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La problématique de l'Autre comme Infini dans la philosophie d'Emmanuel LEVINAS

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par Charles NDUMBI KABOYA
Université Saint Augustin de Kinshasa - Graduat 2009
  

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I.3. LA RENCONTRE AVEC LE VISAGE

Ne pensant pas à un portrait qui essayerait de décrire le visage, nous nous attelons à la conception du visage de l'Autre qui place Autrui concrètement en relation de face-à-face avec le même. Comme susdit, nous devenons de facto responsable et nous avons des responsabilités envers l'Autre sans notre vouloir. Son visage m'invite à une responsabilité sans mesure, même de ses mauvais actes qu'il puisse poser ; sa vie est une référence ultime de ma responsabilité.

Le visage ne se présente pas sous une forme liée en nous, mais il parle, s'exprime et se manifeste. C'est ainsi que PLOUDRE dira : « Autrui se nomme visage parce qu'il est une présence vivante, parce qu'il est comme dirigeant lui-même la manifestation même par laquelle il se présente »16(*). C'est pour dire que le visage de l'Autre est une expression par excellence, car il dit toujours et déjà quelque chose même si l'intériorité échappe souvent. Notre auteur parle du visage pour exprimer ce qui manifeste une extériorité.

Dans cette même visée, Malka Salomon pense que pour Levinas, « Autrui prend sens pour nous dans son visage, qui n'est pas une « donnée » de connaissance mais qui d'emblée me concerne autrement»17(*) parce que je suis son responsable. Qu'en est-il alors de la rencontre d'Autrui ?

I.3.1. La rencontre d'Autrui

La rencontre avec le visage d'Autrui est d'emblée éthique. Autrui, en tant que tel, n'est pas seulement un alter ego comme nous l'avons souligné dans les lignes précédentes, il est ce moi que je ne suis pas, il est le faible alors que je suis le fort, il est la veuve et l'orphelin. L'extériorité d'Autrui n'est pas simplement l'effet de l'espace qui maintient séparé ce qui, par le concept, est identique, ni une différence quelconque selon le concept qui se manifesterait par une extériorité spatiale. Ce qui nous reste, est de savoir qui est cet Autrui que je rencontre sur ma route. Est-il différent de moi? Qui est-il par rapport à moi ? Est-il un autre moi-même ?

En effet, Autrui doit être devant moi et être privilégié car, il est toujours plus haut que moi et une véritable rencontre de l'Autre se tient dans le fait que son visage fait allusion à la conscience morale. Cette rencontre du visage est d'office éthique parce qu'il faut sortir de soi pour se rendre disponible à l'Autre, sans viser un intérêt personnel et égoïste, mais de façon dés-interessé. Voilà ce qui nous pousse à parler du mystère du visage.

I.3.2. Le mystère du visage

Le dictionnaire universel ne définit-il pas le visage comme étant une partie antérieure de la tête de l'homme ? et un enfant ne se découvre comme tel que quand il fait un mouvement vers l'Autre, quand il découvre le vrai Visage de l'Autre et ce visage est plus que ce que nous entendons de lui. C'est pour dire que le visage de l'Autre m'interpelle et me fait penser à ce que je suis et ce que je pouvais être ; il est une interpellation et un appel. Emmanuel MOUNIER nous dira : « le premier mouvement qui révèle un être humain dans la petite enfance est un mouvement vers autrui : l'enfant de six à douze mois, sortant de la vie végétative, se découvre en autrui, s'apprend dans des attitudes commandées par le regard d'autrui. Ce n'est que plus tard, vers la troisième année que viendra la première vague d'égocentrisme réfléchi »18(*). Et plus loin dira-t-il encore que « la personne n'existe que vers autrui, elle se connaît que par autrui, elle ne se trouve qu'en autrui »19(*).

MALKA pense que pour Levinas, « Autrui prend sens pour nous dans son visage, qui n'est pas une « donnée » de connaissance, mais qui d'emblée me concerne autrement »20(*). Force est de constater que Levinas, épris du sens de la justice, laquelle consiste à reconnaître l'Autre à sa juste valeur, pose le visage comme ce à quoi on doit du respect, comme une transcendance. Le considérant comme tel, on le fera d'abord par le visage parce que c'est à travers lui qu'on découvre Autrui comme absolument Autre, comme supérieur, venant d'une dimension de la hauteur.

