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Rwanda, un génocide colonial, politique et médiatique

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par Mathieu OLIVIER
Université Paris 1 - La Sorbonne - Master de Relations Internationales et Action à là¢â‚¬â„¢Etranger 2013
  

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La France pendant le génocide

Au début de l'année 1994, la France assure s'être totalement désengagée du Rwanda. On constate aussitôt que l'affirmation est pour le moins exagérée. D'abord parce que quelques dizaines de soldats, vraisemblablement une trentaine, restent sur place, visiblement pour participer à la formation et à l'encadrement des troupes rwandaises.

Mais surtout, des témoignages, recueillis par Patrick de Saint-Exupéry, font état de livraisons d'armes, par l'intermédiaire d'un revendeur : Dominique Lemonnier. Les services de renseignement belges, (les premiers casques bleus envoyés au Rwanda sont d'origine belge) font ainsi état d'une cargaison interceptée à l'aéroport de Kigali le 21 janvier 1994. Ce sont des munitions déclassées « parmi lesquelles des mortiers de l'armée belge en provenance de France. »

Le journaliste pousse plus loin son enquête, cherche à savoir si les livraisons d'armes se sont poursuivis après le déclenchement du génocide. Selon ses informations, un contact du général Huchon, alors responsable de la mission militaire française au Rwanda, a pu organiser du 19 avril au 18 juillet 1994, à travers deux sociétés DYL-Invest et Mil-Tec Corporation, six livraisons. Pour un montant de 5 454 395 dollars. Le reporter rapporte également les paroles adressées à Gérard Prunier par un ancien des services secrets français en charge du Rwanda au Ministère de la Coopération. « Nous livrons des munitions en passant par Goma. Mais, bien sûr, nous le démentirons si vous le citez dans la presse. »

Or, Goma est devenu célèbre. Elle est en effet la tête de pont de l'intervention française : l'opération Turquoise. Cette même opération qui devait rester strictement humanitaire.

Turquoise

Edouard Balladur l'avait dit. Turquoise devait se borner à un but humanitaire. Seulement, la cellule africaine de l'Elysée, et le président de la République, avait plutôt pensé à un autre type d'action : la reconquête. Et, si l'opération Turquoise va bénéficier d'un flou total dans les journaux, c'est bien que sa mission l'est également. C'est un hybride.

On le comprend à la lecture de la lettre qu'Edouard Balladur, le premier ministre de cohabitation, adresse à François Mitterrand, le 21 juin 1994. Il mentionnait, au nombre des « conditions de réussites » de l'opération, la clause suivante :

« Limiter les opérations à des actions humanitaires et ne pas nous laisser aller à ce qui serait considéré comme une expédition coloniale au coeur même du territoire du Rwanda. »4(*)4

Comme le précise Patrick de Saint-Exupéry, « les mots ont un sens » et ceux-ci nous apprennent que François Mitterrand avait l'intention de lancer une opération bien plus qu'humanitaire. Plus tard, d'ailleurs, dans un courrier daté du 9 juin 1998, Edouard Balladur reviendra sur cet épisode. « Il n'était pas question aux yeux du président de châtier les auteurs hutu du génocide, et il n'était pas question aux miens de permettre à ceux-ci d'aller se mettre à l'abri au Zaïre. »4(*)5

Il y eut donc, au sommet de l'état français, les tenants de la ligne Mitterrand et les partisans de la ligne Balladur. Turquoise était bien mal embarquée.

L'hybride, aux yeux des journalistes va s'avérer tout à fait observable. Patrick de Saint-Exupéry recueille le témoignage d'un des officiers français : « Nous avions le souci de distinguer l'information concernant les opérations humanitaires des autres relevant du secret militaire. »

On l'a dit, François Mitterrand a envisagé une expédition plus coloniale qu'humanitaire. Il n'est pas question de « châtier les auteurs du génocide ». Selon Saint-Exupéry, si l'expédition n'eut pas lieu, c'est parce qu'il « était déjà trop tard. » « Le 4 juillet 1994, soit moins de deux semaines après le déclenchement de Turquoise, la capitale rwandaise, Kigali, tombe aux mains de la rébellion du Front patriotique rwandais (FPR), nos ennemis. Nous sommes pris de vitesse, dépassés. Il ne reste alors qu'une option : geler l'affrontement, sanctuariser la zone encore par les tueurs, nos alliés. »4(*)6

La France va donc créer la Zone Humanitaire Sûre (ZHS) alors même que la communauté internationale se montre quelque peu réticente, comme le montre un télégramme d'un diplomate français : « Nos partenaires estiment qu'ainsi, nos forces vont protéger les responsables des massacres. »4(*)7

Sur le terrain, au Rwanda, le général Dallaire était furieux à l'idée de l'intervention française. « Il savait que les services secrets français avaient livré des armes aux FAR [pendant le génocide] et lorsqu'il entendit parler de l'initiative française, il déclara : 'S'ils envoient leurs avions ici pour livrer leurs maudites armes au gouvernement, je les ferai abattre' »4(*)8 Sur un ton plus diplomatique, il expédia un long câble à New York avec une analyse détaillée des problèmes que l'intervention française était susceptible de poser.

