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L'aventure scripturale au coeur de l'autofiction dans Kiffe kiffe demain de Faiza Guène

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par Nadia BOUHADID
Université Mentouri, Constantine - Magistère en science des textes littéraires 2008
  

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I.1.2 Langue maternelle et interférence :

Dans les premiers moments de l'apprentissage d'une langue étrangère, le locuteur laisse apparaître inconsciemment dans son discours quelques propriétés du système langagier maternel. En effet, même un locuteur « quasi-natif trahira quelquefois son statut de non-natif à travers une erreur d'accord, une faute de

1 BLANCHE-BENVENISTE, Claire, Approches de la langue parlée en français, Paris, Ophrys, 1997, p. 38.

prononciation ou de prosodie, une préposition inhabituelle ou erronée, un débit un peu plus lent que la moyenne1 ». Ces manifestations langagières qu'elles soient d'ordre grammatical ou phonologique sont dues souvent à une non maîtrise de la langue cible. Cependant, ces écarts de « la norme standard » sont plus fréquents chez les locuteurs ayant appris la langue étrangère tardivement, car comme le déclare Scovel « un apprenant dont l'acquisition de la L2 ne commence qu'après la puberté aura inévitablement un accent non-natif. Ce déficit serait dû à des facteurs neurobiologiques, en particulier à des difficultés de coordination neuromusculaire.2 ». Toutefois, ces contraintes biologiques sont plus fortes au niveau de la prononciation.

Ainsi, cet apprenant adulte adopte une interlangue très marquée par sa langue maternelle. Dans Kiffe kiffe demain la narratrice met en scène des personnages adultes en mettant en relief les déficits d'ordre phonologique. Ces personnages étant beurs ont pour langue maternelle la langue arabe, il conviendrait alors de rappeler quelques divergences phonologiques entre le français et l'arabe. L'arabe est une langue à consonantisme3 riche (26 phonèmes) mais à vocalisme pauvre car elle ne comporte que trois voyelles ([á], [u] et [i]). De ce fait, l'arabophone se retrouve perplexe devant le système vocalique riche de la langue française. En effet, un arabophone trouve des difficultés à réaliser le mouvement d'arrondissement et de

projection des lèvres en réalisant les voyelles telles que : [y] [u] [ø] [ ] [ ] [o] [ ] [ ] et du coup ne perçoit pas la différence entre [y] et [u]. La difficulté se

1 DEWAELE, Jean-Marc, "Vive la différence ! Les choix sociolinguistiques et sociopragmatiques des usagers multicompétents du français langue étrangère", art. En ligne : http://www. infolang.uparis10.fr/modyco/textes/actualites/ProgrammeColloqueQuasiNatif.doc -

2 Scovel, T., A time to speak. A psycholinguistic inquiry into the critical period for human speech. Rowley, MA: Newbury House. 1988, Cité par : Birdsong, David, « Authenticité de prononciation en français L2 chez des apprenants tardifs anglophones: Analyses segmentales et globales » art. en ligne : http://www.utexas.edu/cola/depts/frenchitalian/birdsong/AILE_paper.pdf

3 Cohen, David, «Les Langues chamito-sémitiques», vol. III de J. Perrot dir., Les Langues dans le monde ancien et moderne, C.N.R.S., Paris, 1989, cité par Med Makhlouf, Denis Legros et Brigitte Marin, « Influence de la langue maternelle kabyle et arabe sur l'apprentissage de l'orthographe française », art. en ligne : http://www.cahierspedagogiques.com/IMG/pdf/Influence_langue_maternelle.pdf

présente également au niveau des voyelles non arrondies car l'apprenant

arabophone ne distingue non plus entre [i] et [e]ou [ ]. En effet, dans son système phonologique arabe, il ne différencie que les voyelles longues [i:] [u:] [a:], c'est ainsi que les voyelles mi-ouvertes ou mi-fermées sont souvent remplacées par la plus fermée ou la plus ouverte. De ce fait plusieurs fautes passent pour morphologiques tandis qu'elles émanent d'une reconnaissance défectueuse des phonèmes.

