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La laà¯cisation de l'espace politique en république démocratique du Congo. une analyse critique des rapports église catholique-état de l'indépendance à  2008

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par Sylvain CIRHUZA BALAGIZI
UOB - Licence 2008
  

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Chapitre IIIème : ANALYSE DES RAPPORTS DE LA RELIGION

A LA POLITIQUE EN RDC

Section Ière : Etude factorielle de l'influence de la religion en politique en RDC I.1. Les facteurs historiques

1. L'héritage du gallicanisme

Jésus-Christ, le premier, fonde une Eglise distincte de l'organisation étatique et instaure le principe de la distinction des domaines spirituel et temporel : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Matthieu XXII, 21). Mais César refuse de reconnaître son incompétence en matière spirituelle, les chrétiens vivent pendant trois siècles dans l'illégalité et sont à plusieurs reprises persécutés, vient l'empereur Constantin, qui leur reconnaît la liberté du culte (édit de Milan, 313), puis Théodose qui déclare le christianisme seule religion de l'Empire (380). Plus tard Charlemagne essaie de tenir l'Eglise en son pouvoir148.

Au moyen Age, on assiste à l'effritement de l'Etat. L'Eglise apparaît alors comme la seule force de cohésion ; puissante est son emprise sur le temporel mais le prince se ressaisit ; l'affrontement des deux autorités spirituelle et temporelle, est dès lors inévitable ; il est parfois même violent. On connaît la célèbre querelle des investitures qui oppose Grégoire VII à l'empereur germanique Henri IV et se prolonge avec leurs successeurs (1075-1122), épisode aigu de la lutte du sacerdoce et de l'Empire.

Nombreux sont, au cours de l'histoire, les conflits entre le roi et le pape notamment en France et pour commencer entre Philippe le Bal et Boniface VIII. Les rois de Frances trouvent en Europe, dans cette lutte séculière, des complices directs ou indirects, chef des penseurs chrétiens, un Guillaume d'Ockham (1349) ou un Marsile de Padoue (1342), en particulier. Mais la construction doctrinale, juridique et politique, fut l'oeuvre patiente des « légistes » du roi.

Au XIVe Siècle, ils commencent à parler des « libertés de l'Eglise gallicane » dont, en 1438, la pragmatique sanction des Bourges appliquera les principes. Au XVIe Siècle, ces légistes sont du Moulin, Guy Coquille, Pierre Pithou qui donnent en 1593 la charte du gallicanisme. En 1631, Pierre et Jacques Dupuy compilent leur traité des droits et libertés de l'Eglise gallicane. Il s'agit de permettre au roi de percevoir des impôts sur les biens de l'Eglise, de contourner la compétence des juridictions ecclésiastiques, de nommer les évêques, etc. ; en un mot d'avoir l'Eglise à sa disposition149.

148 Encyclopédie, Op. cit. p. 1003.

149 Ibidem.

Pour cela, quelques principes juridiques sont mis en avant par les légistes : la puissance temporelle est distincte et indépendante de la puissance spirituelle.

Le pape ne peut légiférer pour l'Eglise gallicane que de consentement et avec la confirmation du roi.

Le gallicanisme politique trouve souvent appui dans le gallicanisme ecclésiastique désireux d'affranchir l'Eglise, notamment en France, de la tutelle ultramontaine.

Comme on peut le constater, le gallicanisme a fortement inspiré les rapports de l'Eglise à l'Etat et, pour utiliser l'expression chère à Philippe Bernard, l'Etat et l'Eglise ressemblent à << deux enfants >> qui se disputent un même héritage au sein de la même famille150.

L'auteur confirme par ailleurs que la même logique a entraîné l'action coloniale dans laquelle l'Eglise et l'Etat ont développé la violence de la civilisation occidentale.

Cette << violence de la civilisation occidentale >> est articulée dans un triangle à trois côtés inégaux mais complémentaires151 :

· La violence physique par laquelle l'administration coloniale a conquis l'Afrique en assujettissant les populations à leur mode de vie, de pensée, à un contrôle par le broussard. Il s'agissait de réprimer dans le sang toute révolte ou tentative de résistance et d'insoumission ; et par la chicotte toute contravention au régime des travaux forcés dont le plus atroce était la récolte du caoutchouc rouge au Congo de Léopold II.

· La violence symbolique à travers laquelle les cultures autochtones, les pratiques magico-religieuses ainsi que la médicine autochtone ont été disqualifiées et réduites dans un ensemble qualifié par Alfred North de violence ex-fonctionnelle de la tradition africaine par l'ordre colonial.

· La violence du capital qui a permis au colonisateur de créer des débouchés pour l'industrie métropolitaine.

A chaque violence correspondait ce que Talcott Parsons appelle medium dans son structuro-fonctionnalisme, c'est-à-dire, un code symbolique distinctif152. Ainsi la violence physique était symbolisée par le fusil, la matraque, la potence. Quant à la violence symbolique, elle était représentée par la bible, l'Eglise, les missionnaires, la bénédiction. Enfin, les totems de la violence du capital étaient l'argent, les concessions minières, les plantations du café, de thé, de caoutchouc.

150 P. BERNARD, L'Utopie, Paris, Maspero, 1984, p. 49.

151 Idem, p. 113-119.

152 Cité par J. HERMAN,Le langage de la sociologie, Paris , PUF, 2000, p. 203.

Ce triangle inégal et complémentaire a donc permis le renforcement des relations entre l'Etat et l'Eglise dans leurs rapports d'interdépendance.

Selon Benoît Verhaegen cité par Marc Amadou Kane153, la trilogie coloniale était inégale car c'est la force physique qui était privilégiée pour assujettir l'autochtone au Congo. La violence symbolique incarnée par le missionnaire visait la séduction et l'aliénation de l'autochtone à l'épiphanie de la civilisation occidentale. Le capital visait le renforcement de la séduction en tant que vecteur de l'influence à travers le mécanisme du don pour créer les relations du Magister au Minister pour reprendre l'expression de Marcel Mauss cité par Philippe Braud.154

2. L'Encadrement religieux de la colonie belge du Congo

Elikia Mbokolo155 dénonce la complicité coloniale dans la modernisation de l'Afrique au plan socio-économique et institutionnel mais doublée par la marginalisation et l'aliénation bénies par l'évangile. Il démontre combien sans l'Eglise, l'oeuvre coloniale serait vouée à plus d'échecs qu'elle n'en a eu.

Marc Amadou Kane156 ajoute à ce propos que la configuration géopolitique des missions et des postes de police et d'administration révèle que le colonisateur avait besoin de l'Eglise pour légitimer son action en échange de la sécurité et le confort économique que cette dernière attendait de lui.

En effet, il suffit par exemple de constater la position géographique des postes coloniaux et des missions dans la ville de Bukavu, notamment dans les communes de Kadutu et de Bagira. Dans la commune de Kadutu, la paroisse SaintFrançois Xavier et le bâtiment administratif de la commune occupent une position analogue et rapprochée à celle que l'on trouve dans la commune de Bagira.

I. 2. Les facteurs culturels

La thèse à développer ici est que les acquis de la religion ont encadré la formation scolaire, la préparation des cadres et la revendication de l'indépendance. Selon Elikia Mbokolo, toutes les écoles créées par l'ordre colonial étaient confessionnelles. Ce sont les missionnaires qui ont piloté l'éducation scolaire au Congo-Belge jusqu'à l'institutionnalisation de l'enseignement laïc concurrent, par le gouverneur le Général Buisseret en 1948. Effectivement, et à titre illustratif, les grandes écoles de Bukavu ont une tradition missionnaire. Le cas du collège Alfajiri, du collège Saint-Paul, du Lycée Wima nous le prouve suffisamment.

153 M. AMADOU KANE, La montée de l'Occident. Essai sur la civilisation occidentale moderne, Paris, Flammarion, 1999, p. 71.

154 Infra paginal à revoir

155 E. MBOKOLO, Mouvements messianiques et résistance, Paris, CEDEX, 1990, p. 86.

156 M. AMADOU KANE, Op. cit., pp. 147-148.

en plus, tous les leaders de l'indépendance et les hommes politiques post-coloniaux ont été formés dans ces écoles. La plupart étant les anciens séminaristes. Patrice Lumumba lui-même en est un cas d'illustration.

Par ailleurs, l'Abbé Malula considéré par la société civile comme le précurseur de la conscience civique des politiciens congolais est un prêtre catholique157.