Refusant toute tendance réductrice au simple fait de la perception comme enseigne la phénoménologie, le visage revêt, selon Levinas, un caractère mystérieux parce que nous ne le connaissons pas dans toute sa profondeur et nous n'avons pas une compréhension figée de lui. Au vrai, il se présente dans une dimension de la hauteur dépassant ainsi tout entendement possible. Il se veut ambigu, à la fois puissance car il s'exprime dans le sensible et impuissance. Levinas dira : « le visage n'est pas l'apparence ou le signe de quelque réalité - personnelle comme lui-même dissimulée ou exprimée par la physionomie et qui s'offrirait comme un thème invisible »21(*).

Par le fait que le visage me commande, me donne des injonctions en maître, je dois me soumettre à lui, car il témoigne un certain mystère. Le visage est pourtant éthique et il nous appelle à lui. Ainsi, « l'expression que le visage introduit dans le monde ne défie pas la faiblesse de mes pouvoirs, mais mon pouvoir de pouvoir. Le visage, encore chose parmi les choses, perce que la forme qui, cependant le délimite. Ce qui veut dire concrètement : le visage me parle et par-là m'invite à une relation sans commune mesure avec un pouvoir qui s'exerce, fut-il jouissance ou connaissance »22(*).

Hormis le caractère mystérieux, le visage est également paradoxal parce qu'il est d'une part, ce qui me commande en me donnant des injonctions auxquelles je dois me soumettre et d'autre part, apparaît comme ce démuni pour qui j'éprouve une certaine compassion. Sur ce, Levinas pense qu' « il y a dans l'apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant en même temps, le visage d'autrui est dénué ; c'est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout »23(*).

Eu égard à ce qui précède, il appert que dans la relation avec le visage, celui-ci peut être dominé par la perception, « mais ce qui est précisément visage, c'est ce qui ne s'y réduit pas »24(*). Qui plus est, dans le mystère du visage, nous voyons la possibilité d'une métaphysique éthique qui ne trouve sa quiddité ni dans le sentiment, ni dans le besoin. Qu'en est-il alors de l'épiphanie du visage de l'Autre? Du visage comme transcendance ? et du face-à-face ?

a) L'épiphanie du visage de l'Autre

Après avoir étalé le caractère mystérieux du visage qui s'avère insaisissable dans sa quintessence, nous voudrions parler de l'épiphanie de ce visage que nous approchons en tant qu'un dévoilement du mystère. Cette épiphanie se veut une ouverture qui met en cause l'ipséité du moi. A ce propos, Levinas déclare que « l'épiphanie du visage comme visage, ouvre l'humanité »25(*). Ainsi, Autrui apparaît dans le visage et fait de l'épiphanie un événement éthique par excellence. Le professeur PANGADJANGA pense que c'est de l'accueil de l'Autre dans l'épiphanie de son visage que surgit la conscience morale.26(*)

C'est dans cette même perspective que nous entendons par l'épiphanie du visage une sorte de dévoilement de la transcendance du moi où l'Autre se refuse d'être réduit au même ; c'est une expérience du malgré-moi en tant que l'Autre vient en moi sans me prévenir. Il est également une présence vivante, une expression, une révélation ou épiphanie. La présence d'Autrui dans le visage reste toujours incompréhensible. Il dépasse le pur domaine du savoir, précisément parce qu'il s'inscrit dans le discours qui met en relation avec ce qui est essentiellement transcendant. L'épiphanie du visage de l'Autre comme étant dévoilement ou expression s'inscrit dans une éthique qui ne trouve pas sa Kénose dans la phénoménologie où le visage sera thématisable, mais s'enracine plutôt dans une métaphysique éthique où le visage est compris comme transcendance.

b) Visage de l'Autre comme transcendance du Moi

Pour ce qui est de notre compréhension, la transcendance se veut une sortie de soi vers la reconnaissance de l'Autre comme Autre. C'est la problématique de l'ouverture du visage humain vers le transcendant qui est à la une car, la philosophie contemporaine définit l'homme comme étant existence, transcendance ; ce qui veut dire celui qui se dépasse dans l'ouverture au monde et à Autrui. Cependant, une question nous vient à l'Esprit : vers quoi l'homme se transcende-t-il ? Car le terme transcendant signifie le dépassement même. Si nous nous attelons à cette conception classique, l'idée de transcendance va se contredire. Lévinas nous dit que : «le sujet qui transcende s'emporte dans sa transcendance. Il ne se transcende pas. Si au lieu de se réduire à un changement de propriété, de climat ou de niveau, la transcendance engageait l'identité même du sujet, nous assisterons à la mort de sa substance »27(*).

