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Les sociétés d'encouragement aux Beaux-Arts en Touraine entre 1789 et 1914


par Brice Langlois
Université François-Rabelais de Tours - Master II Histoire de l'art 2017
  

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B. Les Amis des arts : une société d'amateurs et d'artistes au service de l'émulation artistique en Touraine au début de la Troisième République

La Troisième République souffre d'un préjugé négatif quant à l'intervention de l'État dans le domaine artistique. Le manque de financement des artistes, le retard en terme de création d'institutions et la réforme des Salons en 1881 sont autant d'éléments que les commentateurs de l'époque ne cessent de dénoncer, conduisant à la conclusion prématurée que l'État n'a pas de politique pour les Beaux-Arts154. Partant de ce constat, un certain nombre de sociétés d'Amis des Arts sont créées dans tous les départements dans l'objectif de pallier cette délégation des affaires culturelles. Pour autant, cette décentralisation de la vie artistique en province est conduite en étroite collaboration entre ces associations et le Ministère de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes qui s'approprie ce phénomène et l'érige en pilier de sa politique de démocratisation de l'art155. Ainsi, l'État veille non seulement au bon déroulement des manifestations publiques, mais encourage également la formation de sociétés artistiques. La période comprise entre 1870 et 1914 s'appréhende dès lors comme un âge d'or pour les sociétés d'encouragement aux Beaux-Arts de province.

a) À l'origine de la formation de la Société des Amis des Arts : l'organisation de

l'Exposition nationale de Tours de 1881

L'organisation de l'Exposition nationale de Tours de 1881, instaure en Touraine une dynamique artistique qui conduit dans le même temps à l'établissement de la Société des Amis des Arts de la Touraine. Cette exposition prend à l'évidence son inspiration des Expositions

153 Police, associations et cercles, Tours, A.D., 4M 169.

154 DUBOIS, Vincent, « L'art et l'État au début de la IIIe République, ou les conditions d'impossibilité de la mise en forme d'une politique », in Genèses, n° 23, 1996, p. 6.

155 BUCHANIEC, Nicolas, Salons de province, op. cit., 2010, p. 17.

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universelles dans la forme, en consacrant une superficie de 1 800 mètres carrés aux Beaux-Arts, mais aussi dans le fond, en présentant les meilleures productions industrielles et artistiques anciennes et contemporaines de la nation, comme le sous-entend Félix Duboz dans sa présentation de l'exposition lors de la réunion des sociétés des Beaux-Arts des départements, pour laquelle il intervient en tant que secrétaire du comité d'organisation de l'Exposition des Beaux-Arts de Tours et membre de la Société Archéologique de Touraine156. Si les Expositions universelles sont définies comme « des manifestations célébrant l'industrie des hommes tout en étant des présentations exemplaires des techniques, du commerce, de l'art et des manifestations universelles au sein desquelles les nations cherchent à donner la meilleure image d'elles-mêmes »157, il semble que ce caractère puisse s'appliquer - à une échelle plus réduite - à l'Exposition nationale de Tours, en raison de la mise en évidence des meilleurs produits industriels et artistiques de la France et de la localité tourangelle. De fait cette exposition convoque à la fois l'expression générale de la nation et la singularité propre à la région.

Tandis qu'à Tours se succédaient des manifestations artistiques de toutes sortes, parmi lesquelles il faut citer en première ligne l'exposition des Beaux-Arts organisée par les soins de la municipalité avec le concours de l'État et l'une des plus considérables de la province en 1881, la Société des Amis des Arts de la Touraine, préparait son organisation ; aujourd'hui l'heure est venue pour elle d'entrer dans une période d'action158.

L'exposition de 1881 apporte à n'en pas douter un climat favorable pour la constitution d'une société artistique en Touraine. Cinq artistes sont à l'origine du comité d'initiative de la Société des Amis des Arts de la Touraine : Lucien-Léopold Lobin (1837-1892), Paul Briand, Alexandre Ripault (1839-1911), Jules-Charles Mahieu et Ferdinand Pitard (1850-1894). Ils se réunissent une première fois le 5 décembre 1880 dans les salles de l'Hôtel de ville de Tours, dans le but de constituer une société qui « prendr[a] part à ce grand réveil de l'art qui se manifeste partout en ce moment, même dans des villes de moindre importance que Tours, et dont le passé ne présente pas des noms aussi illustres que ceux des Clouet, des Juste, des Jehan-Fouquet, des Michel Colombe, des Pinaigrier »159. Le sentiment régionaliste qui émane déjà de l'organisation de l'exposition paraît se retrouver également lors de la formation de la Société

156 DUBOZ, Félix, « Organisation de l'exposition des Beaux-Arts de Tours », Réunion des sociétés des Beaux-Arts des départements à la Sorbonne du 20 au 23 avril 1881, Cinquième session, Paris, E. Plon et Cie, 1881, p. 168.