De tout ceci découle l'impression que la logique du combat politique contre la colonisation, la conception des affaires publiques, de l'autorité et du développement de la RDC a été façonnée à l'aide des matériaux missionnaires.

par la suite des événements, la première opposition au régime autoritaire de Mobutu a été inaugurée par l'Eglise catholique à la tête de laquelle Malula était cardinal. Jusque donc en 1981, année de l'apostasie des << 13 parlementaires >> dont Etienne Tshisekedi, Faustin Birindwa et Ngunz A Karl I Bond ..., l'Eglise était à la pointe du combat contre le régime dont les ressource symboliques ainsi que les fonctions remplies par celle-ci inquiétaient tout observateur perspicace.

En vue d'approfondir ce point de vue, Mgr Guery Mama158 indique que ne pouvait entrer au gouvernement issu de l'indépendance que la personnalité qui avait la faveur de l'Eglise. Effectivement à la tête du Congo, il y avait Joseph Kasavubu comme président. Il avait été élevé chez les missionnaires dans une province influencée par le Kimbanguisme. Le président Mobutu qui lui succède était également un fervent catholique, formé dans les écoles missionnaires. Le chef de fil de l'opposition et même ses compagnons Faustin Birindwa et Ngunz A Karl I Bond étaient de la même obédience culturelle.

La société civile de Bukavu placée à la pointe des revendications civiques depuis 1990 jusqu'à ce jour en passant par la résistance de 1996 à 2003 est dominée par l'ordre catholique.

Par ailleurs, ce n'est pas par hasard que Mgr Monsengwo Pansinya avait été placé à la tête de la CNS. Eric D'Artagnat159 pense que ce choix était dicté par deux impératifs contradictoires à savoir :

· La crédibilité et l'impartialité de l' << homme de Dieu >> pour conduire une oeuvre entourée d'incertitude, de soupçon, de complicité et de risques de corruption. C'était la conviction de la société civile et des opposants au régime.

· La qualification historique de l'Eglise en entraînant le prélat dans une spirale conflictuelle dont la société ne pouvait pas se retirer et lui faire porter la responsabilité du chaos. C'était l'option de la classe au pouvoir pour fragiliser les prétentions innocentes de l'Eglise.

157 TSHIMANGA WA TSHIMANGA, Histoire politique du Zaïre, Bukavu, CERUKI, 1989, p. 46.

158 Cité par C. AMADOU KANE, Op. cit., p. 218.

159 Idem, p.37.

Enfin pour terminer cet aspect culturel de la question, rappelons que l'actuel président de la République, Joseph Kabila, a contracté son mariage religieux chez les catholiques et cela à la veille de son élection. Ce geste stratégique visait, on dirait, la sympathie du public catholique féminin à la cause du candidat président.

Tout ceci prouve à suffisance que les société civile et politique placent confiance en l'Eglise et la considère comme la seule instance ne pouvant pas trahir ou faillir devant les intérêts populaires, d'où la reconnaissance manifeste de l'Eglise comme acteur privilégié et oeuvrant pour le peuple, remplissant ainsi l'intérêt général. Ceci n'est q'une affirmation des contraintes non seulement symboliques mais aussi matérielles qui pèsent sur la consolidation de la laïcité de l'Etat.

Section IIème : De la laïcisation de l'espace public

II. 1. Indicateurs de l'osmose du religieux et du politique

D'après Julien FREUND, la démagogie se présente sous sa forme la plus élaborée dans un discours qui récupère la religion ou la dénigre selon les circonstances.

Cette affirmation qui reflète le gallicanisme peut être justifiée dans les indicateurs suivants :

1) Inféodation de l'autorité politique à celle de l'Eglise

Par inféodation nous comprenons la soumission et la prédisposition des autorités politiques à rendre hommage à l'autorité morale de l'Eglise. Le cas du gouverneur de Goma Julien Paluku qui, en date du 28 août 2008 est allé rendre hommage à L'évêque de Beni ; visite qui s'inscrit selon lui, dans le cadre de lui présenter ses civilités et de lui témoigner la fidèle collaboration entre l'institution diocésaine que ce dernier anime et le gouvernement provincial du Nord-Kivu en est l'exemple-type.

Ceci traduit donc les cas suivants :

a) Invitations des autorités ecclésiastiques aux manifestations publiques

A toutes les manifestations publiques de grande envergure, l'Eglise est invitée.

Au niveau central, les manifestations commémoratives de la journée de l'indépendance ne manquent pas d'embrigader le cardinal, l'archevêque de Kinshasa.

Ce qui est curieux, affirme Amadou, est que l'Eglise décline souvent les invitations et ne se fait pas représenter.

Le contraire existe également. L'Eglise invite les pouvoirs publics à ses manifestations mais fait curieux, ces derniers sont toujours signalés présents physiquement ou se font représentés.

De ceci découle que l'Eglise est plus autonome que l'Etat chacun vis-à-vis de l'autre. L'Eglise décline souvent des invitations mais l'Etat y répond toujours. Ce qui revient à dire que le dernier a plus besoin de l'autre.

b) les visites de courtoisie

D'après un évêque anonyme, depuis 1987, l'archevêché de Kinshasa a déjà été 12 fois visité par les présidents de la République (Mobutu, Kabila I et Kabila II), 18 fois par les premiers ministres, des centaines de fois par les ministres, les gouverneurs, les bourgmestres, les généraux de l'armée et de la police160. Ces visites ont lieu dans toutes les circonstances, qu'il y ait tension sociale ou non sous l'étiquette de « visite de courtoisie >> mais qui, en réalité se transforment en séance de travail qui dure des heures jusqu'à fatiguer les gardes de corps portés dehors161.

Au terme de nos entretiens avec un anonyme commis au protocole d'Etat pré la province du Sud-Kivu, les autorités cléricales visitent rarement le gouvernorat. Il a affirmé que c'est vers les années 1990-1996 que l'archevêque était convié chaque Jeudi de la semaine à la réunion du conseil de sécurité du Sud-Kivu. Depuis lors jusqu'aujourd'hui, l'archevêque n'a jamais foulé le sol du gouvernorat162.

Comme on peut le constater encore une fois, il y a un déséquilibre compétitif entre l'Eglise et l'Etat. Les autorités publiques visitent très souvent les autorités de l'Eglise plus proches de l'opinion et dotées d'un pouvoir de séduction important en leurs qualités de « clercs >>163. Il en est de même pour le pape. Le cas le plus récent est effectivement le séjour au mois de Novembre 2008, du président de la République au Vatican dans le cadre d'aller rendre vénération au pape Benoît XVI. Il faut signaler que ça fait trois fois depuis la prise de la magistrature par Joseph Kabila qu'il effectue ce genre de visite au pape depuis Jean-Paul II.

Les autorités de l'Eglise en tant que pontifes ou clercs se couvrent par conséquent d'arrogance et de complexe de Romero, c'est-à-dire des prédispositions à être rejoint sur l'hôtel, un moment de la sainte scène, par les autorités publiques, justement comme Mgr Romero avait été assassiné à l'hôtel d'une balle dans la poitrine en Amérique latine164.

160 Entretien du 06 Septembre 2008.

161 Ibidem.

162 Entretien du 21 Septembre 2008.

163 Cité par P. BRAUD, Sociologie politique, Paris, LGDJ, 2006, p. 354.

164 I. KALET, Les martyrs de l'Eglise, Bogota, 1997, p. 340.

2. Substitution fonctionnelle de l'Eglise à l'Etat

En RDC, l'Eglise est devenue, progressivement avec les pertes fonctionnelles de l'Etat dans la réalisation des tâches socio-économiques, un organisme de substitution qui renforce les capacités de la société civile contre l'Etat mais pour prendre en charge certains problèmes vitaux de la société devant lesquels l'Etat a perdu de l'énergie.

En dehors du cadre monopolisateur de la violence physique légitime (Armée, Police, Cours et Tribunaux, Prison, lois,...), l'Etat a déjà été défiguré par l'Eglise sur plan socio-économique. D'où, le rétrécissement de l'espace du rôle et de l'espace public sur le plan social, économique mais aussi symbolique.

a) Le secteur d'emploi

Si l'on essaie de faire un bilan sur l'intervention de l'Eglise dans le domaine notamment de l'emploi, on s'aperçoit d'après nos investigations, qu'actuellement l'Eglise prend en charge 74. 360 emplois dans biens des secteurs au Sud-Kivu165.

