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Aide au développement peut-elle aider l'Afrique noire à  se lancer au développement durable?

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par Jean-Paul Jean-Paul NABONA BISIMWA
Université Libre dà¢â‚¬â„¢Uvira et des Grands Lacs, ULUGL en sigle - Master complementaire  2012
  

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1.2. Analyse empirique de l'impact de l'aide sur la consommation

En réalité, il est difficile de concevoir l'aide extérieure comme un surplus d'investissement uniquement. Dans la mesure où l'aide n'est pas toujours assortie d'une obligation d'affectation et dans la mesure où se pose le problème de la fongibilité, présentée plus haut, une aide extérieure reçue peut être analysée comme un surplus de revenu. Si on suppose que la consommation dépend du revenu total disponible, une aide extérieure reçue entraîne une augmentation du revenu total; par conséquent la consommation aussi augmente. Même si l'aide a dès le départ une affectation précise, son caractère fongible et l'incitation qu'elle crée chez le bénéficiaire entraîneraient une augmentation de la consommation présente. Pour tester cette idée, on a régressé avec notre échantillon, les dépenses de consommation finale des ménages sur l'aide internationale reçue. L'équation estimée s'écrit:

Cit = ái + â1Yit + â2Ait +åit (3)

Cit représente les dépenses de consommation finale du pays considéré, Yit son revenu, Ait l'aide extérieure.

Les résultats obtenus sont résumés dans le tableau suivant:

Tableau II-5 : Estimation du lien « Aide -- Consommation »

Nbre : d'observation: 319 R-Carré: 0,586

R-Carré ajusté: 0,471 F-statistic :27,417***

Le coefficient de l'aide est positif et significatif au seuil 1%. On remarque bien ici que les dépenses de consommation sont liées positivement à l'aide internationale. La thèse selon laquelle l'aide entraîne une augmentation de la consommation est donc corroborée.

En essayant comme précédemment de calibrer le coefficient de l'aide ( â2 ), on trouve un coefficient proche de 0.50 ( â2 = 0.5 n'est pas rejeté au seuil 5%). L'aide serait donc à moitié consommée. En réalité, le fait que l'aide entraîne une augmentation de la consommation n'est pas tellement gênant, dans la mesure où l'aide vise avant tout le bien-être des pauvres. Or la consommation améliore le bien-être. Cependant, deux problèmes se posent:

En réalité, le fait que l'aide entraîne une augmentation de la consommation n'est pas tellement gênant, dans la mesure où l'aide vise avant tout le bien-être des pauvres. Or la consommation améliore le bien-être. Cependant, deux problèmes se posent:

> Si l'aide fait augmenter la consommation au détriment de l'épargne et l'investissement, elle accroît le bien-être présent mais pas futur. Or, « il vaut mieux apprendre à un homme à pêcher que de lui donner du poisson ».

> L'augmentation de la consommation n'améliore le bien-être général ou mieux ne réduit la pauvreté que si elle ne se fait pas au profit des ambitions de quelques-uns.

Or, dans la mesure où l'aide passe par les dirigeants qui sont encore les décideurs, et qui en général ne sont pas pauvres, il est probable qu'elle ne profite pas aux populations pauvres. Dans ce cas, elle ne pourra réduire la pauvreté. Il nous faut alors vérifier que l'aide est bien consommée par la population pauvre, et non par les « privilégiés ». Nous posons l'hypothèse que les « privilégiés » des pays d'Afrique sub-saharienne peuvent être approximés par le gouvernement et « les fonctionnaires ». Pour tester notre idée, nous avons régressé les dépenses de consommation finale

du « gouvernement » (G. Cons.) sur l'aide reçue. Une grande partie de ces dépenses de
consommation finance les salaires des fonctionnaires.

L'équation estimée s'écrit:

(G Cons)it = ái + f31Yit + f32Ait +åit (4)

Le résultat conduit au tableau suivant:

Tableau II--5 : Aide et dépenses de consommation du gouvernement

Nbre : d'observation: 321

R-Carré: 0,498

R-Carré ajusté: 0,461

F-statistic: 18,012***

NB : *** signifie que le coefficient est significatif à 1%

** signifie que le coefficient est significatif à 5%

* signifie que le coefficient est significatif à 10%

L'aide exerce bien un effet positif robuste sur la consommation du gouvernement. En essayant de nouveau de calibrer le coefficient de l'aide ( f32 ), on trouve un coefficient proche de 0,30. Environ 30% de l'aide reçue irait donc dans les dépenses de consommation du gouvernement. Ces résultats concordent bien avec ceux de Bonne (1996). A travers une étude similaire portant sur le lien aide-consommation-investissement, il mettait en évidence une élasticité de la consommation à l'aide très significative et proche de 1; et une élasticité de l'investissement très proche de 0. Tout se passe comme si le montant de l'aide était converti pour trois quarts en consommation publique, et un quart en consommation privée et rien en investissement). Les formes de consommation dans nombreux pays sont bien connues : les projets de mosquées dans le désert comme celui de Hassan II, les palais présidentiels somptueux, la basilique de Yamoussoukro alors que les salles de classes

étaient débordées et les hôpitaux délabrés, les capitales bâties ex nihilo, alors que le pays ploie sous des dettes pharaoniques comme Yamoussoukro en Côte d'Ivoire, Dodoma en Tanzanie, Abuja au Nigeria; les milliards investis pour l'installation de base de lancement de missiles dans l'ex Zaïre dans les années 1985 alors que la population pauvre mourait de famine, les fortunes colossales des dirigeants, les centaines de millions distribuées chaque jour, en liquide et durant des années par le président Eyadema (au Togo) pour des marches de soutien à son régime alors que les routes et autres infrastructures économiques sont dans un état

défectueux, ...

