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L'aventure scripturale au coeur de l'autofiction dans Kiffe kiffe demain de Faiza Guène

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par Nadia BOUHADID
Université Mentouri, Constantine - Magistère en science des textes littéraires 2008
  

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I.1.3. La syntaxe :

La syntaxe dans Kiffe kiffe demain porte également l'empreinte d'un français parlé. L'expression écrite et l'expression orale conçoivent différemment les rapports entre les unités de l'énoncé. En effet, « dans la vie courante, le locuteur n'a pas le loisir de retaper sa phrase avant de la commencer. Il commence, et puis il se débrouille pour continuer comme il peut 1». Par contre l'écrit obéit à un certain nombre de règles grammaticales organisant la structure des énoncés et ne tolérant pas d'écarts par rapport à la langue standard sauf pour marquer un effet stylistique. La structure de l'énoncé en langue française respecte souvent un ordre bien conventionnel. En revanche, l'oral déstabilise délibérément cette structure et offre une variété de constructions langagières, certes qualifiée d'impropre à l'écrit, mais qui est soumise à la spontanéité du locuteur s'amusant à produire des énoncés authentiques.

L'objectif de notre analyse à ce niveau, est de mettre en évidence les phénomènes qui apparaissent comme éléments caractéristiques des constructions langagières à l'oral et qui sont investis dans l'écriture de Kiffe kiffe demain.

Rappelons que dans l'imaginaire linguistique2, l'oralité se définit globalement comme tout ce qui dévie du modèle canonique que représente l'écrit normatif. Faire oral en littérature revient très souvent à faire non standard3.

L'une des manifestations de cet écart par rapport à la langue standard est la « redondance syntaxique4» c'est-à-dire que le locuteur place au début de la phrase la première idée à laquelle il pense et la désigne soit par un groupe nominal ou par

1 SAUVAGEOT, Aurélien, Français écrit, français parlé, Larousse, Paris, 1962, p.29

2 Houdebine, Anne-Marie, L'Imaginaire linguistique, Paris, L'Harmattan, 2002.

3 Dargnat, Mathilde, « L'oral au pied de la lettre. Raisons et déraisons graphiques », article accepté dans un numéro thématique de la revue Études françaises, Montréal, à paraître début 2007, p.2, tiré du site : http://mathilde.dargnat.free.fr/index_fichiers/Montreal2007.pdf

4 Blanche-Benveniste, Claire, Approches de la langue parlée en français, Paris, Ophrys, 1997, p. 37.

un pronom tonique, puis la fait succéder d'un pronom personnel. Cela dit, le premier souci du locuteur est que son message soit correctement décodé et peu importe la formulation de la phrase : il lance le premier mot et manie le reste en sorte qu'il génère de la signification. Les exemples de ce phénomène linguistique effleurent tout le roman :

Déçue que Nabil l'ait embrassée par surprise, Doria recourt à cette redondance syntaxique en imaginant le lieu où elle aurait aimé être embrassée : « Moi, je voyais plutôt ça dans un décor de rêve, au bord d'un lac, en forêt, au soleil couchant...» (p.99)

La thérapie chez la psychologue est terminée alors cet évènement rappelle à Doria le premier cours de vélo avec Youssef et dit : « Le « courage » de Mme Burlaud, il m 'a fait le même effet que le « j 'ai lâché ! » de Youssef. » (p. 176)

Pour expliciter davantage cette structure syntaxique inhérente au mode de production de l'oral, nous ferons appel au modèle forgé par Claire Blanche- Benveniste : la représentation en grilles1. Cette mise en grille combine l'axe paradigmatique des commutations avec l'axe syntagmatique des successions. Ainsi, les énoncés ci-dessus se présentent comme suit :

« Le « courage » de Mme Burlaud,

Il m 'a fait le même effet que le « j 'ai lâché ! » de Youssef.

Moi

J' y connais pas grand-chose à la justice...

A l'écrit, les morphèmes occupant la même classe grammaticale se substituent et se suppriment mutuellement mais dans les exemples ci-dessus la protagoniste tout comme dans le modèle de Benveniste combine sans gêne ou plutôt spontanément les deux axes et aligne ces morphèmes successivement dans la chaîne parlée : (Le « courage » de Mme Burlaud / il) sujets du verbe « faire » et « moi /

1 Blanche-Benveniste, Claire, Approches de la langue parlée en français, Paris, Ophrys, 1997, p78.

je » sujet du verbe « connaître ». Cette combinaison montre que le parler oral tolère la succession d'éléments commutables sur le plan paradigmatique.

