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L'aventure scripturale au coeur de l'autofiction dans Kiffe kiffe demain de Faiza Guène

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par Nadia BOUHADID
Université Mentouri, Constantine - Magistère en science des textes littéraires 2008
  

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2. MmeBurlaud ou le psychologisme :

MmeBurlaud est la psychologue de l'héroïne Doria. Ce nom a une connotation péjorative teintée d'une certaine ironie. Le terme Burlaud se prête à deux interprétations :

Dans un premier lieu ce nom renverrait à l'adjectif "burlesque" qui désigne le caractère d'une chose extravagante et ridicule. Effectivement, l'auteure de kiffe kiffe demain nous présente une image péjorative de son personnage, ainsi nous pouvons lire :

" Mme Burlaud, elle est vieille, elle est moche et elle sent le Parapoux. Elle est inoffensive mais quelques fois, elle m'inquiète vraiment " (p.9)

Dans un deuxième lieu on peut "décortiquer " le mot "Burlaud" et lire dans Burlaud : Bur = bure : la laine rêche

Laud = l'eau

Burlaud = la laine rêche + eau

Burlaud aurait, donc, le sens d'une laine mouillée qui expliquerait la qualification donnée par l'auteur :

"Mme Burlaud, elle est vielle, elle est moche et elle sent le Para-poux"(p.9)

Effectivement, la bure mouillé dégage une mauvaise odeur c'est peut être ce qui a inspiré Faiza Guène dans le choix de ce nom pour que son qualificatif "parapoux" ait un sens. Le nom Burlaud est cependant repris par l'héroïne vers la fin de l'oeuvre : « Déjà son nom Burlaud, non mais sérieux, ça rime à rien comme nom, et puis ça sonne moche. Après y a son parfum qui pue le parapoux » (p. 175)

Le choix d'un tel nom semble ainsi basé sur des intentions ironiques reflétant l'imagination fertile de Guène. Ce personnage de psychologue n'a de relations directes qu'avec l'héroïne "Doria". Toutes les deux se donnent rendez-vous chaque lundi dans sa clinique. Mme Burlaud accompagne la narration jusqu'au bout, c'est une figure très importante dans la vie du personnage principal. Elle est ainsi

considérée en tant que "guide spirituel", quoique son caractère "bizarre" arrive parfois à bloquer la narratrice :

« Elle vient d'un autre temps. Je le vois bien quand je lui parle, je suis obligée de faire attention à tout ce que je dis. Je peux pas placer un seul mot de verlan ou un truc un peu familier pour lui faire comprendre au mieux ce que je ressens. » (p.1 79)

Certes Doria a présenté sa psychologue à maintes reprises d'une manière dévalorisante, mais ce n'est qu'à la fin du roman qu'elle s'est rendue compte que Mme Burlaud lui a apporté énormément d'aide:

« Voilà, Mme Burlaud et moi, on était pas tout à fait sur la même longueur d'onde. Cela dit, je sais que c'est grâce à ça que j'ai réussi à aller mieux. Je nie pas qu'elle m 'a aidé énormément. Tiens, je lui ai même dit merci à Mme Burlaud. Un vrai merci. » (p180)

Comme Mme Burlaud n'a pour patiente que Doria, ses relations avec les autres personnages se limitent à ce que Doria lui raconte. Alors, elle se contente de l'écouter car elle est la thérapeute-type selon la talking-cure :

« C'est ça ce que j'aime bien chez Mme Burlaud : elle juge jamais. Elle te prend toujours au sérieux, même quand tu fais un immeuble HLM en pâte à modeler mauve. » (p.49)

Avec ce personnage de psychologue qui marque le décor narratif de Kiffe kiffe demain, on assiste à un retour vers le psychologisme. Effectivement, le roman contemporain, après avoir déclaré la mort de l'auteur et l'effacement du personnage, reprend une nouvelle inspiration d'écriture de soi qui privilégie la subjectivité et la mise en relief du Moi.

