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Rwanda, un génocide colonial, politique et médiatique

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par Mathieu OLIVIER
Université Paris 1 - La Sorbonne - Master de Relations Internationales et Action à là¢â‚¬â„¢Etranger 2013
  

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La formation et l'armement

En 1994, Patrick de Saint-Exupéry est envoyé spécial au Rwanda. Il sillonnent le pays, parfois à la suite des militaires français. Il racontera, dans son livre, la découverte de la colline de Bisesero en compagnie des militaires de l'opération Turquoise.

La colline de Bissesero est l'un des épisodes les plus marquants du génocide rwandais. Elle a été l'un des refuges des Tutsi poursuivis par les génocidaires. Elle a également été leur tombe. Quand les militaires français le découvrent, ils avouent poser les yeux sur la « tragédie rwandaise ». Patrick de Saint-Exupéry raconte, il est important de livrer le passage dans son ensemble, au moins pour le style :

« Nous étions le 1er juillet 1994. A la mi-journée. Quelques voués à la mort surgissaient encore des broussailles, des replis et des caches. C'était les plus touchés, les plus gravement blessés. Les rescapés valides étaient partis à leur recherche, guidant des soldats qui maintenant les portaient sur des brancards ou les soutenaient. L'humanité souffrante sortait des profondeurs. Pas à pas. Encore mal assurée. Toujours douloureuse et vitrifiée. Les soldats se taisaient. Ils venaient de parcourir le champ de la mort et avaient vu, eux aussi. Nous étions tous épuisés. Comme malades et fiévreux.

C'est alors que s'est produite cette scène qui m'est restée gravée. A quelques pas se tenait un officier de cette unité d'élite qu'est le GIGN. Il était planté, debout, raide sur ces jambes, et paraissait ailleurs. Il était comme plongé dans un songe, et je me souviens l'avoir fixé à cause d'un détail : sur son uniforme de gendarme français, il portait une vareuse de l'armée rwandaise.

Je me suis approché, désireux d'entamer la discussion. Et tandis que je marchais, je l'ai vu s'affaisser. Doucement. Ses épaules se sont voûtées, ses jambes se sont pliées, ses muscles se sont relâchés. Comme un pantin, il s'est peu à peu désarticulé et a fini assis dans l'herbe, où il s'est mis à sangloter.

Nous l'avons écouté. A plusieurs. Nous pensions que l'officier avait craqué, ce que nous aurions compris. Mais il était soldat et aguerri. Là n'était pas le problème. Là n'était pas non plus la question. C'était plus grave, beaucoup plus grave.

Il venait juste de réaliser.

Il venait de comprendre.

Il venait d'additionner.

Et cela l'avait choqué.

Il s'est tournée vers nous et nous a dit : « L'année dernière, j'ai entraîné la garde présidentielle rwandaise... »

Ses yeux étaient hagards. Il était perdu. Le passé venait de télescoper le présent. Il avait formé des tueurs, les tueurs d'un génocide. C'était effrayant. 

(...)

Ce qu'impliquait l'aveu de l'officier me dépassait. Que des soldats de mon pays aient pu former, sur ordre, les tueurs du troisième génocide du XXème siècle me paraissait incompréhensible, aberrant, ahurissant. Je l'avoue : j'ai voulu ne pas y croire. Je le reconnais : j'ai tenté de faire comme si je n'avais rien entendu. Mon pays n'est pas ainsi, son armée n'est pas ainsi, nous ne sommes pas ainsi. Ce ne pouvait être. Et pourtant c'était. Il n'y avait rien à faire. Cela s'était passé. »3(*)6

Patrick de Saint-Exupéry, quelques jours plus tard, de retour en France, décide donc de vérifier les informations. Il prend contact avec les services du ministère de la Défense. Le cabinet du ministre lui ouvre ses portes, au 14 rue Saint-Dominique, à Paris. Il fut introduit chez un général dont il tait le nom. Le journaliste pose ses questions et demande des précisions :

« Quelles forces la France avait-elle formé au Rwanda ? Quel était le programme de ces formations ? Quels étaient les formateurs ? En quoi consistait l'enseignement ? »36

Le général ne niera rien. Il restera impassible.

Impassible car les faits sont là. Depuis quelques années déjà, l'implication de la France aux côtés du gouvernement rwandais n'est pas un mystère et, on l'a vu plus haut, les opérations françaises, notamment Noroît, ont eu une participation pour le moins active sur le terrain. D'ailleurs, le 11 juin 1992, l'article de Libération, intitulé « La Guerre secrète de l'Elysée au Rwanda » (annexe 5) et signé par Stephen Smith, est implacable.