Remarquons que cette redondance « brise l'avancée syntagmatique, créant ainsi un piétinement sur un même emplacement syntaxique, au profit d'une ouverture de l'axe paradigmatique 1

La redondance syntaxique peut se réaliser avec deux graphèmes identiques et qui sur le plan paradigmatique ne donnent pas lieu à une commutation :

La narratrice nous parle des loisirs d'une fille de son quartier en disant : « Elle, elle aimait jouer et voulait faire son métier. Lorsqu'elle a eu dix-huit ans, avec sa troupe elle a même pu participer à des pièces dans plusieurs villes de France. » (p.166)

A l'opposé des exemples précédents où le piétinement syntaxique2 s'opère avec deux graphèmes de nature différente et qui tout en étant substituables se succèdent sur la même chaîne parlée, dans cet exemple le même pronom personnel « elle » est repris deux fois pour occuper la même classe grammaticale, celle du sujet. Ce genre de répétitions, comme le remarque Blanche Benveniste, s'opère souvent au début du syntagme1 et elles sont pré-verbales.

Il arrive que l'énonciateur veuille mettre en relief certains constituants de l'énoncé qu'il juge importants dans la hiérarchisation de l'information et qui traduit au même titre sa réaction par rapport à l'information énoncée. Ainsi dans cet énoncé la narratrice place en premier lieu le verbe et relègue le sujet à la fin de l'énoncé. En effet, se lamentant d'avoir fait la queue pour longtemps Doria dit : « Quand arrive enfin mon tour... » (p.83).

1 Henry, Sandrine, « Etude distributionnelle syntaxique et prosodique des répétitions en français oral spontané », Thèse de doctorat Langage et Parole, lien : http://www.up.univmrs.fr/delic/theses/resume-henry.html

2Blanche-Benveniste, C., La naissance des syntagmes dans les hésitations et les répétitions du Parler, 2003, cité par : Henry, Sandrine, « Amorces de mots et répétitions :des hésitations plus que des erreurs en français parlé », lien : http://www.cavi.univparis3.fr/lexicometrica/jadt/jadt2004/pdf/JADT_082.pdf

« Mon tour » qui est le sujet du verbe « arriver » a été décalé à la fin de phrase car dans l'esprit de la narratrice ce qui est le plus important c'est l'action : « l'évènement ». Ainsi, la narratrice réorganise la structure syntaxique de l'énoncé et ce afin de répondre à une estimation subjective de l'information. En outre, pour mettre en valeur un constituant de l'énoncé, l'énonciateur peut recourir à un double marquage:

En parlant des appellations différentes données à un magasin qu'elle fréquente souvent, la narratrice explique : (1) « Le problème est que tout le monde l'appelle différemment ce magasin, en fonction du nom qui l'a marqué. » (p.83)

Cet énoncé présente ainsi un double marquage entre « l'» pronom COD et « ce magasin » détaché à droite. Doria recourt encore à ce procédé en se moquant du surnom qu'a donné Lila à Hamoudi :

« Elle aurait quand même trouvé autre chose Lila. » (p.161). Donc le pronom personnel « elle » est explicité par le nom « Lila » ajouté à la fin de la phrase.

Ces exemples attestent de la prononciation spontanée de ces énoncés car l'énonciateur en cours d'élaboration de son énoncé et afin d'expliciter ses idées, rajoute des informations mais sans tenir compte de la place qu'elles occuperaient dans l'organisation syntaxique.

Doria nous parle de Lila et sa fille : « Lila et Sarah sont revenues de Toulouse, elles m'ont acheté des gâteaux (...) c'est une gentille attention je trouve. » (p. 127). La structure de cet énoncé est totalement modifiée :

C'est une gentille attention je trouve je trouve que c'est une gentille attention

Ce genre de constructions langagières s'écartant de la langue standard «apparaîtrait surtout chez les jeunes locuteurs des classes défavorisées, et cela serait

le signe d'une évolution en cours 1». Certes ces jeunes ont des capacités cognitives en matière de langage qui ne diffèrent en rien du reste de la population mais ils préfèrent marquer une appartenance identitaire aux banlieues. Ainsi, la langue parlée se donne à nu et « laisse voir les étapes de sa confection "2.