Cette configuration actuelle de la situation de l'emploi au Sud-Kivu couvert par l'église catholique se répartit de la manière suivante :

· Associations socio-humanitaires : 10.032 postes,

· Personnel paroissial : 15. 340 postes,

· Enseignement primaire, secondaire et professionnel : 17.321 postes,

· Enseignement U.C.B et ISPF : 743 postes

· Services socio-économique (BDOM, Hôpitaux et dispensaires, Centre Olame, Plantations, Elevage, ...) : 22.500 postes,

· Services socio-culturels (bibliothèques, centres culturels, ...) : 1.078 postes

· Charroie automobiles (chauffeurs, mécaniciens) : 4. 846 postes.

· Autres services : plus ou moins 2500 postes.

Au terme de ce calcul, nous constatons effectivement que l'Eglise est aussi pourvoyeuse d'emplois rémunérés régulièrement, pourtant chez l'Etat, tel n'est toujours pas le cas. Ce qui dispense ce dernier de se doter d'un Etat fort-social étant donné que l'emprise de la société civile est forte et grande, et, par conséquent, l'Etat s'affaiblit. Ce qui témoigne ensuite pour l'opinion ; soumission, fidélité, allégeance, confiance et conscience, plus en faveurs des institutions cléricales et moins en faveurs des institutions publiques.

165 Entretien au BDD/Bukavu, le 02 octobre 2008.

b) le secteur socio-éducatif et sanitaire

La tradition élitiste reconnaît à l'Etat la plénitude de fournir à ses citoyens une éducation qualitativement et quantitativement contrôlée à l'effet de développement intégral. Dans ce cadre, il s'agit en réalité de logique de l'administration du développement, précisément au chapitre de la programmation socio-éducative qui ne doit pas être abusive mais rationnelle166.

Concernant l'enseignement au Congo, rien ne sert à rappeler qu'après la grève générale de 1992-1993, c'est l'Eglise qui a initie le nouveau système de financement du secteur par la fameuse « prime » payée par les parents et fixée arbitrairement par les responsables d'écoles . Depuis lors, l'Etat qui avait déjà trahi ses capacités fonctionnelles n'a plus pris en charge le secteur éducatif. Ce dernier est par conséquent resté à la merci de la société civile ; particulièrement au plan financier et matériel. D'ailleurs, le dernier gouvernement du Premier Ministre Kengo wa Dondo avant 1996 avait fini par réclamer un quota sur la prime payée par les parents à ce jour, les écoles versent ce quota à l'Etat. C'est en réalité une interversion de la pratique dans la mesure où au lieu de subventionner les écoles, l'Etat les ponctionne167.

Au plan quantitatif, soulignons avec le coordonnateur des écoles catholiques que les 3/4 des écoles primaires et secondaires sont confessionnelles. Donc, l'Eglise est à 3/4 impliquée dans la sauvegarde et l'autorégulation du système éducatif congolais après la faillite et les grandes vacances de l'Etat.

Au plan de la santé, l'Eglise détient un quasi monopole sur le système sanitaire particulièrement au Sud-Kivu. A ce titre, elle cogère (par l'entremise de son institution dénommée Bureau Diocésain des OEuvres Médicales) sous contrat de concession plusieurs hôpitaux et centres de santé notamment, l'hôpital général provincial de référence de Bukavu, le laboratoire Dr Lurhuma, hôpital Fomulac/ Katana, etc. L'on cite également, les institutions sanitaires qu'elle crée qui font d'elle une véritable entreprise de référence en la matière.

Il ressort de ceci que l'Eglise ayant réussi à conquérir le social, l'Etat s'est affaibli et en s'affaiblissant, a perdu son équilibre de domination qui lui permettait de résister face à l'emprise de la société civile devenue trop accablant sur lui. Or, pour que l'Etat se ressaisisse, il lui faut préalablement maîtriser le social c'est-à-dire s'en approprier ou tout au moins le libéraliser tout en restant le seul maître qui lui définit la politique général.

Sommes toutes, l'Etat ne retournera tant qu'il ne se dépouille en les dominant, des forces sociales qui l'entourent y compris les Eglises.

166 P. GONAUD, L'Administration du développement, Yales University Press, Paris 2000, p. 308.

167 MASHAKO NVURUNTSEKE, L'humour en démocratie. Où va la RDC depuis 1990, Kinshasa, 2006, p. 4950.

II.2. L'influence religieuse en politique 1) Au plan de la dramaturgie politique

La production du discours politique inclue les variantes religieuses dans la mesure où la théâtralisation du pouvoir procède de la << divinisation de la formation d'un mandat céleste >> ou de ce que Achille Mbembe appelle << Médiation théocratique >>168. A ce niveau, il s'agit de mesurer le degré de recours aux thèmes à caractère religieux dans la production des discours politiques.

Ainsi, au terme de la recension par nous faite des discours produits par le Président Mobutu de 1967 à 1990, nous avons repéré 601 discours169.

Voici leurs fréquences quant à la thématique religieuse :

- 60% contiennent le mot << Dieu >>

- 21% recèlent le mot << sacré >>,

- 78% recèlent le mot << ancêtre >>,

- 16% n'oublient pas l'expression << Dieu tout puissant >>,

Après Mobutu, les partis politiques et les opérateurs politiques continuent de faire allusion au thème touchant la Religion et Dieu, sa puissance, sa bienveillance, sa protection, sa bénédiction, son appui au peuple congolais.

Pour illustrer cela, constatons que sur 264 partis aujourd'hui en compétition politique et qui se sont disputés l'électorat de 2006, 33 sont d'inspiration religieuse dont 31 à connotation chrétienne et 2 à connotation islamique. Le dénombrement ci-dessous en rend compte :

1. ACDC : Alliance Congolaise des Démocrates Chrétiens ;

2. ACDC : Alliance des Nationalistes Croyants Congolais ;

3. CCD : Convention Chrétienne pour la Démocratie ;

4. CD : Chrétiens Démocrates ;

5. CID : Congrès Islamique pour le Développement ;

6. DC : Démocratie chrétienne ;

7. DCF-COFEDEC : Démocratie chrétienne Fédéraliste- Convention des

fédéralistes pour la Démocratie Chrétienne ;

8. DCF/N : Démocratie Chrétienne Fédéraliste/Nyamwisi ;

9. FORENAC : forum des Chrétiens pou la Reconstruction Nationale ;

10. LDC : Ligue des Démocrates Chrétiens ;

11. MCC : Mouvement Chrétien Congolais ;

168 Achille MBEMBE et alii, Le politique par le bas. Contribution à une problématique de la

démocratie, Paris, Karthala, 1991, p. 67.

169 D. MALOT et I. KALONDJI, Recueil des discours du Président Mobutu (1967-1990), Bruxelles, 1991, pp.23-98.

12. MDC : Mouvement Démocrate Congolais ;

13. PAPRA HORODE : Parti de la Protection d'Allah et son Prophète

Mohamed Roi Souverain des Hommes ;

14. PCR : Parti Chrétien pour la République ;

15. PCSA : Parti Chrétien pour la Solidarité Africaine ;

16. PDJCC : Parti Démocrate des Jeunes Chrétiens au Congo ;

17. PDSC : Parti Démocrate et Social Chrétien ;

18. PLDC : Parti Libéral Démocrate Chrétien ;

19. RCDP : Rassemblement des chrétiens Démocrates pour le Progrès ;

20. RCPC : Rassemblement des Chrétiens pour le Congo ;

21. RCR : Rassemblement des Chrétiens Républicains ;

22. RDC : Rassemblement des Démocrates Chrétiens ;

23. UCLO : Union Chrétienne pour la Libération des Opprimés ;

24. UCR : Union des Chrétiens Républicains ;

25. UCRJ : Union Chrétienne pour le Renouveau ;

26. UDC : Union des Démocrates Chrétiens ;

27. UDHC : Union des Démocrates et Humanistes Chrétiens ;

28. UDSC : Union des Démocrates et Sociaux Chrétiens ;

29. ULDC : Union des Libéraux et Démocrates Chrétiens ;

30. UNADEF : Union Nationale des Démocrates Chrétiens ;

31. UNDC : Union pour la Nouvelle Démocratie Chrétienne ;

32. UPDC : Union des Patriotes Démocrates Chrétiens ;

33. URD : Union des Républicains Chrétiens.

Source : Archives de la Radio Maendeleo. Voir liste actualisée au 03 mars

2006 des partis politiques autorisés à fonctionner en RDC par le Ministère de l'Intérieur, Décentralisation et Sécurité.