3. Yasmina : le courage d'une mère

Ce nom est octroyé à la mère de Doria. Yasmina est une femme illettrée travaillant comme femme de ménage dans un formule 1 Bagnolet. Yasmina, tout comme sa fille, a trouvé du mal à accepter le "départ lâche" de son mari :

La mère de Doria refuse de retourner au Maroc car comme l'explique la narratrice : " Ma mère dit que ce serait une grande humiliation pour elle. On la montrerait du doigt" (p.22)

Après Doria, elle a tout fait pour avoir un deuxième enfant mais en vain, cependant Yasmina atteste beaucoup de courage et de foi : "Ma mère, elle dit que si mon père nous a abandonnées, c'est parce que c'était écrit." (p.20)

Le choix du nom "Yasmina" pour la mère de l'héroïne, comme celui des autres personnages, a certainement une visée. Examinons d'abord sa signification : le nom "Yasmina" désigne en arabe "la fleur du jasmin". Nous pouvons ainsi deviner toute la symbolique du jasmin. En effet, cette fleur est le symbole de pureté, de beauté et d'espoir. Le personnage Yasmina, étant d'abord une mère, assume justement toutes ces significations. De plus, Yasmina est une femme courageuse qui a tout affronté pour un meilleur avenir pour elle et sa fille. Elle a commencé d'abord par affronter son illettrisme :

" Maman, elle va suivre une formation d'alphabétisation. On va lui apprendre à lire et à écrire la langue de mon pays (...) C'est marrant parce que maman appréhende cette formation. Elle est jamais allée à l'école, alors elle flippe. " (p.80)

En commençant sa formation, Yasmina a quitté le travail au formule 1 Bagnolet car elle y était mal traitée surtout par son responsable. Grâce justement à cette formation et à l'assistante sociale, elle décroche un poste de travail en tant que dame de cantine pour la municipalité :

"Quand elle me l'a annoncé, elle avait l'air heureuse et ça faisait un bout de temps que c'était pas arrivé. Elle est dame de cantine pour la municipalité. Elle sert les enfants de l'école." (p.143)

Tout comme sa fille, Yasmina a réalisé des changements dans sa vie et auxquels elle n'avait jamais pensé :

"Elle commence à lire quelques mots et elle est très fière d'écrire son prénom sans se tromper (...) Elle est active et libre maintenant alors qu'avant c'était loin d'être le cas." (p.116)

"Je sais pas ce qu'ils lui ont fait à la formation mais elle est plus la même. Elle est plus heureuse, plus épanouie." (p.144)

Yasmina entretient avec sa fille de très bonnes relations définies d'abord par le respect, l'amour et la solitude. Notons que la mère est une figure omniprésente dans la majorité des romans beurs (Le thé au harem d'Archi Ahmed, Le gone du Chaâba, Béni ou le Paradis Privé). Ces romans présentent souvent une image survalorisée de la femme-mère car « face à un nouveau système social (le système occidental) et à une nouvelle situation (celle de l'immigration), la femme du Maghreb, au lieu de perdre ses pouvoirs habituels, va les renforcer et les augmenter, au détriment de la figure paternelle1 ». En effet, dans Kiffe kiffe demain c'est la mère qui prend tout en main après le départ du père. Guène, comme si pour rendre hommage à cette mère, l'auteure écrit à chaque fois « Maman » « ma Mère » avec une lettre majuscule.

1MANGIA, Anna Maria, «Les rôles féminins dans les romans "beurs", lien: http://www.limag.refer.org/Textes/Collimmigrations1/Mangia.htm

4. Le père ou « l'absence béante »

Le nom du père n'est pas cité dans le roman, il est cependant désigné par plusieurs lexèmes : « Papa », « mon père », « le barbu », « l'autre ». Chaque vocable traduit l'état des sentiments éprouvés par la narratrice à l'égard de son père, c'est ainsi que Doria se retrouve balancée entre nostalgie, mépris et même indifférence. Ce lieu vacant du père entraîne du coup un besoin de restituer cette filiation perdue.

L'absence du père est un thème très récurrent dans la littérature d'émigration/immigration. Cette absence n'est pas seulement physique, le père peut être présent mais dénué de tout pouvoir. En effet, dans son deuxième roman Du rêve pour les oufs, Guène met en scène un père qui a perdu une grande partie de ses capacités mentales dans un accident de travail.

5. Hamoudi /Youssef et l'injustice sociale

Hamoudi :

Le nom "Hamoudi" vient du mot arabe "hamada" qui veut dire "remercier le bon dieu". "Hamoudi" est également utilisé dans certaines régions de l'Algérie, comme surnom pour une personne sympathique.