Autre phénomène frappant dans l'écriture de Guène et s'inspirant toujours du mode de production oral, celui de la chute de la particule « ne » dans la négation. Le recours à l'omission du « ne » s'inscrit toujours dans le cadre de l'économie langagière. C'est ainsi qu'à l'oral «il y a environ 95% d'absence de ne dans les conversations, quels que soient les locuteurs3 » mais « d'autant qu'elle n'entraîne aucune ambiguïté de sens. Elle est structuralement normale4

En essayant d'utiliser le téléphone de chez Doria, l'assistante apprend qu'on le leur avait coupé, alors toute étonnée elle s'exclame : « c'était pas marqué dans le dossier ça... » (p.143.)

Remarquons que la chute de la particule « ne » ne se limite pas à la formule « ne ...pas » mais s'étend aussi à « ne...plus », « ne...jamais » et « ne ...rien » :

À propos de l'ancien assistant social, Doria remarque : « Il plaisantait jamais, il souriait jamais et il s'habillait comme le docteur Tournesol dans les aventures de Tintin » (p.18)

La narratrice et sa mère ont reçu une nouvelle assistante sociale, alors Doria signale : « La nouvelle je sais plus son nom » (p.17)

Mme Burlaud escamote la particule de négation en encourageant Doria à partir à un séjour aux sports d'hiver organisé par la municipalité : « ça va rien coûter à ta mère si c'est ça qui te préoccupe... » (p.39)

1 BLANCHE-BENVENISTE, Claire et JEANJEAN, Colette, Le français parlé, Didier Erudition, Paris, 1987, p. 35.

2 Blanche-Benveniste, Claire, Approches de la langue parlée en français, op. cit., 1997, p17.

3 BLANCHE-BENVENISTE, Claire, Approches de la langue parlée en français, op.cit, p. 39.

4 MOLINIE, Georges, Le français moderne, collection Que sais-je, PUF, Paris, 1991, p. 67.

La chute de la particule « ne » de négation est opérée par tous les locuteurs quel que soit leur âge. Elle s'avère ainsi une caractéristique incontournable du français spontané.

Nous remarquons également l'utilisation abondante du futur périphrastique. Le futur proche, ou futur périphrastique, se forme à partir du semi-auxiliaire aller et de l'infinitif du verbe. Il permet d'exprimer un évènement qui va souvent se réaliser dans un court délai (d'où justement le qualificatif proche).

En utilisant le futur périphrastique « l 'énonciateur pose son énoncé comme certain, validé, alors que le FS relève du non-certain, pose des procès hors-validation1 ».

A l'oral le futur simple cède souvent la place au futur périphrastique car «si l'on s'en tient aux conversations et aux entrevues, le futur simple (il descendra) semble beaucoup moins fréquent que le futur périphrastique (il va descendre), au point qu'on a souvent prédit sa disparition prochaine1». Le recours au futur proche dans la plupart des conversations quotidiennes s'explique par le fait que l'énonciateur essaye de contourner les difficultés de la conjugaison des verbes et de gagner du coup plus de temps. Donc l'utilisation de ce temps s'inscrit également dans le cadre du souci du moindre effort.

En voulant toujours marquer « un effet de réel », Guène fait parler ses personnages comme dans la vie réelle en utilisant le futur périphrastique dans la majorité de leurs conversations ; et c'est ainsi que le futur proche l'emporte sur le futur simple dans l'ensemble du roman. En effet, la narratrice et les autres personnages y font appel à chaque fois qu'ils veulent exprimer une chose à venir :

La protagoniste, toute jalouse à l'idée que son père pourrait avoir un autre enfant, elle imagine comment on accueillerait le nouveau né dans les traditions de son pays d'origine : «je sais très bien comment ça va se passer: sept jours après l'accouchement, ils vont célébrer le baptême et y inviter tout le village. » (p.10)

Le passé composé est également un autre temps qui caractérise le langage oral. Son emploi dans Kiffe kiffe demain est très fréquent.