En suite, avons-nous constaté que tous les 24 discours déjà prononcés par l'actuel chef de l'Etat intègre cette thématique. Plusieurs d'eux finissent toujours par la formule empruntée à la religion « ...Que Dieu bénisse la RDC » ou encore « ...Que Dieu vous bénisse ».

A l'extrême des moments dramatiques de la ville de Bukavu par exemple, les archevêques Munzihirwa et Kataliko ont recouru à la médiation théologique, une façon de contextualiser les écritures de l'ancien testament en rapport à l'exode des israélites comparé à l'occupation rwandaise de 1996 à 2002.

Même les ténors du RCD de 1998 à 2002, précisément le commandant Jean-Pierre Ondekane insérait toujours dans ses harangues des versets bibliques pour dissimuler le crime et légitimer le sang qui coulait à flot pour la défense des intérêts

sectoriels des étrangers et des nationaux face au gouvernement central, il en est de même pour le Général Laurent Nkunda dans sa campagne de déstabilisation de l'est du pays au motif de protéger les minorités tutsies. Cet homme faisait violer les femmes et gaspiller des vies humaines au nom d'un combat identitaire dans lequel les saintes écritures étaient contextualisées dans un style lyrique et médiumnique.

Finalement, nous pouvons constater que Dieu a toujours été invoqué dans les discours politiques sur les moments de joie et de peine repérés dans la trajectoire historique du politiquement possible en RDC ; en dépit de la non-rentabilité du peuple congolais qualifié par Regis Debray de « crucifiés de naissance »170 qui accouchent à cheval sur une tombe selon Samuel Beckett171.

2) Au plan compétitif

L'Eglise a joué un grand rôle dans la structuration de la compétition politique homogène, hétérogène, individuelle, collective, directe et indirecte en RDC.

a) Avant les élections de 2006

Nous avons déjà mentionné comment l'Eglise a été à la pointe des mouvements pour l'indépendance, de l'opposition au régime de Mobutu, à la résistance à l'occupation d'une partie du territoire par les étrangers voisins de l'Est (Rwanda, Burundi et Ouganda).

Ces périodes ci-haut énumérées correspondent aux phases de compétition hétérogène, c'est-à-dire qui mettent sur scène des opérateurs qui font chacun recours à ses propres règles de combat politique. Les uns recourent à la violence (coup d'Etat, rebellions, ...), les autres privilégient le dialogue et le recours à des mécanismes institutionnels). Dans toutes ces périodes, nous avons assisté à la montée sur scènes des prélats et de leurs entrelacs et chenaux de la société civile :

- Le cardinal Malula était politiquement engagé de 1955 à 1989,

- Le cardinal Etsou était aux côtés de l'opposition depuis 1990,

- Mgr. Monsengwo a piloté la plus grande entreprise de l'opposition à savoir

la CNS.

Les grands acteurs de la compétition politique congolaise avant 2006 étaient des catholiques :

- Patrice Emery LUMUMBA - MOBUTU

170 Cité par Jean ZIEGLER, Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent, Paris, Fayard, 2002, p. 346.

171 Idem, p. 349.

- TSHISEKEDI

- BIRINDWA Faustin

- NGUNZ A KARL I BOND - KIBASA MALIBA Frederic - KENGO WA DONDO Léon - Etc.

b) La phase électorale

Pendant le processus électoral (2003-2006), l'Eglise prend position pour les acteurs politiques ; mais l'on note une contradiction entre l'Eglise de l'Est et de l'Ouest sacrifiant la soumission hiérarchique (le cardinal Etsou à Kinshasa et à l'Est (Province orientale), Mgr. Monsengwo adoptent une attitude favorable à l'opposition).

A l'Est, plus particulièrement dans l'ancien Kivu (Nord-Kivu, Sud-Kivu, Maniema) et Katanga, l'Eglise ferme ses écoles et ses structures à toute tentative de campagne électorale après avoir pourtant procédé à une campagne électorale socioéducative au profit des candidats du PPRD.

Pour illustrer cela, rappelons qu'à la première venue à Bukavu du Chef de l'Etat depuis l'avènement du gouvernement de Transition, le président de la République Joseph Kabila Kabange à peine arrivé à Bukavu, est allé s'incliner sur les tombes des archevêques défunts, Munzihirwa, Kataliko et Mbogha où après, l'évêque auxiliaire et administrateur diocésain de Bukavu, le pasteur François Xavier MAROYI, en lui souhaitant la bienvenue, a exprimé à la population ce qui suit :

« En faisant ce geste, je voulais vous exposer le destin de celui qui incarne aujourd'hui l'espoir de la renaissance du pays ainsi que l'avenir de la Nation »172.

Ces propos d'un chef religieux intervenus à la veille des élections nous apparaît paradoxaux et nous révèlent la prise de position de l'Eglise en faveur du Président de la République en exercice et en même temps candidat aux élections présidentielles. Nous y entrerons en détail dans les pages qui vont suivre.

Propos paradoxaux dans la mesure où ils font penser aux dispositions de la doctrine socio-politique de l'Eglise catholique dans sa version congolaise qui stipulent ce qui suit :

« L'Eglise du Congo ne peut cependant s'ingérer en aucune manière dans le gouvernement de la cité terrestre (...). Le clergé ne doit donc exercer aucune fonction publique et doit éviter à tout prix de donner l'impression qu'il prend parti pour l'une ou l'autre faction politique »173.

172 Mgr. MROYI cité par V. KAMERHE, Op. cit., p. 3.

173 Actes de l'Assemblée plénière de 1967, p. 112.

Ce paradoxe se situe également au fait que certains membres de l'Eglise catholique congolaise ont retrouvé leur compte dans la médiation des acteurs en compétitions politiques en se présentant comme animateurs des institutions concernées. C'est le cas de l'abbé Apollinaire Malu-malu aujourd'hui Président de la Commission Electorale Nationale Indépendante jadis appelée Commission Electorale Indépendante (CEI), c'est aussi le cas du prélat Monsengwo qui fut président de la Conférence Nationale Souveraine en 1990-1991.

Retournons au sujet du discours de l'Evêque de Bukavu qui a symboliquement procédé par la remise d'une branche d'olivier au chef de l'Etat en terme de bénédiction en lui disant :

« Puisse ce geste constituer à nos yeux, aux yeux de tous les vivants et les morts engagés pour la noble cause de protéger l'unité et l'intégrité de notre territoire national, un pacte de haute fidélité à l'amour du Congo qui entre, grâce à votre clairvoyance, dans sa phase décisive pour figurer parmi les Etats de droit. Voilà pourquoi nous remettons entre vos main ce frais rameau d'olivier que la colombe ramena à Noé pour signifier la fin du déluge et le début d'une alliance établie entre Dieu et toute chair qui est sur la terre ». Il continue : vos fils et filles de cette Province...vous souhaitent l'intelligence de Joseph, la force de David, la sagesse de Salomon et l'amour du Christ pour la reconstruction d'un Congo nouveau »174.

Voilà un comportement qui n'a rien à voir avec la laïcité de l'Etat évoqué à l'article 1er de la constitution de la IIIème République. Le président est sensé faire respecter les lois du pays en servant lui-même d'exemples. Mais on le comprend bien et nous l'avons dit, c'est un problème d'enjeux et d'intérêts. Donc autant les politiques mobilisent des rituels qui naturellement émanent du fait religieux pour s'affirmer à la seine du pouvoir, autant les acteurs religieux s'engagent en politique et la laïcité de l'Etat reste alors illusoire.

Puisque nous parlons de la laïcité de l'Etat, mentionnons à ce sujet les propos clientélistes émis par le secrétaire général du PPRD, Vital Kamerhe : << j'ai toujours cru moi-même en la puissance de Dieu dans toutes ses entreprises. Et j'ai découvert en Joseph Kabila un homme profondément religieux. Respectueux de la liberté de religion, et conscient de la laïcité de notre Etat », et il ajoute << Joseph n'hésite pas à envoyer ses collaborateurs à assister aux cérémonies religieuses de toute les confessions religieuses dans les circonstances officielles ». Dans chacun des ses discours, le chef de l'Etat termine toujours par une parole messianique : << que Dieu bénisse la République Démocratique du Congo ».

Selon Vital Kamerhe, toutes les réunions du comité des stratégies autour du Chef de l'Etat commençaient toujours par une prière prononcée par le Pasteur Mulunda175.

174 Discours de l'évêque de Bukavu in Vital KAMERHE, Pourquoi j'ai choisi Kabila, Kinshasa, RDC,

Février 2006, p.9-10.

