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Le centre de détention de CASABIANDA, emblématique prison de paradoxes

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par Paul-Roger GONTARD
Université Aix-Marseille III - Master 2 de droit, spécialité lutte contre l'insécurité 2008
  

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§ 2 : Du pénitencier de CASABIANDA en particulier

CASABIANDA a, comme les deux autres pénitenciers, certaines particularités qui lui sont propres. Mais avant de les découvrir, laissons des voyageurs de passages sur les terres du domaine, nous présenter la vision qu'ils ont eue :

« Nous continuâmes, presque en ligne directe, sur l'établissement agricole de Casabianda, à travers la plaine déjà cultivée en grande partie par les détenus. La maison, en s'y approchant, me donnait l'idée d'une grande et bonne brasserie continentale ; elle était entourée de prés donnant la promesse d'une grande récolte. De bons chemins et beaucoup de chênes-lièges dépourvus de leur écorce, étaient aussi dans l'entourage, et de magnifiques troupeaux de bétail à lainage blanc, provenant, je crois, de la Toscane, pâturaient dans des parcs à côté. »34(*)

Les pénitenciers pouvaient à l'époque compter sur plusieurs centaines de détenus pour produire des céréales, du maréchage mais aussi de l'élevage. On y trouvait des boeufs et des vaches de Toscane, des brebis barbarines, des agneaux issus de croisement entre races corses et barbarines. Pour les cultures, il y poussait du blé, de l'orge, de l'avoine, du coton et de la luzerne. A cela se rajoutait une petite production de briques, de tuiles et un peu d'industrie locale.

Parti d'un effectif d'environ 300 détenus à son ouverture en 1862, l'administration pénitentiaire pu faire labourer, ensemencer et récolter 126 ha de céréales la première année ; l'année suivante ce sont 204 ha qui furent exploités. 35(*)

Cet effectif de 300 individus fut rapidement étoffé. Au 31 décembre 1865, il était de 461 détenus. À la même date en 1866, il était de 846 hommes. Soit une augmentation de plus de 83%36(*) en un an. Enfin, en 1880, peu avant la fermeture de l'établissement, son effectif se montait à 960 détenus37(*). Au 31 décembre 1882, le pénitencier de CASABIANDA avait déjà accueilli un total de 6.337 prisonniers.

Deux raisons principales président  à ce que cet effectif ait été dense et sans cesse renouvelé:

- La malaria y est, plus qu'ailleurs, particulièrement tenace. Les cinq premières années, elle y fera des centaines de morts. Le taux de mortalité est en 1862 de 18,3% ; en 1863 de 20,9% ; de 18,9% en 1864 ; de 24,48% en 1865 et retombe (après de gros travaux d'assainissement) à 7,21% en 1866. Entre 1862 et 1885, date de sa fermeture, la mortalité moyenne des détenus aura été de 10,08 % par an, avec un maxima à 24,48 % en 186538(*) (pour une moyenne nationale cette année là de 5,10%). Mais même en 1866, CASABIANDA restera en proportion l'établissement pénitentiaire (Maisons centrales ou assimilés) le plus mortifère de France. 39(*)

Du fait de cette forte mortalité, en 1862, le Ministère de l'intérieur se fait céder le couvent CERVIONE (à environ 35 km de CASABIANDA), à 300 m d'altitude dans les montagnes, pour servir de refuge d'été et d'infirmerie au pénitencier.

- Les condamnés de CASABIANDA obtenaient par ailleurs facilement des grâces totales ou partielles. En 1865, 11,82% des détenus en bénéficieront. En proportion, CASABIANDA se classe, là encore, premier établissement de France.40(*)

Mais qualitativement, excepté ces problèmes sanitaires, CASABIANDA semble être un établissement plutôt tranquille, mais à la discipline stricte. Le pénitencier était qualifié par l'administration pénitentiaire de l'époque en ces termes :

« Nombre peu élevé de délits de droit commun (voies de fait et vol) ; -- nombre très-peu élevé d'infractions disciplinaires -, -- usage fréquent de la cellule, séjour prolongé ; -- maximum des récompenses. »41(*)

Pour assurer cette stabilité, la population est soigneusement choisie avant d'être affectée à CASABIANDA (modulo la circulaire précédemment citée). Les récidivistes y sont par exemple peu affectés (32% en 1865 à CASABIANDA pour une moyenne française de 46,07% dans des maisons centrales ou établissements assimilés).

Si l'on regarde, toujours d'après la photographie de 1865, la répartition de la population pénale de CASABIANDA en fonction des crimes et délits qui ont causé la condamnation des détenus du pénitencier (graphique n° 1), nous pouvons observer que les auteurs d'infraction contre les personnes, et notamment les criminels de sang, sont, en proportion, peu nombreux dans l'effectif total.

La population affectée, pour les nécessités de production essentiellement agricole, est majoritairement d'origine rurale (graphique n°3), une population qui est réputée plus docile (242 détenus sont agriculteurs ou journaliers), et plutôt jeune (86% des détenus on moins de 40 ans). Un corollaire à cela, le niveau d'instruction y est majoritairement plus faible avec 60% d'illettrés (graphique n°5) que dans la moyenne carcérale française qui s'établissait en 1865 à 40% d'illettrés.

Graphique 1 : Répartition des détenus de CASABIANDA de 1865 en fonction de l'objet de leur condamnation.