« Selon nos informations, c'est le lieutenant-colonel Maurin, officiellement l'adjoint de l'attaché militaire à l'ambassade de France, qui commande aujourd'hui les forces rwandaises. »3(*)7 Auparavant, c'était un autre militaire français qui remplissait cette fonction, de manière un peu trop évidente sans doute. Cette note du Quai d'Orsay adressé à l'ambassade de France à Kigali détaille le rôle de ce prédécesseur :

« Le lieutenant-colonel Cholet, chef du Détachement d'Assistance Militaire et d'Instruction (Dami) exercera simultanément les fonctions de conseiller du président de la République, chef suprême des Forces armées rwandaises (FAR), et les fonctions du chef d'Etat-major de l'Armée rwandaise. »3(*)8

On ne peut être plus précis. Dans le même mois de janvier, le FPR dénonce avec virulence la « caution militaire française»3(*)9. « La justification humanitaire de la présence militaire française au Rwanda s'avère de plus en plus être un leurre. L'argument rabâché selon lequel elle vise à tempérer l'ardeur meurtrière du régime en place est pour le moins faible devant le poids des faits ».

Les faits sont rappelés dans un rapport d'Amnesty International, publié deux semaines auparavant : « Au cours des vingt derniers mois, en représailles contre l'incursion rebelle à partir de l'Ouganda, les forces de sécurité rwandaises ont sommairement exécuté « plus de mille Tutsi », l'ethnie minoritaire au Rwanda. »4(*)0

Conclusion de Stephen Smith : « La France, malgré les dénégations de ses officiels, est partie prenante dans la guerre au Rwanda. Paris apporte son soutien actif à ce que l'africaniste Jean-Pierre Chrétien appelle « le tribalisme majoritaire» du président Habyarimana. »

Un autre africaniste, Jean-François Bayart, livre un constat encore plus précis. « A l'état-major du président de la République, à la mission militaire de coopération et au ministère de la Défense, l'approche classique des troupes de marine, favorable à une instrumentalisation de l'ethnicité au service de la coopération militaire, continuait à l'emporter. »4(*)1

Stephen Smith s'appuie ainsi sur une série d'exemple. Notamment, celui de la vente d'armes au Rwanda. On a vu un peu plus haut que Le Monde avait préféré axer son étude sur les seules armes du FPR. A la lecture de l'article de Libération, cela semble pour le moins dommage.

« Le 14 mai dernier, un Boeing-707 cargo de la compagnie bulgare Global Air est venu charger des obus pour mortier, du type 120mm «rayés», à Châteauroux, qui abrite l'ancien aéroport de l'OTAN aujourd'hui utilisé par l'armée française. Le numéro de vol attribué à cet enlèvement identifie comme commanditaire Air Rwanda. Dans l'incapacité technique de transporter elle-même ces munitions, la compagnie africaine a «sous-traité» l'affaire. Apparemment, c'est une pratique courante dans le florissant commerce d'armes avec le Rwanda. »4(*)2

Stephen Smith n'est d'ailleurs pas le seul à pointer du doigt le trafic d'armes entre Paris et Kigali. Patrick de Saint-Exupéry livre des chiffres accablants. « Nous acheminons aussi des tombereaux d'armes. En février 1992, nous en livrerons plusieurs tonnes par jour. » « Un million d'euros d'armes en 1991. » « Près de trois millions d'euros en 1992. » « Plus d'un million en 1993. »4(*)3 Et ces sommes sont, selon le journaliste, la partie émergée des relations franco-rwandaises. Restent l'autre partie, non officielle, dont font partie les opérations décrites par Stephen Smith dans Libération. A titre de comparaison, le Rwanda, entre les années 1981 et 1988, n'avait acheté que pour 5 millions de dollars d'armes.

Dès 1994, les observateurs savaient donc. Ils savaient que la France avaient vendu des armes et formé les miliciens et l'armée génocidaire. Stephen Smith et Patrick de Saint Exupéry en sont les exemples, Le Monde le contre-exemple. On détaillera plus tard ce qui semble être à l'origine de ce constat.

Auparavant, il est important d'aller plus loin encore dans l'analyse des relations franco-rwandaises. On ne saurait être critique sans avoir dévoiler les faits. La coopération française va se poursuivre alors même que le génocide rwandais se déroule. C'est à dire en avril 1994.

* 36 Patrick de Saint-Exupéry, Complices de l'Inavouable, La France au Rwanda, Les Arènes, 2004

* 37 Libération, La Guerre secrète de l'Elysée au Rwanda, Stephen Smith, 11 juin 1992

* 38 Note du Quai d'Orsay à l'ambassade de France à Kigali, 3 février 1992, citée par Patrick de Saint-Exupéry

* 39 Communiqué du FPR, 10 juin 1992, cité par Stephen Smith dans Libération

* 40 Rapport d'Amnesty Internationale, Mai 1992, cité par Stephen Smith dans Libération

* 41 Colloque sur la politique extérieure de François Mitterrand

* 42 Libération, La Guerre secrète de l'Elysée au Rwanda, Stephen Smith, 11 juin 1992

* 43 Patrick de Saint-Exupéry, Complices de l'Inavouable, La France au Rwanda, Les Arènes, 2004

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