1MAINGUENEAU, Dominique, L'énonciation en linguistique française, Paris, Hachette, 1997, p. 102.

Tante Zohra téléphone à Doria et sa mère pour leur apprendre que « des policiers sont venus chez elle à six heures du matin pour arrêter Youssef. Ils ont défoncé la porte, l'ont sorti du lit à coups de pieds. » (p.69)

Le passé composé employé dans cet énoncé a une valeur d'un « passé révolu » (comme pour le passé le processus est coupé du présent actuel1). Cependant le passé composé pourrait avoir une autre valeur :

La narratrice est partie voir sa psychologue comme d'habitude : « Dès que je suis arrivé elle m'a dit de m'installer puis elle est sortie du bureau (...) elle est revenue que vingt minutes plus tard »

Dans cet exemple le passé composé a une valeur plutôt de «présent accompli» : « le processus appartient déjà au «passé» sans être encore totalement détaché du «présent actuel»2 ». A l'oral, le passé composé est le temps principal de narration, il «présente les événements successifs comme isolés les uns des autres, mal intégrés à la nécessité d'une chaîne causale, d'une économie narrative efficace3 ». Tout comme l'emploi du futur périphrastique, le locuteur recourt au passé composé pour éviter l'utilisation du passé simple que les jeunes trouvent difficile à conjuguer.

De plus, le pronom anaphorique neutre « cela » se voit remplacé par « ça » presque dans tout le roman, nous en citons qu'un seul exemple :

Hamoudi avoue à Doria qu'il a quitté sa copine, alors elle remarque : « Quand il avait dit ça, il avait un peu de tristesse dans la voix. Je sais que c'est pas bien, mais au fond ça m 'a fait un peu plaisir. » (p.94)

En outre, les caractéristiques propres au mode de fonctionnement de l'oral se donnent à voir à travers d'autres phénomènes tels que les hésitations. Ces dernières surgissent souvent sous différentes formes : « euh », « hein » et notamment des points de suspension :

1 Charaudeau, P., Grammaire du Sens et de l'expression, Paris, Hachette, 1992, p.460

2 Ibid.

3 MAINGUENEAU, Dominique, L'énonciation en linguistique française, Paris, Hachette, 1997, p. 90

La mère de Doria a préparé du thé à l'assistante sociale qui tout en le buvant commente : « C'est vraiment très bon... (Elle faisait une bouche en cul de poule.)Mais par contre...heu...c 'est très sucré...il faut que je fasse attention à ma ligne, et puis vous savez ce qu'on dit...hein...une fois mariées, les femmes ont une certaine tendance à se laisser aller... » (p. 68)

Tout en interrompant le cours de l'énoncé les mots « bon », « heu », « hein » ainsi que les trois points de suspension marquent outre l'hésitation, un effet de pause. Ces mots ainsi que d'autres termes ou locutions tels que : quoi, ben, bon, tu vois, tu sais sont désignés par plusieurs appellations tels que « particules discursives », « scories1 » et « inserts». Certes, ces « scories» ne font pas objet d'une analyse proprement syntaxique, mais elles sont intéressantes dans la mesure où elles nous renseignent sur l'organisation linéaire de l'énoncé à l'oral.

Nous adopterons au long de notre analyse l'appellation « insert »2. On désigne par inserts les mots qui n'entretiennent aucune relation avec les autres constituants de l'énoncé mais qui s'insèrent dans l'énoncé tout en s'attachant prosodiquement à l'ensemble de la construction syntaxique. Autrement dit, les inserts sont des éléments non gouvernés par le verbe recteur principal « non régis » 3 et de ce fait ne s'intègrent ni structurellement ni fonctionnellement dans une phrase. Cependant, ils se présentent comme des formes ambigües car ils ont souvent des homographes. Par

1 « Nous désignons par là les caractérisations communes à toutes les productions orales que l'on rencontre aussi bien chez les adultes que chez les enfants, chez les gens cultivés que chez les autres. Aussi les considérons-nous comme les caractéristiques inévitables du déroulement de l'oral. (...) On s'aperçoit vite, même sans poursuivre une étude qui s'appuierait sur la relation entre les scories et certains faits prosodiques comme les variations de débit, les ruptures de courbe intonative, les pauses et les allongements vocaliques, que les phénomènes sont en nombre assez limité. » (Gadet, le français ordinaire, Paris, Armand Colin, coll. U série « linguistiques », 1996, p.34-35).

