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Dégénérescence morale: Une étude comparative de Gabriel Gradère et De Ferdinand Bringuet dans Les Anges Noirs de François Mauriac et La Retraite aux Flambeaux de Bernard C lavel( Télécharger le fichier original )par Virginie Blanche NGAH Université Yaoundé I - Maà®trise en Lettres Modernes Françaises (Option Littérature) 2007 |
V-2- Le crime dans Les Anges noirs et La Retraite aux flambeauxDans le contexte romanesque, on parle de crime lorsqu'il y a assassinat de personnage. Et Camus distingue dans l'homme révolté213(*) deux catégories de crimes : Les crimes de passion inspirés par l'amour ou par tout autre sentiment excessif, et les crimes de logique qui peuvent avoir des mobiles d'ordre politique. Cependant quel que soit le motif qui le sous-tend, tout crime est punissable et se rapporte à la notion globalisante de mal. Or dans toute société l'on se rend compte que [...] les crimes eux-mêmes appartiennent à l'ordre de la nature et il n'existe plus de différence pensable entre ce qui est et ce qui devrait être.214(*) Ce qui montre que la déchéance morale dans les sociétés, va toujours grandissante. Aussi Gabriel est-il en droit de demander à Mathilde : Crois-tu donc qu'il n'existe d'autres crimes que ceux des journaux ? Connais-tu la proportion des meurtres impunis?215(*) C'est pourquoi, le concept de mal qui comporte le crime présente l'avantage d'englober tous les phénomènes que l'on qualifie habituellement de mauvais : injustice, perversion ou même assassinat. Dans le corpus, le crime est cause et conséquence de la dégénérescence morale chez Gabriel et Ferdinand. Différents chefs d'accusation possibles seront relevés à cause des mobiles divergents, car le meurtre ne se passe pas de la même manière pour Aline et pour Klaus. Le crime sera donc vu sous deux aspects : le meurtre avec préméditation et l'homicide involontaire. En effet,
Les tribunaux disposent d'ores et déjà d'une théorie du comportement [...] et des méthodes pour faire la lumière sur les actes et les motivations, le tout constituant un cadre juridique qui leur permet de déterminer les responsabilités. En cours d'assises par exemple, l'accusation doit prouver que le prévenu a commis un crime, mais aussi qu'il avait l'intention de le commettre. Il faut, pour prononcer la condamnation, être en mesure de présenter les preuves objectives et subjectives démontrant la mens rea, l'intention de commettre le crime.216(*) Ces crimes entraînent la mort d'un personnage ; ce qui demandera que l'on s'arrête sur l'autre forme de mort du personnage qui existe dans le corpus : le suicide qui est aussi une conséquence de la dégénérescence morale chez Ferdinand Bringuet. Le crime dans Les Anges noirs est commis par Gabriel Gradère qui, pour se débarrasser d'Aline qui exerce un chantage incessant sur lui, se transforme en assassin. Pour riposter et éviter d'être la proie facile de cette femme qui a décidé de le perdre, Gabriel va chercher des voies et moyens pour se défaire de son ex-complice. Aussi, va-t-il planifier la mort de cette dernière qui est sollicitée par Symphorien Desbats qui croit fermement que Ce Gradère est bien fort... Oui mais pas contre Aline. Voilà vingt ans qu'elle le tient et qu'il n'a pu lui faire lâcher prise.217(*) Malheureusement pour lui, Mathilde à qui il dévoile le plan va prévenir Gabriel. Le lundi prévu pour l'arrivée d'Aline à Liogeats, Gabriel téléphone à Catherine en contrefaisant la voix d'Aline. La voix précise qu'elle n'arrive plus le lundi, mais plutôt le jeudi suivant. Catherine ne se doute de rien et Gabriel entreprend d'accueillir celle-là même qu'il va assassiner. Tout ceci présente le plan bien organisé d'une action mûrement réfléchie qui va aboutir au meurtre. L'ayant conduite dans un lieu désert situé au coeur de la forêt, il va en découdre une fois pour toute avec elle :