Au demeurant, pendant la période transitoire en République Démocratique du Congo précisément dans son deuxième volet, nous avons observé une situation d'un pluralisme politique en RDC qui a donné au peuple congolais une lueur d'espoir : les partis naissent avec des idéologies et des programmes respectifs. Ce qui a laissé croire à l'avènement d'une éventuelle démocratie naissante.

Chose étonnante, l'apparence de l'Eglise qu'elle soit de l'Est ou de l'Ouest ne revêtait aucun caractère neutre vis-à-vis des partis politiques compétitifs à la légitimité du pouvoir. La question que tout politiste curieux pourrait se demander ici consiste à savoir : comment une Eglise qui, pourtant longtemps engagée dans la quête de la démocratie en RDC a vite trempé dans cette besogne tendant à remettre le processus en question par des pratiques assoupissant et contrariant l'amorce du développement politique ?

Au Sud-Kivu par exemple, nous avons remarqué une étroite collaboration entre l'Eglise catholique et le PPRD dont le Président de la République est le Chairman. Le cas de l'occupation un bon jour, de la maison chrétienne appelé « Nyumba ya ba Christu » de la paroisse de Bagira pour abriter la réunion du PPRD nous révèle l'exemple le plus frappant quant au manque de la neutralité de l'Eglise catholique. En plus, il est des discours et déclarations des prêtres à l'occasion des messes en faveur des membres de cette famille politique ou des ses candidats potentiels. C'est le cas pendant la période de la campagne électorale, lors d'une messe à Bagira à l'homélie, le curé176 après avoir exposé tendanciellement les raisons de voter en ces termes :

« Vous peuple de Dieu, voilà le moment longtemps clamé par notre Eglise nous arrivé oil chacun de nous trouvera son compte, son arrivée n'a pas été le fait du hasard mais c'est le fruit d'un fructueux lobbying (...). C'est le moment oil le peuple de Dieu va se choisir ses propres dirigeants pour se sortir de sa fatigue de misère (...) Mais Dieu nous a envoyé Joseph qui est venu sauver le peuple de Dieu, qui a recherché et rétabli la paix longtemps prise en otage par ses ennemis, nous voulons nous confié à lui parce que : il est nôtre, l'élu de Dieu, il n'a pas cherché la paix par le sang, il est main propre. C'est mon choix tout d'abord parce qu'il craint l'éternel, pour la garantie de l'espoir de notre cher beau pays, pour le bien-être de tout le peuple congolais, pour la paix sociale, pour un Congo uni, fort et prospère » déclare devant ses adeptes :

« Voter utile, c'est voter celui que Dieu nous a envoyé, le fils de Dieu » et il pose la question : « Est-ce parmi nous ici, il est celui qui ne le connaît pas ? » Et comme pour tenter de mesurer son électorat, le curé demande que celui qui le connaît mette son doit en l'air. Et la plupart l'ont fait. Le prêtre appelle une femme et lui demande de dire son nom à haute voix, ainsi dit ainsi fait et le nom qui sort c'est « Joseph KABILA le numéro sept ».

176 Le curé dont les propos sont recueillis lors d'une messe dominicale à la paroisse de Bagira le 25 juin 2006.

Voilà les événements drastiques qui constituent un obstacle à la démocratie et donc à la participation sincère des gouvernés à la vie politique du pays. Cela est encore plus paroxystique dans les milieux ruraux où la présence de l'Etat n'est du tout ressentie par la population autochtone, la culture politique de participation y est quasi inexistante, l'allégeance y est faite mieux en faveur de l'Eglise, ce que l'on appelle dans le jargon politologique « le repli identitaire ». Ici les autorités et institutions religieuses ont plus d'influence, plus de respect que les autorités et les institutions publiques. Et par conséquent, il était évident que les religieux indiquent les choix de leurs adeptes presque dépourvus de la couverture ou de l'encadrement publique.

Par ailleurs, pendant et après les élections voire même avant, les favoris ou les notables du camp présidentiel (PPRD) procèdent à l'octroie des largesses de marque aux prélats, prêtres et autres religieux aux occasions et circonstances bien choisies. C'est le cas en 2005, d'une Jeep de marque TERRANO octroyé par le Président de la République au prélat de Bukavu, le prélat François Xavier Maroyi. Ce don il le bénéficie dans le contexte de la campagne électorale. C'est ensuite les cas des innombrables dons du Secrétaire national du PPRD accordés à l'Eglise et/ou à ses subdivisions. Selon une source anonyme, des maisons auraient été payées aux curés des paroisses.

Il faut également voir des financements et fonds de diverses catégories, tirés du trésor public. Ici on cite notamment le fonds à concurrence de 1. 000. 000 de dollars (un million de dollars) libéré par la présidence de la République pour financer les travaux de construction des infrastructures qui abriteront l'Université Catholique de Bukavu (UCB). Il sied de signaler ici que ce financement intervient à la vielle des élections et donc, dans le contexte de la campagne électorale. Le drame ici est que ce financement du secteur privé, intervient pendant que le secteur public demeure toujours en état de carence d'infrastructures de dotation publique. C'est le cas de l'Université Officielle de Bukavu qui jusqu'aujourd'hui patauge encore dans le loyer et le logement problématiquement éprouvé. Et pourtant, l'intérêt public devrait toujours être au centre des préoccupations prioritaires des animateurs politiques.

Cependant, nous ne pouvons pas ne pas reconnaître le fait que le secteur privé concours dans une certaine mesure, à l'intérêt collectif alors que c'est l'intérêt privé qui reste toujours au centre des préoccupations de son propriétaire. Par exemple, les subventions investies dans le domaine de la santé, de l'éducation concourent à l'intérêt général.

De plus, la majorité des députés élus en 2006 au niveau central comme au niveau provincial sont des catholiques. Le tableau suivant en rend compte : où est le tableau

C'est normal que les catholiques soient nombreux sur la liste par rapport au poids démographiques de cette religion. Cependant, il ne faut pas oublier qu'il n'y avait pas que les catholiques à la candidature. Les élections ont donc traduit le clivage socio-religieux présent dans la société et il n'est pas exagéré de dire que l'Eglise catholique a structuré le vote si nous nous référons à Lénine qui disait de son vivant que dans la démocratie, le peuple vote mais c'est celui qui compte les voix qui choisit. A ce propos, rappelons que la majorité des écoles primaires et secondaires sont catholiques. Ceci suppose donc que la majorité des centres et bureaux de vote aient été placés dans les écoles catholiques. Par ailleurs, les chefs de centres et de bureaux de vote étaient les chefs d'école et les enseignants catholiques.

Il y avait donc d'avance une probabilité pour l'Eglise de choisir parmi les candidats celui qui convenait le mieux aux intérêts cléricaux. Comptez tenu des propos d'avance favorable au camp présidentiel que l'Eglise diffusait sournoisement dans les chenaux sociaux, il est possible de vaticiner qu'elle ait mis en circulation des consignes précises à l'endroit des centres et bureaux de vote contrôlés par les chefs d'écoles et les enseignants catholiques en ce qui concerne la péréquation stratégique des résultats électoraux au plan quantitatif en faveur du choix du Président et des députés.

Nous avons recueilli beaucoup de témoignages couplés à nos propres observations qu'à travers les écoles confessionnelles, des séances d'alphabétisation politique en faveur du Président de la République (le père à l'image de Dieu) et du député Kamerhe (le fils à l'image de Jésus-Christ) avaient eu lieu dans une théologie remarquable. Le prénom de Joseph avait été assimilé à la personnalité légendaire du fils de Jacob vendu comme esclave par ses frères mais élevé premier ministre en Egypte par Pharaon. Dans ces séances, il s'agissait d'apprendre à la masse des femmes illettrées, peu instruites et aveuglées par l'autorité morale du prêtre, l'orthographe des noms « Kabila >> et « Kamerhe >> ainsi que leurs numéros d'ordre sur les listes électorales à savoir le 7 pour Kabila et le 91 pour « son fils >>177.

Sommes toutes, il faut dire que l'Eglise catholique a non seulement réussi à conquérir un espace privilégié dans les affaires publiques mais aussi, on constatera combien certains partis politiques ont réussi à s'attirer la sympathie de l'Eglise et à captiver le public catholique. Il suffit de citer le député provincial du Sud-Kivu Déogratias Buhambahamba qui fréquentait la paroisse catholique de Kadutu avant comme après sa campagne électorale aux législatives provinciales de 2006 au compte du Camp de la Patrie. C'est le cas de collaboration entre le PPRD qui, on dirait oeuvre en partenariat implicite avec l'Eglise catholique. Ce climat de collaboration intéressée s'est soldé par des signes de reconnaissance que nous venions d'étaler en faveur aussi bien du parti que de l'Eglise.