2 Biber, D., Johansson, S., Leech, G., Conrad, S., Finegan, E. (1999). Longman Grammar of Spoken and Written English. London : Pearson ESL. par Biber et al. (1999 : 93-94 et 1082-1083), lien : http://aune.lpl.univ-aix.fr/jep-taln04/proceed/actes/recital2004/Benzitoun.rec04.pdf

3 Teston, S., & Véronis, J. (2004). Recherche de critères formels pour l'identification automatique des particules discursives. Modéliser et décrire l'organisation discursive à l'heure du document numérique. Journée ATALA, La Rochelle, 22 juin 2004 (Semaine du Document Numérique). En ligne : http://www.up.univ-mrs.fr/veronis/pdf/2004-LaRochelle-Part-Disc.pdf

exemple, quoi peut être également pronom, bon peut être adjectif, adverbe ou nom, tu vois et tu sais peuvent être vecteurs d'une véritable construction.

Il arrive que le locuteur recourt à l' « insert » pour accentuer une question :

La femme du gardien de l'immeuble propose à Doria de garder la fille d'une nouvelle locataire en ajoutant : « Comme ça tu pourrais t'habiller comme les autres filles de ton âge, hein ? » (p.59)

Dans cet exemple l'insert « hein » se marie, comme l'a remarqué Gadet, avec un fait prosodique celui de l'intonation ascendante et ce afin de donner une vivacité à la question et au même titre interpeller l'interlocuteur. Ainsi, à l'oral un seul mot accompagné d'intonation peut exprimer une question suffisamment claire.

Lors d'une fête, Hamoudi présente sa nouvelle amie à Doria en disant :

« - Doria, heu...je te présente Karine...ben...Karine, c'est Doria... » (p.52)

Les inserts : « heu » et « ben » marquent des ruptures involontaires dues à la gène de l'énonciateur.

Le phénomène d'hésitation semble être ainsi, une stratégie énonciative visant à gagner du temps jusqu'à ce que le locuteur soit en mesure d'organiser ses idées et planifier son discours. Cependant, cette planification est opérée surtout au niveau des idées, c'est-à-dire que le locuteur cherche moins à organiser les constituants de son énoncé que de chercher plutôt les mots exprimant le mieux possible ses impressions et peu importe pour lui l'organisation syntaxique de l'énoncé. Ainsi, de tels évènements langagiers se présentent comme marques d'énonciation subjective « Les hésitations peuvent fonctionner comme des marqueurs de personnalité1». Autrement dit, les hésitations peuvent être volontaires pour insister sur un caractère de personnalité, elles seraient ainsi une façon pour tout simplement se démarquer.

1 Duez. D, « Signification des hésitations dans la production et la perception de la parole spontanée ». Revue Parole, 2001, p. 129, cité par : Berthille Pallaud, Sandrine Henry, « Amorces de mots et répétitions : des hésitations plus que des erreurs en français parlé », op. cit.

Observons encore le fonctionnement d'un autre genre d'insert :

Pour la narratrice la famille idéale est ainsi : « Le papa, la maman, les enfants, le chien qui mord pas, la grange et les rubans dans les cheveux pour aller à l'église le dimanche matin. Le bonheur quoi... » (p.73)

L'insert « quoi » ne fonctionne ici nullement comme adverbe mais plutôt comme une marque conventionnelle à l'oral qui produit un effet d'arrêt reformulant. Le morphème « quoi » relève aussi d'un usage argumentatif propre à l'oral.