- C'est une sablière abandonnée, explique tranquillement Gradère. Nous sommes arrivés. - Arrivés ? Balbutie t-elle. Il ne la tenait plus. Où aurait-elle fui ? Il est tranquille désormais. Il écarte les pattes et laisse courir sa proie, un peu, à la distance d'un bond. - Oui ma cocotte, on s'est bien aimé, rue Lambert ; et depuis... tu m'as bien plumé aussi... Ce n'est pas un reproche : plume à plume. Et la dernière arrachée après vingt cinq ans, que voulais-tu faire de ton vieux poulet, dis, ma belle ? [...] Et il l'entraîna en avant sur la pente où tout de suite elle s'abattit en hurlant. Mais lui, avec une brusque rage, la poussait des pieds et des mains comme il eut fait d'une barrique. Elle était déjà suffoquée, à demi évanouie quand elle atteignit le bas de la pente. Il se coucha sur elle, bien à son aise, l'écrasant de tout son poids, et ce geste de lui serrer le cou, si souvent accompli en imagination, il l'acheva enfin, sans aucune hâte. 218(*) La métaphore de Gabriel assimilé à un animal, à un prédateur qui s'amuse avec sa proie, semble bien indiquée dans la mesure où le crime se déroule dans la forêt qui servira de cimetière à Aline. Dans ce cas, on peut parler de meurtre avec préméditation puisque Gabriel a bien préparé cet acte délictueux dont il rêvait depuis de longues années. Ce crime apparaît comme étant l'apogée même de cette déchéance morale commencée plus d'un quart de siècle auparavant et qui n'a cessé de s'accroître. Conséquence directe, la dégénérescence morale est la cause même du crime. Dans La Retraite aux flambeaux, c'est par hasard, ou mieux, par la main du destin que ce soldat se trouve sur le chemin de Ferdinand, puisque tout ce que ce vieil homme souhaite, c'est de voir les troupes étrangères se retirer. Il le dit si bien : Quand le dernier sera parti, on pourra respirer. Pas avant ! 219(*) Face à Joseph qui ne cesse de répéter : Si vous tirez pas ce coup-ci, vous serez obligé de le tuer autrement...si vous tirez pas, tout le village y passe... et vous serez responsable 220(*), il fait le choix du patriotisme. En protégeant ses compatriotes, Ferdinand agit contre sa morale et sa conscience. Mais comme le reconnaît si bien Barreau : Existent en morale des biens supérieurs à la vie de l'individu : la vie de l'autre, la survie de la cité, la dignité de l'individu sont des biens pour lesquels, il est raisonnable de risquer sa vie individuelle.221(*) Ce grand pacifiste, conscient de cette lourde responsabilité morale, va contre son gré, commettre l'acte fatal et devenir un meurtrier. Ce crime paraît logique, et est commis sous la contrainte ; nous pouvons alors parler d'homicide involontaire. La conscience morale de ce personnage lui interdit de faire le mal, même à un ennemi. Mais cette même morale démontre aussi qu'il est préférable de sacrifier une seule vie pour en sauver plusieurs, car la morale doit forcément être une morale du moindre mal. Toutefois, ce crime comme tout crime d'ailleurs, ne sera pas sans conséquence, puisqu'après chaque acte délictueux, le remords naît après pour nous châtier222(*). C'est justement ce qui arrive à Ferdinand dont le crime marque le début de la dégénérescence morale et physique. En plus de la perte de la force vitale, de la joie et de l'envie de vivre, jean Zin souligne d'autres symptômes psychologiques chez ces individus, à savoir : la perte d'intérêt, de désir, de motivation. L'humeur devient changeable, le sujet devient irritable, et vit dans un état dépressif, pessimiste et suicidaire. On constate aussi une diminution des fonctions cognitives, des capacités de concentration, et de la mémoire.223(*) Alors que certains comme Gabriel développent une intelligence remarquable, chez d'autres, persiste un état enfantin des facultés intellectuelles qui les gardent dans des illusions et un monde imaginaire. Il se trouve effectivement que le dérèglement moral de ces protagonistes va de paire avec la décrépitude physique, puisque Gradère et Bringuet sont de grands malades. Le premier l'est depuis son jeune âge ; d'apparence et de nature fragiles, il a les poumons en piteux état et le médecin ne lui donne plus beaucoup de temps à vivre. Le second est versé dans un tel désordre psychique, qu'il devient insomniaque et souffre de monomanies, de psychoses et de délires vésaniques. En dehors de l'âge avancé qui est déjà une cause de dégénérescence physique, ce délabrement physiologique, semble n'être en fait, qu'une pâle transposition de la tourmente interne qui les habite. Non pas qu'ils soient malades, c'est simplement qu'en tant que dégénérés héréditaires, ils souffrent de maux spirituels que Seul, Christ, le Grand Médecin et Sauveur des âmes peut guérir. Cependant, relevons le fait que dans un meurtre, celui qui a été assassiné n'est pas irresponsable d'avoir été assassiné.224(*) Effectivement, Aline n'est pas étrangère à ce qui lui arrive. Après avoir mené une vie dissolue, sujette elle-même à la dégénérescence morale, elle n'a plus pour arme que le chantage. Et dans le dessein de perdre Gradère, elle a plutôt perdu sa vie. Elle est donc formellement une cause de son propre malheur. C'est le même cas pour Klaus qui se trouve être lui aussi à l'origine de sa propre fin, puisque cette hypothèse s'est confirmée durant les études détaillées de Katz.225(*) Celui-ci a découvert que le coupable est très souvent en proie à l'humiliation et voit dans son méfait un acte de vengeance. D'après lui, dans bon nombre de crimes comme ceux qui ont été commis par ces protagonistes, il y a un engrenage honte-fureur qui s'est déployé en filigrane ; d'où le processus de la déchéance. Scheff a tôt fait de conclure que