177 Synthèse des entretiens avec les partis de l'opposition au PPRD au sein ou en dehors de l'AMP, à savoir, le CVP, le PCBG, le PALU, la DCF-COFEDEC, le MIRE, le CRID, le Camp de la Patrie, le MLC, le RCD. Entretiens réalisés du 07 au 15 novembre 2008.

3) Au plan de la sécularisation culturelle

Pour rappel, la culture politique est un ensemble de valeurs, de perceptions des scripts, d'aptitudes, des comportements, d'orientations et de représentations que les aînés inculquent à leurs cadets sociaux en vue de susciter en eux des sentiments d'allégeance identitaire à une même communauté politique et de soumission à l'autorité physique légitime178.

Cette culture politique conceptualisée dans la tradition développementaliste américaine recèle trois dimensions d'après Gabriel Almond et Bingham Powell179 :

- La dimension cognitive instituée de la trame des connaissances que l'individu a
sur les institutions politiques, l'autorité, les problèmes généraux du politique.

- La dimension affective déterminée par les sympathies et les haines, les soutiens et les rejets, les passions et les émotions qui lient l'individu aux autorités et à la communauté.

- La dimension évolutive qui intègre l'appréciation subjective que chaque
individu se fait de la nature, de la forme et de l'efficacité du système politique.

En vue de mieux appréhender l'aspect politiquement culturel du facteur religieux dans la configuration politique, notion chère à Norbert ELIAS180, il sied de mentionner que la sécularisation culturelle suppose que l'individu développe plus les dimensions cognitives que celles affectives et évolutives de la culture politique, il devient plus critique et plus rationnelle, mesure sincèrement la dilatation des politiques publiques d'avec les conjonctures, les contraintes et les opportunités, se dégage du carcan des discours autoglorificateurs et messianiques. C'est donc une culture politique de participation sincère.

A propos de l'Eglise catholique, disons que c'est une mécanique aux ambitions totalisantes de par son apostolisme et son universalisme. Elle vise à contrôler les âmes, les esprits et les comportements. En d'autres mots, il s'agit de ce que Harold Lasswell181 appelle « père rédempteur » ou le grand maître qui se penche à l'oreille du petit garçon pour non pas l'informer mais lui allouer des faits. S'il n'y a pas l'information mais allocation, Jean Lacouture182 dit à juste raison qu' « un peuple qui ne se sent concerné qu'en tant que témoin ou observateur ne peut jamais progresser ou se transformer ».

Les pratiques et les liturgies de l'Eglise font d'elle un maître qui procède à l'enfantement du monde en entretenant l'obscurantisme, le collectivisme spirituel et culturel, un mode de vision et de pensée conforme à son hégémonie. Par conséquent,

178 P. BRAUD, op. cit., p. 221.

179 Cités par R.-G. SCHWARTZENBERG, Sociologie politique, 5e éd., Paris, Montchrestien, 1998, p. 361.

180 Idem. p. 352.

181 Ibidem, p. 353.

182 Cité par R.-G., SCHWARTZENBERG, op. cit., p. 357.

le peuple n'a plus la conscience politique qui lui permettrait d'avoir une vision rationnelle du politique mais plutôt il développe une culture politique d'emprunt des croyances religieuses. Par exemple, il n'est aisé ici de voir un paysan s'exprimer politiquement en se passant de ce que lui reproche sa foi et cela faute d'une culture politique de participation sincère, les gens raisonnent en fonction de leur foi. La foi prime donc sur la raison dans la pratique.

Signalons à ces propos que depuis la dégradation de toutes les capacités de l'Etat congolais, il a été remarqué un développement de l'interventionnisme religieux où la religion devient un supplétif aux pertes fonctionnelles de l'Etat dans divers domaines tant social qu'économique. De son côté, le peuple a été entraîné dans une allégeance conjoncturelle à l'autorité morale de l'Eglise disqualifiant l'autorité de l'Etat et il ne serait pas exagéré de conjecturer une situation cérémoniale dans la quelle le prêtre serait plus écouté que le bourgmestre.

Il suffit de reconnaître ici que l'Eglise n'a pas besoin de la force mais de l'influence pour entraîner les masses. En même temps que moins les dirigeants répondent aux attentes de la population, moins ils sont obéis et plus il y a inféodation morale des hommes aux clergés.

Pour rappel, l'Eglise a contribué à la systématisation de ce que Bertrand Badie et Guy Hermet183 appellent << réduits autoritaires » en vue de favoriser des élections sans choix et une attitude politique conforme à ses intérêts dans le cadre des expressions politiques surveillées.

En effet, l'Eglise a conduit la main des électeurs sur le bulletin de vote, favorisé une sorte de vote collectif et communautaire, une véritable solidarité électorale mécanique ; nous pourrions dire un << vote catholique ». Les individus moralement contrôlés par l'Eglise ont voté non pas selon eux-mêmes mais plutôt selon le groupe, la communauté, la foi, etc. c'est donc ce que nous appelons << colonisation du choix ». Ceci nous rappelle le reproche de SENGHOR aux français : « Dieu pardonne aux français. Ils nous indiquent la ligne droite mais empruntent des chemins obliques »184.

Pour appliquer ce reproche à l'Eglise congolaise, nous constatons effectivement que celle-ci a toujours été à la pointe des revendications civiques, à la préparation morale des cadres de la gouvernance ainsi qu'à la résistance face aux guerres. C'est justement cela la ligne droite qu'indique l'Eglise.

183 B. BABIE et G. HERMET, Politique comparée, Paris, Dalloz, 2001, p. 412.

184 KOSSI FUATE, L'or noir, Paris, PUF, 1987, p. 94.

A titre d'exemple, référons-nous aux 10 commandements de la non violence active inspirée par l'Eglise.

1. Avant un respect absolu de la personne. Ne jamais tuer ni blesser, en paroles ou en actes,

2. S'attaquer au mal et non à la personne qui le fait,

3. Se garder de la haine, prier pour les ennemis et les pardonner,

4. Agir avec fermeté permanente dans la solidarité,

5. Ne jamais se taire ni courber la tête devant l'injustice,

7. Refuser de s'habituer au mal,

8. Chercher, dire et servir la vérité dans l'amour en toute circonstance,

9. Désobéir aux ordres de n'importe quelle autorité visant à détruire et humilier le peuple,

10. S'enraciner dans la prière pour s'imprégner des attitudes de Jésus-Christ.

Ensuite, rappelons les appels pathétiques des Mgr Munzihirwa et Kataliko à la résistance et à la bonne gouvernance.

En effet, Mgr. Munzihirwa avait dit quelques heures avant son assassinat par les forces de l'AFDL le 29 octobre 1996 :

« Je suis avec vous. Continuez à encourager nos frères à ne pas perdre le sens de leur vie. C'est l'amour de Dieu et de nos frères ; à ne pas se décourager, à savoir que Dieu est toujours avec nous. Sans doute, nous entendons par ci par là des coups de fusils. Sachons que ce ne sont pas des coups de fusils de nos ennemis mais de nos militaires qui, je crois, sont en train de s'exercer à tirer et à manifester parmi nous leur présence.

Restez chez vous. Il vaut mieux mourir chez soi que sur la route qui est incertaine. Dans nos maisons, prenez soin de garder le calme et de prendre des précautions au cas oil il tomberait des obus. Je demande aux chefs militaires de tout faire pour reprendre leurs troupes qui sont venues ici pour nous protéger et non de nous désorganiser. Et vous mes frères, ne suivez pas ces chefs militaires qui ont commencé à déménager et à fuir pour créer parmi nous la panique. Nous, restons fermes chez nous et soutenons par nos prières et par tous nos moyens les bons combattants qui sont au front. Ceux-là mériteront les honneurs de la nation. On n'est soldat que pour cela. Nous demandons aussi à nos militaires, surtout à ceux qui commencent à avoir peur et à fuir, de se reprendre pour défendre nos frontières dans la justice »185 .

L'opinion croit par conséquent que la mort de Munzihirwa serait liée à ses prises de position en politique.