« La défaite de ses alliés étant consommé ; l'état-major français préparait Turquoise. Pour une intervention chargée d'aider les tueurs en déroute, rien de tel que l'humanitaire. Mais, pour cela, il faut mobiliser l'opinion française. »46 Le relais médiatique rentre alors en jeu.

Le 17 août, Le Monde publie un article, signé de Jean Hélène, sur l'exil des rwandais au Burundi et les « massacres » commis par le FPR sur ces populations, intitulé « Deux milles cinq cents Rwandais arrivent chaque jour au Burundi ». Le journaliste choisit de mettre l'accent sur les atrocités commises par le FPR sur les « réfugiés hutus ». « Tous les témoignages convergent, contrairement à ceux qui se font l'écho de rumeurs. »4(*)7

Mais ces témoignages ressemblent à s'y méprendre aux déclarations d'officiels hutus. Ceux-ci, à travers les médias, en particulier la Radio Mille Collines (RTLM) font ainsi courir le bruit que des survivants « épargnés par les miliciens hutu » auraient été tués par « les soldats du FPR en disant « tu es vivant, donc ennemi. » »4(*)8

Il faut souligner que Le Monde a offert quelques articles moins controversés et donc plus clairvoyants. Le 23 juin 1994, le quotidien estime ainsi que la France n'est pas le candidat idéal pour assurer une mission de neutralité au Rwanda, rejoignant ainsi l'opinion du général Dallaire, et même du secrétaire général des Nations Unies, Boutos Ghali qui avait reconnu que « la France est engagée depuis longtemps aux côtés des Hutu et n'est donc pas le candidat idéal pour cette opération. » « Pourquoi ce réveil tardif qui survient, comme par coïncidence, juste au moment où le FPR prend le dessus sur le terrain ? La France sera encore une fois accusée de courir à la rescousse de l'ancien gouvernement. »4(*)9

Et elle le fut. Les analystes, notamment David Milwood, calculèrent que l'intervention française permit de sauver de 10 000 à 15 000 Tutsi, et non des "dizaines de milliers" comme l'a proclamé le Président Mitterrand. Un exploit qu'on ne peut qu'applaudir. Mais son autre tâche fut de soutenir le gouvernement intérimaire. Pour certains observateurs, comme le journaliste du New York Times Raymond Boner, le volet humanitaire de la mission n'était qu'un écran de fumée jeté par la France pour préserver une région du pays à l'intention de ses clients du régime génocidaire, "tueurs compris", qui envahissaient la région en grand nombre devant l'avance du FPR.5(*)0

A l'étranger également, le journaliste anglais Chris McGreal, pour le Guardian, livre une analyse critique. « Bien que le contingent français continue d'insister sur son rôle humanitaire, leur interprétation de la crise est fortement biaisée. Le colonel Thibaut minimisait les atrocités perpétrées contre les Tutsi en soulignant les souffrances de la majorité Hutu. Il indiquait qu'il y avait dans son secteur des centaines de milliers de réfugiés Hutu qui fuyaient devant l'avance des troupes du FPR. Il affirma qu'il y avait moins de Tutsi déplacés, en omettant toutefois de préciser que la plupart des Tutsi qui avaient tenté de s'enfuir avaient été tués ou se cachaient encore. »5(*)1

Le même Chris McGreal livre le témoignage du colonel Tadele Selassie, commandant d'un contingent éthiopien arrivé sur place après le génocide dans le cadre de la mission MINUAR II. Celui-ci parle de véhicules militaires français servant à transporter des unités de l'armée rwandaise vers la frontière du Zaïre et la sécurité. En résumé, le contingent français permettait aux membres des milices et des forces armées de traverser la frontière en toute sécurité.51 Et les journalistes, en juillet 1994, disposaient d'éléments pour l'affirmer.

III

-

* 44 Lettre de Edouard Balladur à François Mitterrand, le 21 juin 1994, cité par Patrick de Saint-Exupéry

* 45 Edouard Balladur, 9 juin 1998, cité par Patrick de Saint-Exupéry

* 46 Patrick de Saint-Exupéry, Complices de l'Inavouable, La France au Rwanda, Les Arènes, 2004

* 47 Cité par Patrick de Saint-Exupéry, Complices de l'Inavouable, La France au Rwanda, Les Arènes, 2004

* 48 Cité par Gérard Prunier, Operation Turquoise : A Humanitarian Escape from a Political Dead End, Adelman

* 47 Le Monde, Deux mille cinq cents Rwandais arrivent chaque jour au Burundi, Jean Hélène, 17 août 1994

* 48 Cité par Jean-Paul Gouteux, Le Monde, un contre-pouvoir ?, Editions L'Esprit frappeur, 1999

* 49 Le Monde, Pas le candidat idéal pour cette opération, 23 juin 1994

* 50 The New York Times, Raymond Bonner, French establish a base in Rwanda to block rebels, 5 juillet 1994

* 51 The Guardian, Chris McGreal, French compromised by collaboration in Rwanda, 1er juillet 1994

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