[...] « Le meurtrier en puissance fait toujours l'expérience d'un certain processus affectif. Il lui faut transformer » en fureur aveugle ce qu'il ressentait initialement comme une perpétuelle humiliation. » plutôt que de reconnaître sa honte, le meurtrier la dissimule sous la fureur, franchissant ainsi le premier pas qui le précipite dans l'engrenage honte-fureur et le conduit inexorablement au meurtre.226(*)
Depuis cet acte inoubliable, la vie de Ferdinand a changé. Lui qui aimait la nature, les espaces ouverts et la liberté, vit désormais claquemuré dans sa maison. Sa santé s'est fragilisée et le narrateur le présente deux ans après ce malheureux événement. Il est si profondément anéanti qu'il subit une déliquescence morale qui se répercute sur son physique. Il souffre désormais de psychoses, de névropathie et de delirium tremens. C'est ainsi qu'au soir du 14 juillet, alors qu'il continue de revivre le passé, les lampions de la retraite aux flambeaux vont complètement jeter le trouble dans son esprit déjà perturbé. Lorsque la fanfare et tout le cortège s'ébranlent dans la rue des Bringuet, ce tumulte le réveille et il revoit immédiatement les événements de cette nuit cauchemardesque qu'il n'a pas oubliée. Dans cette confusion, il croit que c'est l'armée allemande qui vient lui réclamer Klaus. Maria essaie en vain de le calmer : - Ferdinand, retourne te coucher. - coucher ? T'es folle... Y vont tout casser... Ils arrivent. Tu les entends pas ? [...]. - Les camions allemands. - Non, non. Viens. Faut aller leur dire où il est... on peut pas laisser ce gamin dans la cave. - Mais il n'y a personne dans la cave. [...] - Vont foutre le feu au pays, je te dis. S'ils le trouvent pas, y foutront le feu. Et ce sera notre faute. Mais non, Ferdinand. C'est la retraite. La fête. Tu sais bien...ça fait deux ans227(*).
Ce trouble est tellement important, qu'il entraîne finalement la mort du héros. Deux ans auparavant, lorsqu'ils se sont débarrassés du corps de Klaus, tous avaient oublié de se séparer de son pistolet. C'est donc avec cette arme oubliée dans la cave cette nuit là, qu'il va mettre fin à sa vie. On assiste à une autre forme de mort qui est le suicide. Il n'est pas dans un état normal, mais cet acte est tout aussi mauvais que n'importe quel crime, puisque de toute manière, tuer est un mal [...] Tout meurtre est mauvais, ainsi que tout suicide. 228(*) Somme toute, en parlant de crime, Gabriel commet un meurtre avec préméditation, alors que Ferdinand fait un homicide involontaire, et parvient au suicide. Toutefois certains pensent que Tuer peut être un moindre mal quand il est impossible de faire autrement229(*), comme Ferdinand l'a fait pour son village. Et les deux personnages peuvent bénéficier de circonstances atténuantes ; parce qu'on comprend que l'homme libre peut tuer quand c'est nécessaire à la dignité ultime de la conscience. Il connaît les limites intangibles du bien et du mal pour éviter un mal plus grand. On constate que l'étude de l'action criminelle s'est ajustée de façon rectiligne à la qualité de l'interaction de Gabriel et de Ferdinand ; ce qui permet de faire une ouverture sur leur portrait psychologique. * 213 A. Camus, L'homme révolté, Paris, Gallimard, 1951. * 214 M. Foessel, Le Mal, op.cit., p. 10. * 215 F. Mauriac, L.A.N., p.194. * 216T. J. Scheff, Vengeance meurtrière, Les sentiments, le nationalisme et la guerre, op.cit., p.133. * 217 F. Mauriac, L.A.N., p.163. * 218 Ibid., pp. 177-179. * 219 B. Clavel, R.A.F., p. 16. * 220 Ibid., p. 75. * 221 J.C. Barreau, Quelle Morale pour aujourd'hui ?, op.cit., p.92. * 222 V. Jankélévitch, Philosophie morale, op.cit. , p 77. * 223 J. Zin, La dégénérescence de l'homme, op.cit. * 224 K. Gibran, Le Prophète, op.cit. p. 37. * 225 T. J. Scheff, Vengeance meurtrière, Les sentiments, le nationalisme et la guerre, op.cit., p.90. * 226 Ibid., pp. 90-91. * 227 B. Clavel, R.A.F., p.114. * 228 J.C. Barreau, Quelle Morale pour aujourd'hui ?, op.cit., p. 95. * 229 Ibid., p.100. |
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