Son successeur Kataliko avait ajouté que :

185 Archives sonores, Radio maendeleo.

« Des pouvoirs étrangers, avec la collaboration de certains de nos frères congolais, organisent des guerres avec les ressources de notre pays. Ces ressources qui devaient être utilisées pour notre développement, pour l'éducation de nos enfants, pour guérir nos malades, bref, pour que nous puissions vivre d'une façon plus humaine, servent à nous tuer. Plus encore, notre pays et nous-mêmes, sommes devenus objet d'exploitation (...).

Aujourd'hui (...) nous sommes appelés à recouvrir notre dignité d'hommes libres »

186

.

Cet éveil des consciences nous révèle le développement de la résistance qui s'était observée face à l'agression du Congo par les Rwanda et l'Ouganda couverte localement par la rébellion du RCD.

Dans la pratique, les gestionnaires en majorité catholiques n'ont produit que le chaos et l'incertitude, de la mal-gouvernance. Les prélats eux-mêmes se compromettent en acceptant des dons en nature.

Par ailleurs, l'Eglise est exonérée des impôts et taxes pourtant elle est dotée du charroi automobile le plus important du Sud-Kivu (3000 véhicules) et investit sans vergogne dans le secteur économique (PME, Magasins, Pharmacies, Agriculture, élevage,...).

C'est justement cela qui relève des voies obliques qu'elle emprunte tout en indiquant la ligne droite à ses fidèles.

En somme, l'Eglise enseigne et cultive les sentiments de soumission ou de résistance selon ses intérêts :

Lorsque le RCD en 2000 an avait mis en circulation des nouvelles plaques minéralogiques, l'Eglise s'était insurgée non pas parce qu'elle partageait le drame du peuple mais plutôt parce qu'elle disposait d'un important charroi automobile coûteux de ce point de vue. Une plaque minéralogique coûtait 100$ us. Ce qui suppose que l'Eglise devrait payer 300.000 dollars pour ses 3000 véhicules.

Par contre, lorsque le chef de l'Etat finance la construction de l'UCB et les prélats trouvent leurs comptes financiers et économiques dans l'affaire électorale, ces derniers soutiennent les candidats du camp présidentiel et alignent au MSR, uniquement des candidats catholiques187 or, le MSR est un conglomérat des ressortissants sociaux et culturels des plates-formes de la société civile dominée par des catholiques et obligés de créer un parti politique pour trouver l'opportunité de s'aligner sur une liste et non individuellement selon les termes de la loi électorale.

Ceci veut dire en somme que, toutes les fois que l'Eglise trouve son compte c'est-à-dire d'intérêts économiques et matériels par rapport au régime en

186 KATALIKO, Consolez, consolez mon peuple, Message Noel 1999, à la population de Bukavu.

187 Entretien, op. cit.

place, elle mobilise des soutiens autour de lui, même aveuglement. En revanche, s'il est de régime qui oeuvre en l'encontre des intérêts de l'Eglise ou encore lorsque cette dernière s'aperçoit que ses intérêts sont menacés par la politique en place, elle mobilise des contestations autour d'elle. N'est-ce une manière de l'Eglise d'assujettir la politique à la religion ? Rien n'est moins sûr.

Section III. De l'Etat moralement encadré par la religion à l'Etat subsidiaire III.1. L'encadrement moral de la dynamique étatique

D'après Pierre Ronsavallon, le retour du religieux peut être expliqué comme l'expression d'une insatisfaction des individus par rapport à la mise en ordre socio-politique acquis. En d'autres termes, les individus ornent leur allégeance multiple à plusieurs constellations à côté de l'Etat. Il s'agit par exemple de la communauté et de la religion.

En tant que signe de malaise de l'Etat, cette contestation religieuse entraîne l'énonciation religieuse de la diplomatie. Le fait transcende par conséquent l'aspect identitaire pour devenir un vecteur d'expression dans l'ordre des relations internationales producteur d'un ordre mondial déterritorialisé et émancipé des référents claniques associés à l'Etat188.

a) l'Eglise et l'ordre interne en RDC

L'Eglise joue un rôle important dans l'effort de mise en ordre des domaines vitaux de la vie de la société.

En effet, l'Eglise se montre attachée à la famille en tant que segment social. Elle défend l'importance de la famille pour l'individu et la société, la valeur du mariage, l'amour de la formation d'une communauté des personnes, le devoir des parents d'éduquer les enfants ainsi que la dignité et les droits humains en général.

Par ailleurs, l'Eglise prône le devoir de cultiver et de conserver la terre, le devoir pour l'homme de travailler pour transformer la société et accroître le capital valant

En effet pour l'Eglise, le travail est un droit et une nécessité. Par conséquent, l'Etat et la société civile se doivent de promouvoir le droit au travail et de lutter contre le travail des enfants. Les travailleurs ont droit à la dignité et à des droits juridiquement reconnus et socialement éprouvés. Ils ont droit à une juste rémunération en plus de la grève. L'Eglise prône en plus de solidarité des travailleurs par le canal des syndicats pluralistes189.

188 << L'Etat en question » in Sciences humaines, n° 22, Novembre 1992, p. 24-25.

189 Conseil pontifical << Justice et Paix », Compadium de la doctrine sociale de l'Eglise, Liberia, Editrice Vaticana, Vatica, 2008, p. 115-137.

Les institutions économiques doivent être au service de l'homme sur le marché libre. L'action de l'Etat est la régulation de l'économie d'un cadre de l'Etat Keynésien guidé par la nécessaire intervention comme l'usage des dépenses publiques comme stimulant de la croissance et du plein emploi. Par ailleurs, l'Eglise insiste pour l'implication effective de l'Etat dans les opportunités de la mondialisation en dépit des risques pour consolider le développement intégral et solidaire entre les Nations du monde.

En ce qui concerne la configuration de la communauté politique, l'Eglise approuve l'amitié civile pour promouvoir et protéger les droits de l'homme. L'autorité passe pour une forme morale chargée de la promotion de droit à l'objection de conscience et le droit à la résistance. En plus, l'Etat doit infliger des peines justes à qui le mérite. Dans cette communauté politique, l'Etat doit promouvoir les valeurs fondamentales et les institutions de la démocratie en plus des éléments moraux de la présentation politique, des instruments de participation politique et de l'information. Cette communauté politique considérée est au service de la société civile à travers l'application de principe de subsidiarité :

<< De nombreuses expériences de volontariat constituent un autre exemple de grande valeur, qui incite à voir la société civile comme un lieu où la recomposition d'une éthique publique centrée sur la solidarité, sur la collaboration concrète et sur le dialogue fraternel est toujours possible »190

b) L'Eglise et les politiques extérieures

Ce point de notre réflexion nous fait penser à la situation déplorable que la RDC et le Rwanda traversent au plan de leur sécurité mutuelle depuis l'arrivée massive des réfugiés rwandais sur le sol congolais de l'est en 1994 assortie de l'intervention militaire rwandaise contre les camps de réfugiés et le régime Mobutu qui tolérait des activités politico-militaires attentatoires à la sécurité du nouveau gouvernement rwandais dans les camps de réfugiés.

Cette intervention militaire qui a entraîné la rébellion de l'AFDL et plus tard du RCD et du CNDP a sensiblement détérioré le contexte sécuritaire de la région des grands lacs et interpellé par conséquent l'Eglise catholique. C'est pourquoi nous devons consacrer une réflexion à cette dimension internationalement pertinente de la dynamique cléricale en matière de récomposition-décomposition étatique congolaise de 1994 à 2008.

Dans ce contexte, l'Eglise considère la communauté internationale comme l'unité de la famille humaine irriguée par la vocation universelle du christianisme. Les Etats doivent fonder leur survie collective sur des valeurs liées à

190 Conseil pontifical << justice et paix », Op.cit., p.220.

l'harmonie entre ordre juridique et ordre moral mais sans sous-estimer le poids international du Saint-Siège.

Les Etats se doivent de collaborer pour garantir le droit au développement, lutter contre la pauvreté et réduire la dette extérieure. En d'autres termes, l'Eglise prône notamment deux conduites pour quelques Etats y compris la RDC et le Rwanda qui depuis 1994 connaissent une situation compromettante au plan sécuritaire et diplomatique :


· Le fédéralisme coopératif

Inspiré par Jean-Louis Quermonne et Maurice Croisat, le fédéralisme coopératif est un mode de gouvernement qui repose non seulement sur l'autonomie des communauté fédérées et leur participation aux institutions et instances fédérales mais surtout sur la coopération entre gouvernements pour atteindre des buts communs par des ententes, des programmes et des financements conjoints191.

Fonctionnant à base du principe de subsidiarité pour gérer les compétences exclusives d'une part et partagées d'autres part, la coordination est volontaire des politiques fédérales.