Ces quelques citations de Sennen Andriamirado (1987), sur le cas du Burkina Faso, appuient bien nos résultats concernant l'utilisation qui est faite de l'aide internationale en Afrique61

« En ces années (1980-1982), un groupe financier allemand et la Banque mondiale devaient financer à concurrence de 15 milliards de F CFA un projet d'adduction d'eau depuis la Volta Noire jusqu'à Koudougou et Ouagadougou. Les dirigeants avaient confié la réalisation des travaux à une multinationale à capitaux belges, l'Euro-Building, pour 16 milliards de F CFA. Puis subitement, l'évaluation du projet grimpe jusqu'à 70 milliards. On parle de pots-de-vin. En revanche, on ne parlera plus d'adduction d'eaupuisque l'opération sera abandonnée ...

Un autre projet connaîtra le même sort: le barrage de Korsimoro, dans la province de Sanematenga, qui devait être construit au cours de cette même période grâce à des financements néerlandais. L'argent a été versé, dépensé... et le barrage n'a jamais existé. Il y a eu aussi, toujours à l'époque, les détournements de dons internationaux: des aides alimentaires (farine et huile de soja) provenant du Canada ou de l'Arabie Saoudite avaient disparu entre le port de Lomé, au Togo, et leurs destinations prévues, Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. On les a retrouvées au marché noir».

« ... Afin de séduire les fonctionnaires, Saye Zerbo (le président) détourne les aides extérieures, destinées en principe à des projets de développement, et les utilise pour relever leurs salaires ... Un crédit de la banque à capitaux arabes Dar el Mal Islami, d'un montant de 5 milliards de francs a été détourné de sa destination initiale, un projet d'investissements, pour être affecté à une augmentation des salaires des fonctionnaires ».

«Des études sur la Guinée, le Cameroun, l'Uganda et la Tanzanie ont révélé que de 30 à 70% des médicaments du gouvernement disparaissent dans leur acheminement aux malades ... Dans un pays à bas revenu, un journaliste a accusé le Ministère de la santé de détourner 50 millions de dollars sur les fonds d'aide octroyés. Le Ministère fait une réfutation en ces termes: le journaliste accuse de façon irresponsable d'avoir détourner 50 millions de dollars en une seule année, alors que les 50 millions détournés l'ont été sur une période de plus de trois ans».

Earterly, (2005).

Ces exemples évoquent un autre mal récurent à l'aide internationale : c'est la corruption. Les dirigeants par qui transite l'aide sont pour la plupart des temps corrompus ; si bien que l'argent alloué au pays en qualité d'aide se retrouve sur des comptes privés. Dans un pays hautement corrompu comme l'ex Zaïre, actuel RDC où le président Mobutu Sésé Séko aurait amassé de son vivant l'une des fortunes personnelles les plus colossales62 au monde, investie à l'étranger, les apports massifs d'aide étrangère injectés dans le pays pendant plusieurs décennies n'ont laissé aucune trace de progrès. Selon Basildon Peta (2002), les leaders politiques en Afrique se seraient appropriés illégalement plus de 140 milliards de dollars US.

A la mi--octobre 2003, le Cameroun a bénéficié d'une aide de 200 milliards de francs CFA (304,90 millions d'euros) dans le cadre de l'initiative PPTE (Pays Pauvres Très endettés). L'objectif principal de cette aide est d'investir dans les dépenses publiques favorables aux pauvres et les

61 Tirées de « Sankara le rebelle», SENNEN ANDRIAMIRADO, Jeune Afrique Livres, 1987 pages 39, 44 et 174.

62 On raconte qu'à sa mort, les comptes personnels du président Mobutu en Suisse et dans d'autres pays développés suffisaient pour éponger la totalité de la dette de la RDC).

infrastructures économiques. Pendant sa mission d'évaluation de 2004, le FMI a trouvé un «trou» de 66 milliards de francs CFA (environ 100,6 millions d'euros) auprès du Ministère des Finances. Pire encore, contrairement aux engagements pris, les dépenses du gouvernement ne reflètent pas nécessairement la priorité aux secteurs sociaux identifiés dans le CSPL63 (voir tableaux ci-dessous) Postes budgétaires en augmentation ... et en diminution nette

NB : L'administration territoriale gère les projets PPTE (pays pauvres très endettés)

Ces quelques exemples illustrent bien le problème. L'aide entraîne une augmentation de la consommation, et surtout la consommation d'une classe de « privilégiés » ; c'est-à-dire les dirigeants par qui transite l'aide, au détriment de la population. L'appauvrissement de la population est donc la variable clef de la « mauvaise politique » qui vise à faire augmenter l'aide internationale. A son tour, l'aide est l'impulsion à l'origine de l'appauvrissement.

Si l'efficacité de l'aide au développement est liée à son utilisation par les dirigeants, on peut alors supposer que pour les pays où le gouvernement est beaucoup plus réformiste ou dans les pays relativement bien gouvernés, l'effet de l'aide extérieure sera différent de celui d'un gouvernement « prédateur ». De la qualité de la « gouvernance » ou encore du niveau de « l'effort » dans le pays récipiendaire dépendrait alors l'efficacité de l'aide extérieure.

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