Cependant "Hamoudi" dans Kiffe kiffe demain n'est pas un surnom mais plutôt le prénom du meilleur ami de Doria. C'est un jeune très agréable qui l'a connue depuis qu'elle était "pas plus haute qu'une barrette de shit". Ils passent, tous les deux, des heures à discuter dans le hall de l'immeuble. Doria l'apprécie énormément au point qu'elle pense que "si Hamoudi était un peu plus vieux, j'aurais bien aimé que ce soit mon père" car Hamoudi, lui, n'a que vingt-huit ans. L'originalité de Hamoudi c'est que tout en étant un ex- prisonnier, fumeur de shit et voleur de voiture, il arrive très bien à réciter à Doria des poèmes de Rimbaud :

"Il me récite des poèmes d'Arthur Rimbaud. Du moins le peu qu'il se rappelle (...) mais quand il me les dit avec son accent et sa gestuelle de racaille, même si je comprends pas grand-chose au texte je trouve ça beau." (p.27)

Cela témoigne du contraste que vivent les jeunes de la banlieue qui tout en dévoilant un visage de délinquants, dissimulent un fond humaniste voire romantique. C'est seulement leur situation sociale difficile qui les pousse à suivre la mauvaise voie. Faiza Guène nous explique davantage :

" J'ai eu aussi envie de raconter les raisons, de donner des explications que nous n'avons pas l'occasion d'entendre. Sans porter de jugements, j'essaye de montrer que les gens sont humains, qu'ils sont dans un contexte socio-économique qui peut expliquer certains actes.1"

Hamoudi est toutefois un jeune homme conscient et responsable :

"En roulant un énième joint, il m'a dit :"La famille c'est ce qu'il y a de plus sacré." Il sait de quoi il parle : il a huit frères et soeurs et ils sont presque tous mariés." (p.28)

C'est pour ces raisons qu'il décide de renoncer au métier de voleur et réussit à être embauché comme un agent de sécurité dans une entreprise mais on l'a vite renvoyé car on l'a accusé de vol :

"Hamoudi, il aimait bien ce travail. Il commençait à trouver ça bien la légalité (...) il est très brun, assez mat de peau et il a de gros yeux noisette... Une pure tête de Méditerranéen. Il dit que c'est la raison pour laquelle on l'a accusé injustement. Je sais pas s 'il est parano mais en tout cas, ils avaient pas le droit de l'accuser sans preuve. Ça se fait pas." (p. 124)

Hamoudi comme beaucoup de jeunes beurs est victime du racisme et de l'injustice sociale. Mais il n'a pas perdu confiance en lui et réalise que "l'amour est aussi une façon de s'en sortir". En effet, sa rencontre avec Lila, femme divorcé élevant toute seule sa fille Sarah, a changé le parcours de sa vie:

"Hamoudi, grâce à Lila, est sorti de sa mauvaise impasse. Il a trouvé un nouveau travail: vigile à Malister, la petite superette d'en bas de chez moi. Mais c'est en

1 http://www.mini-sites.hachette-livre.fr/hcom/faiza_guene/site/montreuil.html

attendant de trouver autre chose et d'arrêter enfin le deal (...) il parle carrément de faire sa vie avec Lila" (p.157)

Hamoudi décide enfin de se marier avec Lila et de fonder une famille. Un parcours original : de voleur à père de famille, il devrait tout comme son nom l'indique, remercier le bon Dieu pour un tel changement.

Youssef :

Le nom "Youssef" dans la culture arabo-musulmane fait référence au prophète Youssef réputé pour sa beauté incroyable et le fait d'être emprisonné injustement. Le personnage Youssef dans Kiffe kiffe demain partage justement toute ces caractéristiques avec le prophète cité dans le coran:

"Youssef, il conduit vite, il est grand et il est très beau. Quand on était petits, on était dans la même école primaire, il me défendait tout le temps parce que j'avais pas de frère et que lui était un "grand de CM2 ".

Youssef est donc un garçon gentil et très humaniste. C'est le fils de "tante Zohra", l'amie de la mère de Doria. Cependant, il a été accusé d'implication dans un trafic de drogue et de voitures volées. Doria pense qu'il est innocent :

« (...) j'y comprends plus rien à cette justice pas juste si Youssef va en prison. » (p.36)

"Il méritait vraiment pas de perdre un an de sa vie aussi bêtement. C'est comme Hamoudi. Après la prison, il a fait de l'intérim et de pleins petits boulots de merde, aussi galère les uns que les autres (...) il vit du deal et il peut pas mener une vie normale." (p.87)

Guène a ainsi choisi ce nom à dessein pour faire encore allusion à l'injustice. Youssef est à l'instar de beaucoup de jeunes de la banlieue qui gâchent leur vie en s'impliquant dans des histoires malveillantes et donnent ainsi une mauvaise image

de leurs quartiers. Pourtant ces jeunes sont pleins d'énergie qui pourrait être exploitée si elle était prise en charge.

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