Ce modèle coopératif du fédéralisme pousse l'Eglise à considérer la communauté internationale comme un modèle fédéral virtuel ou les Etats participent à la dynamique collective : << la solution du problème du développement requiert la coopération entre les différentes communautés politiques (...) la doctrine sociale encourage des formes de coopération capables de favoriser l'accès au marché international de la part des pays marqués par la pauvreté et le sous-développement (...) l'esprit de la coopération internationale requiert qu'au dessus de la logique étroite du marché , il y ait la conscience d'un devoir de solidarité de justice sociale et de charité universelle »192.


· L'intergouvernementalisme

Initié par Stanley Hoffmann et complété par Robert Keohane, l'intergouvernementalisme s'intéresse aux mécanismes par lesquels les Etats sont conduits à s'associer pour répondre plus efficacement à des besoins communs. La coopération interétatique par le biais des organisations internationales est envisagée comme un procédé rationnel destiné à optimiser l'emploi des moyens mis en commun par les Etats membres. C'est ce que Stanley Hoffmann appelle << mise en commun de la souveraineté » pour créer un << multiplicateur de la puissance » en vue de répondre aux attentes des populations193.

191 J, - J., ROCHE, Théories des relations internationales, Puis, 2006, P.99. 192Conseil pontifical << Justice et Paix, Op.cit, p.235-236

193 Cité par J,-J., ROCHE, Op.cit, p.99-101

A ce sujet, l'Eglise insiste beaucoup sur l'intergouvernementalisme dans la lutte contre la pauvreté dans le monde, la problématique de l'endettement des pays pauvres et la paix internationale.

En ce qui concerne la lutte commune contre la pauvreté, l'Eglise estime qu'au début du nouveau millénaire, la pauvreté de milliards d'hommes et de femmes est la question qui, plus que toute autre, interpelle la conscience humaine et chrétienne. La lutte contre la pauvreté trouve une forte motivation dans l'option ou amour préférentiel de l'Eglise pour les pauvres en fonction des principes de la destination universelle des biens, la solidarité et la subsidiarité194.

Quant à l'endettement des pays pauvres dont la RDC, l'Eglise reconnaît que dans les questions liées à l'endettement de nombreux pays pauvres, il faut avoir présent à l'esprit le droit au développement. A l'origine de cette crise se trouvent des causes complexes et des différentes sortes, tant au niveau international : fluctuation des changes, spéculations financières, néocolonialisme économique. A l'intérieur des différents pays endettés il y a curieusement corruption, mégestion du trésor public, utilisation non conforme des prêts reçus. Les plus grandes souffrances qui se rattachent à des questions structurelles mais aussi à des comportements personnels, frappent les populations des pays endettés et pauvres qui n'ont aucune responsabilité. La communauté internationale ne doit pas négliger une telle institution. Tout en affirmant que la dette contractée doit être remboursée, il faut trouver des voies pour ne pas compromettre le droit des peuples à leur substance et à leur progrès.

Enfin en matière de promotion de la paix, l'Eglise reconnaît la légitime défense comme droit des Etats menacés mais insiste sur l'obligation de protéger les innocents, de condamner le terrorisme et de répéter les engagements en matière de désarmement. Le magistère condamne la barbarie de la guerre et demande qu'elle soit considérée avec une approche nouvelle. La guerre est un massacre inutile, une aventure sans retour qui compromet le présent et sacrifie l'avenir. La guerre c'est la faillite de tout humanisme authentique, c'est une défaite de l'humanité.

« Les Etats ne disposent pas toujours des instruments adéquats pour pourvoir efficacement à leur défense ; d'où la nécessité et l'importance des organisations internationales et régionales dans le cadre intergouvernementaliste.

En ce qui concerne la connexion épistémologique ce cet aspect internationalement pertinent de la dynamique cléricale au substrat sociologique congolais, commençons par souligner que l'Eglise catholique a été à la pointe de la résistance populaire à l'agression étrangère de 1996 à 2002. Elle a considéré, à juste raison, qu'une guerre d'agression menée par le Rwanda, le Burundi et l'Ouganda était intrinsèquement immorale. Dans le cas tragique où elle éclate, les responsables d'un Etat agressé ont le droit et le devoir d'organiser leur défense en utilisant

194 Conseil pontifical, Op.cit, p. 237

notamment la force des armes. La charte des Nations-unies élaborée à la suite de la tragédie de la deuxième guerre mondiale dans le but de préserver les générations futures du fléau de la guerre, se base sur l'interdiction généralisée du recours à la force pour résoudre les différends entre les Etats, à l'exception de deux cas : la légitime défense et les mesures prises par le conseil de sécurité dans le cadre de ses responsabilités pour maintenir la paix. Quoi qu'il en soit, l'exercice du droit à se défendre doit respecter les limites traditionnelles de la nécessité et de la proportionnalité195.

Aux yeux de l'Eglise, la résistance était tout à fait légitime et rentrait dans le cadre du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et à s'autodéterminer.

En légitimant la résistance armée et non armée, l'Eglise a contribué à la restitution du patrimoine historico-symbolique de l'Etat congolais menacé par des avidités étrangères sans nom. Il est donc possible de dire que dans certaines circonstances de péril national, l'Eglise sauve l'Etat des risques de dissolution dans la souveraineté d'un autre Etat en l'occurrence le Rwanda.

III. 2. La sécularisation culturelle à l'épreuve de la foi catholique

Stein Rokkan a montré que l'Eglise catholique dans son élan hégémonique, apostolique et universel a retardé l'avènement de l'Etat-nation.196

Max Weber a ajouté à cette prétention que l'ascétisme puritain favorisait l'accumulation du capital pour dire que l'éthique protestante était favorable à l'esprit du capitalisme et par conséquent du marché, du libéralisme et de la puissance.

L'implication non avouée mais réelle de l'Eglise dans les affaires de la cité a fini par disqualifier la neutralité de cette dernière et à la présenter comme une victime expiatoire et absolutoire de la politique.

Pour rendre compte de cette prétention du reste fondée, il suffit d'examiner l'obscurantisme que développe l'Eglise notamment en barrant la route à la sécularisation culturelle et en prônant une communauté d'esprits, de pensée et d'action guidée par la foi.

L'Eglise favorise la production fondée sur le messianisme, l'autoprolifération et les référents bibliques guidés par la foi. Elle développe ce que nous avons appelé avec Achille Mbembe, « médiation théologique » ou la tendance des clergés à contextualiser les saintes écritures particulièrement en période de crise pour assimiler cette dernière à la traversée du désert de l'Egypte à Canaan par les israélites mais aussi en période de point nodal où le peuple doit prendre une option,

195 J.- Paul II, Le sage pour la journée mondiale de la paix 2004, 6 : AAS 96 (2004) 117.

196 S. ROKKAN, cité par D., CHAGNOLLAUD, Science politique. Eléments de sociologie politique, 3e édition,

Paris, Dalloz, 2000, p.43.

une possibilité objective formatrice de l'histoire et à l'occasion de laquelle des messies sont crées à l'image de Jésus ou de Noé venus délivrer les peuples exposés au péril197.

L'Eglise encourage les passions et les émotions pour occulter les éléments rationnels. Elle s'efforce de totaliser les âmes et les esprits et de soumettre à son contrôle l'ensemble de la dramaturgie politique.

En mêlant théologie et politique, elle tente d'expliquer la phénoménologie du monde par l'abstraction spirituelle.

Le fait de dire aux fidèles en majorité non instruites et guidés par l'instinct du ventre que tel candidat, tel leader, tel officiel est l'envoyé de Dieu et prédestiné à gouverner le destin national est une véritable diatribe à la démocratie et à la sécularisation culturelle des individus.

De ceci découle que les individus sujets et non citoyens ont voté comme le dénonce le paradigme de Columbia : par déterminisme social. La possibilité n'étant pas offerte d'opérer un choix rationnel suivant le modèle consumériste ou stratégique.

Bref, la culture politique est encadrée par l'Eglise qui lui insuffle des ingrédients subjectifs à même d'empoisonner et de vouer à l'échec le développement politique.

En empêchant au public de cultiver une opinion libérée et guidée par la raison, l'Eglise prône au contraire une raison guidée par la foi. Le retour de la main de Dieu dans le jeu démocratique est une négation flagrante de la souveraineté populaire et de la citoyenneté. C'est de l'obscurantisme délibérément entretenu par l'Eglise.

197 A. MBEMBE et alii, Op. cit., p. 67.

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