du baron de Bessner qu'il détourne à son profit. Son approche libérale de l'économie lui permet cependant de se démarquer des précédents plans, en plaçant l'État au centre du dispositif plutôt qu'une compagnie commerciale. Celui-ci doit jouer un rôle moteur en investissant massivement en Guyane, dans les secteurs où elle présente un avantage comparatif supérieur aux autres colonies. Il préconise ainsi de concentrer les efforts monarchiques sur le développement des cultures en terres basses, et l'impulsion qu'il donne à la mise en place de ce projet, sur le plan technique, scientifique et administratif est tout à fait déterminant.

Toutefois, une question reste en suspend. Au-delà de la réussite dont il s'enorgueillit, il nous apparaît quelque peu surprenant que Malouet, aux premières loges pour bénéficier des données techniques et économiques afin de réaliser une entreprise de dessiccation, ne se soit pas investi personnellement dans les terres basses, dont il soutient que les rendements permettent des bénéfices substantiels. Certes, en tant qu'administrateur, la réglementation ne l'y autorise pas, mais nous avons vu qu'il existait de nombreux passe-droit et qu'il ne s'était pas privé d'en user à Saint-Domingue. De plus une réussite personnelle en la matière constituerait une brillante démonstration de la viabilité de son projet, que saurait, à n'en pas douter, exploiter à son profit le ministère. De fait, la question

1153« Indeed, for scientists, science served as metaphor and means of legitimate colonial aspiration. », dans David Wade CHAMBERS et Richard GILLESPIE, « Locality in the History of Science », op. cit., p. 226.

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de savoir quelle est la réelle valeur intrinsèque de ce projet, ainsi que sa réelle portée au sein du dispositif colonial français nous semble être une piste à explorer pour une étude future, en le plaçant dans une perspective plus globale, qui le comparerait à d'autres projets d'aménagement intervenus dans les colonies.

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"Là où il n'y a pas d'espoir, nous devons l'inventer"   Albert Camus