Comme susdit, l'Autre, à travers son visage, se présente comme mon maître, mon supérieur à qui je dois nécessairement du respect ; ce qui fait que le considérer comme tel, renvoie de nouveau à l'idée de l'infini. Ce qui revient à dire que l'Autre vient d'une dimension de la hauteur à travers son visage, il est le transcendant même de la transcendance. C'est ainsi que Lévinas dira : « (...) dans le visage tel que j'en décris l'approche, se produit le même dépassement de l'acte par ce à quoi il mène. Dans l'accès au visage, il y a certainement aussi un accès à l'idée de Dieu »28(*). En respectant l'Autre, nous aboutissons à l'idée de l'être créateur.

Force est pour nous d'affirmer que le visage de l'Autre est transcendance du moi. Celle-ci suscite l'idée de l'infini vers qui tous les êtres tendent et qui se dévoile finalement à travers le visage de l'Autre. Partant de l'idée de l'auteur qui exige que nous considérions l'Autre comme étant supérieur à moi, n'est nullement une manière de me diminuer, encore moins un complexe d'infériorité ; c'est une exigence éthique : « être en contact : ni investir Autrui pour annuler son altérité, ni me supprimer dans l'Autre. Dans le contact même, le touchant et le touché se séparent, comme si le touché s'éloignant (...), n'avait avec moi rien de commun »29(*). C'est dans cette même optique que René SIMON s'est exprimé dans `Ethique de la responsabilité' quand il note que « la notion du visage est précisément destinée à marquer ce qu'Autrui en tant qu'Autrui ou encore le prochain en tant que prochain a d'irréductible, de non assimilable à la généralité et donc (...) respectable »30(*). Ainsi, convient-il d'envisager la logique du face-à-face dans la rencontre d'Autrui.

c) Le face-à-face

Point n'est besoin de montrer que la présence dans le visage de l'Autre reste toujours incompréhensible, mieux, dépasse le pur domaine du savoir, précisément parce qu'il s'inscrit dans le discours qui met en relation avec ce qui est essentiellement transcendant. Reconnaître Autrui dans le face-à-face, c'est reconnaître le transcendant et chercher à aller vers lui. C'est ainsi que Lévinas voit en Autrui l'image de Dieu et celle-ci exige le respect ; ce qui revient à dire qu'en faisant du tort à Autrui, c'est faire du tort au transcendant, au maître31(*).

Sachant que l'apparition du visage est éthique dans le face-à-face, Autrui s'exprime à travers le visage. Cela revient à dire que dans nos rapports avec Autrui, celui-ci nous met devant une transcendance. « Autrui n'est pas une signification, (...) il est signifiant par excellence qui s'exprime dans le face-à-face et rend toute parole possible »32(*). Le face-à-face se justifie aussi par la présence métaphysique de l'Infini en nous ; « l'idée de l'Infini (...) se produit comme Désir. Non pas comme un Désir qu'apaise la possession du désirable, mais comme le Désir de l'Infini que le désirable suscite, au lieu de satisfaire. Désir parfaitement désintéressé-bonté »33(*). Et le transcendant reste cependant toujours séparé et éloigné de nous en tant que nous sommes des êtres finis.

Somme toute, la vraie éclosion de la totalité s'avère dans le face-à-face dans la mesure où le moi rencontre l'Autre de face et transcende la réalité afin de tendre vers l'infini. Bref, le face-à-face mène à l'Infini et demeure situation ultime.

* 16 S. PLOUDRE, Emmanuel Lévinas. Altérité et responsabilité, Paris, Cerf, 1996, p.31.

* 17 S. MALKA, Lire Levinas, Paris, Cerf, 1981, p.21.

* 18 E. MOUNIER, Le personnalisme, Paris, P.U.F., 1961, p.33.

* 19 Ibid.

* 20 S. MALKA, Op. Cit., p.21.

* 21A.E., p. 119.

* 22 T.I., p. 215-216.

* 23 Ibid., p.81.

* 24 Ibid., p.80.

* 25 Ibid., p.234.

* 26 Cf. PANGADJANGA, Op. Cit., p.188-190.

* 27 T.I., p.306.

* 28 E.I., p.86.

* 29 A.E., p.109.

* 30 S. RENE, Ethique de la responsabilité, Paris, Cerf, 1993, p.156.

* 31 Cf. PANGADJANGA, Op. Cit., p.322.

* 32 Ibid., p.275.

* 33 T.I., p.42.

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