157 ANDIA, Béatrice de (éd.), op. cit., 2005, p. 10.

158 S.A.A., « Assemblée générale. 20 mars 1881 », Compte-rendu de l'année 1881, Tours, Imp. Juliot, 1881, p. 19.

159 Ibid., p. 14.

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des Amis des Arts, en mettant en lumière les artistes majeurs de la Renaissance tourangelle, qui ont de surcroît une influence sur l'histoire de l'art plus large de la nation. De fait, la mise en évidence de ces artistes laisse suggérer le terreau fertile de la Touraine, en ce qui concerne la production des artistes vivants placés sous la protection de cette société artistique. Ce sentiment semble renforcé au sein de la société, de par les prix de Rome remportés récemment par les Tourangeaux, Victor Laloux (1850-1937) et Edmond Grasset (1852-1880) en 1878 ainsi que Jules Roulleau (1855-1895) en 1880160.

À l'évidence, la création de la Société des Amis des Arts de la Touraine est impulsée par l'organisation de cette exposition, comme le confirme Paul Briand dans son discours prononcé à l'occasion du cinquantenaire de la société le 20 décembre 1931161. En effet un certain nombre de membres du comité d'initiative de la société sont actifs dans la commission chargée de l'organisation de la section artistique de l'Exposition nationale, à l'instar du président du comité Lucien-Léopold Lobin et Alexandre Ripault162. De fait cette commission peut s'appréhender comme le premier cercle de l'émulation artistique qui conduit à la constitution de la Société des Amis des Arts et de son réseau. Autorisée par décret préfectoral le 15 février 1881 (ann. 2.1.4), la société concentre un certain nombre de membres du comité d'organisation de l'exposition des Beaux-Arts, de la commission de la section rétrospective et du jury de récompenses163 à l'exemple de Maurice Cottier (1822-1881) peintre formé dans l'atelier d'Eugène Delacroix (1798-1863) et président des Amis des Arts en 1881, de Félix Laurent (1821-1905), conservateur du musée de Tours et peintre issu des ateliers privés de Paul Delaroche (17971856) et de Charles Gleyre (1806-1874)164, Auguste Chauvigné, céramiste, Pierre Damien, statuaire ou encore Henri Prath (1847-1905) architecte diocésain en général et architecte de l'exposition en particulier. Manifestement ce sont des protagonistes issus du monde de l'art qui participent à l'organisation de l'exposition et adhèrent dans un premier temps à la Société des Amis des Arts de la Touraine. Pour autant cette association n'est pas strictement réservée aux artistes. Elle s'ouvre effectivement aux amateurs et collectionneurs dont certains sont des

160 S.A.A., « Assemblée générale. 20 mars 1881 », op. cit., p. 16.

161 BRIAND, Paul, « Discours retraçant l'histoire de la Société des Amis des Arts de la Touraine », Cinquantenaire de la Société des Amis des Arts le 20 décembre 1931, Tours, imp. Deslis, 1931, p. 2.

162 VILLE DE TOURS, Exposition des Beaux-Arts, op. cit., 1881, p. III-IV.

163 Ibidem.

164 BELLIER DE LA CHAVIGNERIE, Émile, AUVRAY, Louis, Dictionnaire général des artistes de l'École française depuis l'origine des arts du dessin jusqu'à nos jours : architectes, peintres, sculpteurs, graveurs et lithographes, Paris, Librairie Renouard, 1882-1885, p. 925.

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personnalités influentes du département d'Indre-et-Loire, à l'exemple de Jacques Drake del Castillo (1855-1918), deuxième président de la Société des Amis des Arts de la Touraine, maire de Monts depuis 1873 et député de 1893 à 1906165. En tout l'association réunit 72 adhérents dès mars 1882166.

Lors de la remise des récompenses organisée à l'issue de l'exposition nationale de 1881, Léon Gambetta (1832-1882), alors président de la Chambre des députés et candidat à l'élection législative, semble encourager l'organisation des manifestations industrielles et artistiques en province et en particulier à Tours.

Négligez pas, de faire des expositions en province et surtout à Tours : soyez toujours certain, du succès. N'oubliez pas que vous aurez toujours pour aides des artisans avides d'apprendre et de prouver, des défenseurs ardents de l'indépendance pour le travail et le progrès167.