Les voyelles françaises provoquent ainsi chez l'apprenant arabophone une « surdité phonologique » c'est-à-dire « une incapacité passagère de l'élève à percevoir les sons d'une langue inconnue qui ne font pas partie du « crible » phonologique de sa langue maternelle1 ». En effet, le système phonatoire de l'apprenant d'une langue étrangère est ancré dans ses habitudes articulatoires acquises dès l'enfance développant ainsi un répertoire de phonèmes propres à sa langue maternelle.

La prononciation constitue, donc, une contrainte majeure pour les apprenants arabophones, qui au bout de leur peine préfèrent couler la langue française dans le moule phonatoire arabe, autrement dit l'apprenant a tendance à substituer aux phonèmes français des phonèmes proches dans sa langue maternelle. Ce phénomène est désigné par interférence car justement «la cause principale des difficultés et des erreurs dans l'apprentissage d'une deuxième langue réside dans les interférences de la langue maternelle. Celles-ci proviennent des différences entre les deux langues auxquelles elles sont directement proportionnelles2». L'altération de la phonétique est repérable dans le texte du roman à travers les paroles de quelques personnages :

1 Biilières M., Magnen C., « La surdité phonologique illustrée par une étude de catégorisation des voyelles françaises perçues par les hispanophones », Valladolid, Espagne, 2005, en ligne : http://acoustic31.univ-tlse2.fr/~pgaillar/ressources/publications/files/valla-espagne-2005.pdf

2 BRAHIM A., Analyse contrastive et fautes de français, Tunis, Publications de la Faculté des Lettres de Manouba, 1992, p.50.

Parlant d'Aziz, l'épicier de son quartier, la narratrice avec un ton amusant commente : « Parfois il râle avec son accent de blédard : "oh là là ! Si vous prounez cridit sur cridit, on est toujours pas sortis de la berge!!" (p. 77)

Aziz est un personnage très plaisant qui ne se gène nullement de raconter des blagues au premier client qui rentre dans sa boutique : "- L 'institoutrice elle doumande à Toto : "combien ça fait douze bouteille de vin, à dou euros la pièce?" Et il répond quoi le p'tit? Il répond : "Trois jours Madame"... (p. 77)

Comme nous pouvons le constater dans les deux exemples ci-dessus, le français d'Aziz est soumis à des distorsions phonétiques dues à l'interférence avec sa langue maternelle. Effectivement, dans les deux exemples nous relevons :

- Le [ ] dans le monème « prenez » est remplacé par [u] donnant « prounez ». - Le [e] de « crédit » est commuté par [i] « cridit ».

- La voyelle fermée [y] du monème « institutrice » est remplacée par une autre plus fermée [u] « institoutrice ».

Aziz a, donc, confondu [ ], [y] et [u] puis [e] et [i] et ce que la narratrice a qualifié

d' "accent de blédard" est bel et bien une interférence phonétique car «l'accent est la trace du substrat la plus difficile à gommer lorsqu'on parle une langue étrangère1 » Ce personnage étant une personne d'un certain âge, immigrant tardivement en France, n'a appris ainsi le français qu'à l'âge adulte, chose qui justifie cet accent et c'est justement « l'exemple courant des étrangers qui, ayant appris une deuxième langue dans leur vie adulte, n'ont pu se défaire de leur accent d'origine2»

Doria imagine ce que pourrait bien dire sa mère quand elle monterait les marches lors du festival de Cannes : "Ça fait langtemps je rève ma fille monter dans les escaliers de Cannes, alors c'est fourmidable, merci beaucoup..." (p.141)

La narratrice nous rapportant encore les paroles de sa mère qualifiant sa nouvelle école, dit : "Elle voulait que sa fille soit la plus belle à l'occasion de " l''écoule neuf, la jdida... hamdoullah ". Enfin pour le nouveau bahut quoi. » (p. 156)

Dans les deux exemples précédents Yasmina confond à deux reprises le phonème [ ] et [u] : « fourmidable/formidable », « écoule/école ». Cette image des parents

1 LEON, Pierre, Précis de phonostylistique, parole et expressivité, Nathan, Paris, 1993, p. 217

2 HAGEGE, Claude, L'enfant aux deux langues, Ed Odile Jacob, Paris, 1996, p.22

qui ne maîtrisent pas les règles de la langue française est présente par ailleurs dans d'autres romans beurs :