Nous avons remarqué également l'utilisation abondante de l'insert « bon ». Cette particule discursive « présente des propriétés autre que l'adjectif ou l'adverbe dont il est homonyme, puisque, notamment, on ne peut ni le rattacher à une tête nominale, ni le modifier (très bon), ni le faire commuter avec un adjectif 1»

La mère de Doria a pu vaincre son illettrisme et a commencé ainsi à lire des journaux, seulement la narratrice signale : « Bon, OK, c'était Charlie Hebdo parce qu'il y avait plein de dessins mais c'est déjà ça... Même l'assistante sociale Cyborg lui a fait remarquer qu'elle progressait. » (p.140)

En outre, la récurrence des interjections est un phénomène frappant dans l'écriture de Guène. L'interjection est un mot autonome qui n'a pas de fonction au sein de la phrase. Rappelons-le, les interjections sont un phénomène caractéristique du parler oral. Elles peuvent être des onomatopées2 comme celles utilisées dans les exemples suivants :

1Teston Sandra, Véronis Jean, « recherche de critères formels pour l'identification automatique des particules discursives », en ligne : http://www.up.univ-mrs.fr/veronis/pdf/2004-LaRochelle-PartDisc.pdf

2 Une onomatopée ( du grec ïíïìáôïð ßá, « création de mots ») est une catégorie d'interjection émise pour simuler un bruit particulier associé à un être, un animal ou un objet, par l'imitation des sons que ceux-ci produisent. Certaines onomatopées sont improvisées de manière spontanée, d'autres sont conventionnelles.

La mère de Nabil est très autoritaire alors les garçons à l'école se moquaient de lui en lui disant : « ! Nabil ! Ton père il fait la vaisselle ! Ta mère elle porte des caleçons » (p47)

L'interjection « hé » est variante graphique d'une interjection d'origine onomatopéique, d'abord attestée avec la graphie e. Elle est utilisée généralement pour interpeller quelqu'un ou pour attirer son attention comme c'est le cas dans l'exemple précédent. Cette interjection est plus fréquente à l'oral, elle est généralement placée au début de la phrase où elle donne le ton à ce qui suit.

Hamoudi remarque que Doria est devenue de plus en plus optimiste, alors il lui dit d'un ton amusé : « Ha ! Ça y est, ça commence... C'est fini, c'est plus Kif-kif demain comme tu me disais tout le temps ?... » (p.187).

Comme on le remarque dans les énoncés ci-dessus les interjections « hé » et « ha » sont suivies d'un point d'exclamation formant ainsi pour elle seule une phrase. Signalons cependant que l'interjection traduit une attitude affective du sujet parlant. Cependant, d'autres interjections fonctionnent sans le point d'exclamation comme celles cités dans les exemples ci-dessous :

Doria racontant à sa psychologue que Nabil l'ignore, celle-ci lui dit qu'il pourrait être homosexuel alors la narratrice réagit : « Pfff. N'importe quoi. En fait, Mme Burlaud elle en sait rien du tout si Nabil est pédé. Moi je sais seulement que je suis un peu déçue parce que je croyais qu'il m'aimait bien, c'est tout... » (p.14 7)

L'interjection « pfff » dans l'énoncé ci-dessus est une onomatopée exprimant un état à la fois de désespérance et d'indifférence.

Ne perdons pas de vue que le locuteur emploie les interjections dans un contexte d'énonciation réelle où de simples phonèmes deviennent de vrais moyens de communication. En outre, les interjections sont d'une expressivité remarquable car elles sont souvent accompagnées par d'autres phénomènes non verbaux comme la mimique et les différents effets prosodiques (l'intonation, le débit etc). Les interjections sont ainsi une marque de spontanéité de l'énonciateur.

Donc, la syntaxe dans le texte de Kiffe kiffe demain répond aux caractéristiques du langage oral : redondance syntaxique, double marquage, déstabilisation de la structure de la phrase, la chute de la particule ne de la négation, l'utilisation du futur périphrastique et du passé composé, l'emploi du pronom « ça » au lieu de « cela » et enfin, l'abondance des scories. Kiffe kiffe demain se démarque ainsi par son style brut et très révélateur où les faits réels sont traduits intégralement par l'écrit. L'écriture s'avère ainsi émise des profondeurs d'une conscience rebelle. La langue de Kiffe kiffe demain devient du coup " lieux et non lieux des turbulences dont le passage à l'univers littéraire s'effectue par des ruptures, des dissociations, des collisions, des explosions... l'écriture est une décharge électrique 1». Donc, l'aspect phono-syntaxique de l'écriture guèniennne est fortement imprégné par les caractéristiques de la langue parlée. Nous nous demanderons si le lexique ne se rejoindrait pas à ces effets d'oral pour mettre en scène une langue savoureusement oralisée.

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