À l'évidence, Gambetta s'adresse à l'ensemble des citoyens de la municipalité tourangelle et ne désigne pas en particulier un cercle ou une association d'amateurs impliqués dans la croissance industrielle ou artistique du département. Pour autant, il semble que ses encouragements soient accueillis favorablement par les membres de la Société des Amis des Arts de la Touraine qui ne tardent pas à s'employer au développement du goût des arts en organisant diverses manifestations artistiques à Tours.

b) La Société des Amis des Arts ou le développement rapide de la vie artistique en Touraine

Le bureau de la Société des Amis des Arts de la Touraine s'empresse « d'encourager les arts, d'en propager le goût et la culture par tous les moyens qui lui paraî[ssent] utiles »168. De fait, l'émulation artistique à laquelle aspirent les membres de la société prend des formes variées, comme l'illustrent ses deux emblèmes jusqu'en 1893, dans lesquels sont réunis à la fois la palette, le chevalet et le tableau du peintre, la lyre du musicien, le masque du comédien, le livre du littérateur et l'aiguière de l'orfèvre (fig. 6 et 7). En effet, la Société des Amis des Arts de la Touraine ne privilégie pas dans un premier temps une forme d'art en particulier, mais a vocation au contraire de proposer des manifestations propres à chaque domaine artistique.

165 AUGOUVERNAIRE, Martine, op. cit., 1992, p. 41.

166 S.A.A., « Assemblée générale du 18 juin 1882 », Compte-rendu de l'année 1882, Tours, Imp. Juliot, 1883, p. 15.

167 GAMBETTA, Léon, Discours lors de la remise des récompenses de l'Exposition nationale de Tours de 1881, in Anonyme, « Le succès de l'exposition », Journal illustré de l'Exposition nationale de Tours de 1892, n° 16, 4 juin, p. 8, Tours, B.M., TD027.

168 S.A.A., « Statuts », s. d., Tours, A.D., 4M 175.

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Le premier événement public organisé par la Société des Amis des Arts tourangelle est une « fête musicale et dramatique » célébrée le 14 mars 1882 et réunissant à la fois des musiciens tourangeaux et des actrices de la Comédie-Française 169 . Il est probable que l'organisation de cette manifestation ait été impulsée et placée sous la direction du violoncelliste et compositeur Adolphe Grodvolle (1827-1905), vice-président de la société. Les manifestations musicales remportent un certain succès et sont organisées à chaque début d'année. Pour autant, la fréquence d'organisation des concerts semble relativement faible en comparaison d'autres sociétés. En effet, la Société philharmonique de Tours refondée en 1871 propose la tenue d'au moins quatre concerts chaque année, ce qui s'explique à l'évidence par la spécialisation de cette association dans le domaine musical170. De surcroît la Société des Amis des Arts se distingue des orphéons ou des sociétés dramatiques, puisqu'elle ne propose pas à ses membres de se réunir pour former un orchestre ou une troupe, à la différence notamment de la Société d'Amateurs Artistes, fondée en 1867, dissoute en 1871 puis refondée en 1881 (ann. 2.1.3) et ayant vocation de proposer à ses membres « de jouer de temps en temps quelques petites pièces »171.

Si la musique tient une place importante dans les activités de la Société des Amis des Arts de la Touraine, il faut surtout constater que ce sont les arts plastiques qui la font se développer dans un premier temps. La question de l'organisation d'une exposition de Beaux-Arts se pose très vite puisque « témoign[ant] de la vitalité de la Société et répond[ant] au but qu'elle veut atteindre »172. La société vise en effet par la tenue de cette exposition à faire ressortir à la fois le talent des artistes locaux, qui ne profitent que rarement de l'exposition de leurs oeuvres, tout en apportant une valeur pédagogique « pour arracher ses contemporains aux préoccupations matérielles et aux délassements vulgaires »173. Dès lors une commission d'organisation se met en place pour l'organisation d'une exposition devant s'ouvrir en octobre 1882, en accord avec l'autorité municipale. Si cette exposition réunit à la fois des artistes de la localité et des artistes de réputation nationale, voire internationale, elle est strictement réservée aux Beaux-Arts et ne

169 S.A.A., « Assemblée générale du 18 juin 1882 », op. cit., p. 16-17.

170 SOCIÉTÉ PHILHARMONIQUE DE TOURS, Règlement, Tours, imp. Ladevèze, p. 5, Tours, A.M., 2R 401/2.

171 LATEYE, M. C. : Lettre adressée au préfet d'Indre-et-Loire en réponse à sa demande de renseignement sur la société, 9 octobre 1872. Tours, A.D., 4M 171.