« À la Dichire, y en a li magasas, l'icoule bour la zafas ? Questionna-t-il.1»

« Fatigui, moi, malade. Ji travaille li matin, li ménage à l'icole et toi ti dors. 2» « Qu'est-ce que ça veut dire, une « nulle » ? Parle-moi en arabe !3»

Encore du coté de Kiffe kiffe demain, au sujet de Tante Zohra, la protagoniste cite un incident très amusant : « Une fois, il y a longtemps, elle expliquait à Maman qu'elle a inscrit Hamza au « gigot ». Maman, sur le coup, elle n'a rien compris. Et quelques jours plus tard, à la maison, elle se met à rigoler toute seule. Elle a compris que Tante Zohra voulait dire qu'elle avait inscrit Hamza au judo... Même ses fils se moquent d'elle. Ils disent qu'elle fait des remix de la langue de Molière. Ils l'appellent « DJ Zozo ». (p.35)

Dans l'exemple ci-dessus, le personnage « Tante Zohra » a complètement déformé le mot « judo » car non seulement, elle a confondu le phonème [y] et [i] mais a remplacé la consonne « d » par « g », et comme le confirme la narratrice, le parler de ce personnage ne s'est pas amélioré depuis son arrivée en France :

« Elle m'amuse beaucoup Tante Zohra. Ça fait plus de vingt ans qu'elle est en France et elle parle toujours comme si ça faisait une semaine qu'elle avait débarqué à Orly. » (p.35)

Remarquons que ces distorsions phonétiques apparaissent davantage chez les personnages analphabètes et d'un certain âge : Aziz, Yasmina, Zohra. En effet, ces personnages ont vécu leur jeune âge dans leur pays natal où ils utilisaient la langue arabe et ce n'est qu'à l'âge adulte en émigrant, qu'ils se sont retrouvés face à une langue étrangère et c'est ainsi que les difficultés de ce "francophone qui n 'a pas bénéficié d'une éducation bilingue précoce sont accrues par le profil phonétique

1 Begag, Azouz, Le gone du Chaâba, Paris, Le Seuil, 1986, p.240.

2 Charef, Mehdi, Le thé au harem d 'Archi Ahmed, Paris, Mercure de France, 1993

3 Nini, Soraya, Ils disent que je suis une Beurette, Paris, Fixot, 1993, p86.

particulier de la langue française1». C'est justement la raison pour laquelle ces bilingues tardifs recourent aux propriétés de leur langue maternelle.

De plus, l'illettrisme de ces immigrés les a empêchés d'apprendre correctement le français et a renforcé le recours à la langue maternelle et du fait a donné raison au phénomène de l'interférence. Claude Hagege affirme à ce sujet que : «L'interférence est un croisement involontaire entre deux langues. A grande échelle, l'interférence dénote l'acquisition incomplète d'une langue seconde.2»

Nous nous interrogerons sur les raisons qui ont poussé Faiza Guène à rapporter les paroles des personnages telles quelles sont avec ces "déficits phoniques" : «L'ironie semble juste prendre racine dans certains jeux de mots [...] notamment pour transcrire le mauvais français des immigrés3». Certes l'ironie est bien un aspect très présent dans l'écriture de Guène mais il semble que son souci de réalisme l'emporte plus que tout.

Cependant, la narratrice ne se contente pas seulement de rapporter les paroles des personnages ayant des difficultés avec la langue française mais celles des natifs ayant un accent particulier :

En cours de langue française Doria a prononcé « Djob » au lieu de «Job », alors son professeur toute vexée lui a crié : « Parr votrrre faute, le patrrrimoine frrrançais est dans le coma !» (p.152).

La subtilité avec laquelle l'auteure retranscrit les paroles des personnages dévoile sa volonté à produire un effet de réel. En outre, cette particularité langagière confère à chaque personnage un profil sociolinguistique marqué car la langue révèle l'origine géographique de la personne.

1 HAGEGE, Claude, L'enfant aux deux langues, Ed Odile Jacob, Paris, 1996, p.35

2 Ibid., p.239.

3 BENARD, Valérie, « Le roman algérien de langue française : à propos de l'ironie », lien : http://www.limag.refer.org/Textes/Iti27/Benard.htm

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