Graphique 3 : Répartition des détenus de CASABIANDA par leur domiciliation au moment de leur incarcération en 1865.

Graphique 2 : Répartition des détenus de CASABIANDA par catégories pénales en 1865.

Figure 5 : Répartition des détenus de CASABIANDA par niveau d'instruction en 1865.

Figure 4 : Répartition par âge des détenus de CASABIANDA en 1865.

Carte 3 : Cartographie du domaine du pénitencier au XIXème siècle.

Pour encadrer cet établissement, l'administration pénitentiaire avait affectée au 1er Janvier 1866 : 1 Directeur ; 1 Inspecteur ; 1 Greffier ; 1 Agent comptable ; 3 Commis aux écritures ; 1 Econome ; 1 Teneur de Livre ; 1 Régisseur des cultures : 2 Conducteurs de travaux de culture ; 1 Conducteur de travaux de bâtiment ; 1 Architecte interne ; 1 aumônier catholique ; 2 Internes en médecine et chirurgie ; 1 gardien chef ; 2 premiers gardiens ; 1 Brigadier de garde externe ; 4 Gardiens externes ; 28 Gardiens ordinaires et gardiens-portiers ; soit un total de 51 personnels de l'administration pénitentiaire (sur 900 affectés dans des maisons centrales ou assimilés en France à la même date).42(*)

Parmi les évolutions du domaine pendant la période de pénitencier, il faut noter les importants travaux d'assainissement entrepris par l'administration pour endiguer la malaria. D'abord dirigés directement par la pénitentiaire, les travaux, qui avaient commencées à porter leurs fruits à la fin des années 1860, furent balayés en novembre 1871 par une forte tempête (un ouragan d'après le rapport de Charles BAILLY43(*)). D'où l'intervention des Ponts et Chaussées au début de l'année 1874, pour entamer de nouveaux travaux structurels (pompes, digues, écoulements ...). Ceux-ci n'auront pas l'efficacité escomptée puisque la malaria continuera à faire des victimes, et justifiera jusqu'à la fermeture du pénitencier un exode estival sur les hauteurs du couvent de Cervione.

Par ailleurs, une grande carence en eau subsistera toutes ces années au pénitencier. En 1884 (soit peu de temps avant la fermeture du lieu) Charles BAILLY raconte que les détenus doivent souvent faire 25 km en été pour faire à SATACCIO les approvisionnements nécessaires pour hommes et bêtes du pénitencier.

De plus, comme ces homologues corses, le pénitencier de CASABIANDA ne tiendra pas les promesses de production et de ressources qu'escomptait l'administration pénitentiaire. La malaria et certains trafics ont raison chaque année d'une partie des forces de production et de la production elle-même. Sur 960 détenus en 1880, seulement 744 étaient occupés, soit presque un quart des détenus ne participait pas aux activités de production.

Après avoir englouti quelques dix millions de francs or, et après avoir vu transiter quelques 7.000 détenus44(*), le gouvernement décide par la loi de finance de 1885, d'ordonner la désaffectation du pénitencier agricole de CASABIANDA.

CASABIANDA restera cependant dans la propriété nationale dans les décennies qui suivront. Il sera remis aux Domaines le 24 juillet 1886, en application du décret du 24 juillet 1886, puis, malgré plusieurs tentatives de revente aux enchères (comme en témoigne la loi mise en annexe à ce mémoire présentée en 1893 devant le Sénat), sa gestion sera confiée au Ministère de l'agriculture45(*) au tournant du XXème siècle.

Entre le pénitencier agricole et le centre de détention, l'Histoire retiendra que pendant la seconde guerre mondiale, une partie du domaine servit d'aérodrome aux Allemands et Italiens qui occupaient l'île depuis 1942.

* 34 CAMPBELL, THOMASINA, M. A. E. (1872). Notes sur l'île de Corse en 1868 : dédiées à ceux qui sont à la recherche de la santé et du plaisir ; trad. Française ; impr. de J. Pompeani et Lluis (Ajaccio).  http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb301901805/description.

* 35 Source : BARBAN, Lucien et CALVO, Dominique (1866). Traité pratique de l'administration et du service des prisons, édition Dentu et Dupont. http://books.google.com.

* 36 Statistique des prisons et établissements pénitentiaires pour l'année 1865, op. cit.

* 37 NICOLLET, B (1886). Études sociologiques : le régime et la réforme pénitentiaires; travail industriel prisonnier, sa statistique, comparée à celle du travail libre, son remplacement par le labeur agricole, irrationalisme et révision des pénalités actuelles, Grenoble, chez l'auteur. http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb310169688/description

* 38 MARCHETTI, Pascal (1980), Une mémoire pour la Corse. Flammarion.

* 39 Voir en annexe les photos du cimetière de CASABIANDA où sont enterrés des personnels et des détenus qui ont succombés à la malaria.

* 40 Statistique des prisons et établissements pénitentiaires pour l'année 1865, op. cit.

* 41 idem

* 42 idem

* 43 op.cit.

* 44 Evaluation faite à partir des chiffres arrêtés en 1882 par Charles BAILLY, op. cit.

* 45 Une série de planche photographique sur le pénitencier de CASABIANDA est en annexe à ce mémoire, avec l'aimable autorisation de la direction du Centre de Détention de CASABIANDA.

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