Société d'Amateurs Artistes : Lettre adressée au maire de Tours au sujet d'une demande d'autorisation de constitution, 1881, Tours, A.M., 2R 401/1.

172 S.A.A., « Assemblée générale du 18 juin », op. cit., p. 17.

173 Ibidem.

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s'intéresse donc pas aux arts appliqués. Toutefois, la Société des Amis des Arts de la Touraine envisage dès 1883, d'organiser une exhibition d'arts décoratifs, en conséquence de l'organisation d'une exposition artistique par la Société des Amis des Arts de Blois. S'il peut sembler que ce choix est pris par dépit, Paul Briand le secrétaire général, le justifie en insistant sur l'aspect pluridisciplinaire et sur le large éventail du public des expositions de la société tourangelle : « C'est au nom de tous et pour tous, de l'artiste, de l'amateur d'art, du négociant, de l'ouvrier et du travailleur, que nous avons fondé cette Société »174.

Si le projet échoue en 1883 et qu'aucune autre exposition ne voit le jour avant 1885, la Société des Amis des Arts semble réunir rapidement un public nombreux et toucher une large part de la population tourangelle en multipliant les actions et en s'intéressant à plusieurs typologies artistiques. Cette intuition est confirmée par la croissance rapide du nombre de cotisations (Ill. 3). L'importante croissance entre la première assemblée générale du 20 mars 1881 et celle de janvier 1882 s'explique à l'évidence par le jeu des réseaux de sociabilité. Par ailleurs l'augmentation du nombre de membres et de cotisations entre janvier et juin 1882 résulte probablement de l'organisation du concert du début de l'année et de la publication dans la presse de la tenue de l'assemblée générale, dans laquelle est lancée l'idée de l'organisation d'une exposition de Beaux-Arts175. Ainsi la société passe de 185 membres à plus de 444 sociétaires. À la mi-décembre 1882, soit près d'un mois et demi seulement après la fermeture de l'exposition des Beaux-Arts, la Société des Amis des Arts est sollicitée par 88 protagonistes qui demandent leur adhésion176.

Comme vous venez de le voir en passant en revue les actes de la Société des Amis des Arts de la Touraine pendant l'année qui s'est écoulée, vous jugerez sans doute qu'après cette première année d'existence effective, la Société est en voie de prospérité et qu'il nous est permis d'attendre avec confiance les développements que l'avenir lui promet177.

Paul Briand se montre encourageant quant au développement de la société. Elle recueille dans les premières années de son existence, une adhésion rapide de la part des Tourangeaux. Toutefois, par la suite il semble que le nombre de cotisations se stabilise jusqu'à descendre dans les premières années de la décennie 1890. Au delà de 1893 et jusqu'à 1919, il est actuellement impossible de définir le nombre de membres ou de cotisations, faute de sources. Néanmoins la

174 S.A.A., « Assemblée générale du 12 juillet 1883 », Compte-rendu de l'année 1883, Tours, Imp. Juliot, 1884, p. 17.

175 Anonyme, « Société des Amis des Arts de la Touraine », Journal d'Indre-et-Loire, n° 144, 9 juin 1882, p. 2.

176 S.A.A., « Assemblée générale du 17 décembre 1882 », op, cit., p. 22.

177 Ibidem.

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baisse enregistrée entre 1890 et 1893 peut s'expliquer par l'arrêt de l'organisation des expositions depuis 1889, notamment parque que la municipalité de Tours décline le concours de la Société des Amis des Arts pour l'organisation de l'Exposition nationale de 1892.

La musique semble prendre le pas sur les arts plastiques. En effet, le dépouillement de la presse locale démontre que la Société des Amis des Arts continue d'organiser des concerts et des soirées dramatiques. Sans tomber en déshérence, en raison de la présence du musée et de l'école des Beaux-Arts ainsi que du maintien de l'organisation des loteries pour les sociétaires des Amis des arts, les arts vivants ne font toutefois plus l'objet d'expositions en Touraine à partir 1892 et jusqu'à 1898, comme le démontre le dépouillement de la presse. Il semble donc que l'encouragement des artistes vivants par la Société des Amis des Arts de la Touraine se concentre dans un temps relativement court. En effet, si dans ses premières années la société organise de nombreuses activités visant à développer les arts locaux ainsi qu'introduire en Touraine les oeuvres des artistes étrangers, elle semble rapidement contrainte d'y renoncer.

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"En amour, en art, en politique, il faut nous arranger pour que notre légèreté pèse lourd dans la balance."   Sacha Guitry