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L'héritage leibnizien dans la cosmologie d'A.N. Whitehead

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par Siham EL Fettahi
Université Paris 1 Panthéon Sorbonne - Master de Philosophie 2011
  

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2.3.3 La question du mal

La question du mal préoccupe Whitehead autant qu'elle a préoccupé Leibniz.

Leibniz dans sa théodicée a tenté de disculper Dieu du mal dans le monde, il a justifié son existence du fait que le mal est la conséquence de la limitation humaine, c'est parce que les hommes manquent de perfection, qu'ils ont des défauts. S'ils étaient illimités, il serait parfaits, ce serait des dieux or Dieu ne peut pas créer des dieux, cela violerait le principe des indiscernables. Dès lors, le mal est inévitable mais Dieu car il est bon, veut le meilleur, il va donc créer le meilleur des mondes possibles. Ce monde va inclure le mal mais non parce que Dieu le veut mais parce qu'il le permet pour l'harmonie générale du monde.

Le mal est permis uniquement car il entraîne un plus grand bien. L'histoire de Zadig et de sa rencontre avec l'ermite qui se révélera par la suite être l'ange Jesrad illustre bien cette thèse : désespéré et errant sur les bords de l'Euphrate, Zadig croise un ermite lisant le livre des destinées, il passera quelques jours avec lui et apprendra que le mal n'est qu'apparent car nécessaire à l'ordre du monde et à la naissance du bien. En effet, lors de son périple en compagnie de l'ermite, Zadig est surpris par l'étrange comportement de son compagnon. La première nuit, ils passent la nuit dans le château d'un riche vaniteux qui leur offre l'hospitalité avec dédain, l'ermite en profitera pour voler un bassin d'or incrusté de pierre. Plus tard, ils sont accueillis par un avare qui les traite très mal, l'ermite lui offre le bassin. Il expliquera à Zadig que ce geste permettra au vaniteux d'être plus sage et à l'avare, d'être plus hospitalier. Zadig, confus, reste patient et tient l'engagement qu'il fit de ne pas quitter l'ermite malgré son comportement. La seconde nuit, ils dorment dans l'agréable maison d'un philosophe avec qui ils prennent plaisir à converser sur le sens de la vie. Avant de partir, L'ermite mit le feu à la maison. La troisième nuit fut chez une veuve charitable et son neveu de quatorze ans. L'ermite noya le neveu. Zadig révolté, se met à insulter l'ermite qui alors l'interrompt et lui révèle que sous les ruines de la maison en feu se trouve un trésor pour récompenser le philosophe et que le meurtre du jeune homme est justifié puisqu'il aurait tordu le cou de sa tante dans un an et tuer Zadig dans deux. L'ermite se transforme alors en ange et lui explique que les hommes jugent de tout sans rien connaître, il n y a pas de hasard, tout le mal dans le monde existe en vue d'un plus grand bien. Ce chapitre du conte de Zadig rend parfaitement compte de ce que préconise Leibniz, il faut faire confiance à Dieu car nous ne pouvons comprendre la raison particulière de tel ou tel maux, c'est hors de la portée des hommes. En revanche nous pouvons seulement comprendre pourquoi le mal existe, c'est parce que Dieu le permet pour assurer l'ordre, l'harmonie et le bien général. Leibniz nous demande de nous fier à Dieu. Or, cette confiance repose sur une pétition de principe : le mal, le désordre n'est qu'apparence car il mène vers un plus grand bien, tout est le meilleur. Cette assertion n'est attestée par rien, pas même par l'expérience, il suffit seulement d'y croire.

A.H. Johnson 86(*) explique que Whitehead s'oppose au fait de traiter le problème du mal comme si tout était rose, d'en faire un conte de fée qui ne règle pas la question de la souffrance en soi. Le problème du mal persiste, on ne peut pas le démentir simplement avec l'idée que tout est bon. Cela dit, Leibniz n'avait pas pour but dans sa théodicée de consoler l'humanité, sa justification avait pour but de disculper Dieu du mal et d'expliquer rationnellement pourquoi le mal existe. C'est pour cela que la théodicée de Whitehead prend une direction différente de celle de Leibniz.

Whitehead qui diminue la toute puissance de Dieu, il ne le considère pas comme le créateur ultime, (Dieu est seulement un exemplificateur) ne se retrouve pas face à la difficulté de concilier la toute puissance divine avec l'existence du mal. Si l'on reprend le dilemme d'Epicure :

"Le mal existe, donc de deux choses l'une, ou Dieu le sait ou il l'ignore.
Dieu sait que le mal existe, il peut donc le supprimer mais il ne veut pas... un tel Dieu serait cruel et pervers, donc inadmissible.
Dieu sait que le mal existe, il veut le supprimer mais il ne peut le faire ... un tel Dieu serait impuissant, donc inadmissible.
Dieu ne sait pas que le mal existe... un tel Dieu serait aveugle et ignorant, donc inadmissible."
Épicure / 341-270 avant notre ère /

Whitehead choisit la seconde option, Dieu n'est pas tout puissant et ce n'est pas inadmissible, Leibniz rejette la seconde affirmation. Whitehead va expliquer que Dieu est conscient de la tragédie de la vie, il est le camarade-victime qui comprend. Ainsi, on ne nie pas le mal, on l'accepte. Dieu va montrer comment surmonter le mal, les entités actuelles peuvent ainsi surmonter le mal en prenant exemple sur Dieu. Whitehead repose sa théorie sur la vie de Jésus de Nazareth. De la même manière que les entités surmontent le chaos par l'harmonie en décidant de se guider en s'accordant sur l'harmonisation conceptuelle divine, elles peuvent surmonter le mal par le bien en imitant Dieu, c'est-à-dire, en choisissant les datas qui découlent d'une transmission graduelle, de préhensions en préhensions et donc de Dieu vers les entités actuelles. Jean Wahl 87(*) explique que Dieu sauve le monde comme un musicien intègre à sa symphonie triomphante les douleurs des dissonances. Le mal n'est pas éliminé, il est vaincu.

« Le rôle de Dieu n'est pas de combattre la force productrice par une autre force productrice, ni la force destructrice par une autre force destructrice ; il réside dans le labeur patient de l'irrésistible rationalité de son harmonisation conceptuelle. Il ne crée pas le monde, il le sauve ; ou plus précisément, il est le poète du monde, qu'il dirige avec une tendre patience par sa vision de vérité, de beauté et de bonté. »88(*)

La définition de Dieu étant différente pour Leibniz et Whitehead, chacun traite différemment la question du mal.

CONCLUSION :

Le Dieu de Whitehead est très différent de celui de Leibniz. C'est un Dieu immanent, un Dieu ami, un Dieu proche, qui participe avec la création à l'avancement du monde, c'est un Dieu qui est à la fois permanent et mobile. Ce n'est pas un Dieu efficient et créateur comme le Dieu de Leibniz. C'est un Dieu qui dépend du monde, le monde crée Dieu et Dieu crée le monde, c'est du donnant-donnant. C'est une source morale, qui montre l'exemple, qui ne contraint pas mais persuade, qui n'impose pas mais attire. Il est libre au même titre que les entités actuelles car le futur est ouvert et imprévisible. Ce n'est pas un Dieu tout puissant, ce n'est pas un Dieu coupable du mal, ce n'est pas un Dieu personne ou souverain, c'est une entité qui essaie de surmonter le mal et qui montre au monde comment parvenir à le vaincre. Le Dieu de Whitehead est un Dieu laïcisé. S'il n'est qu'un principe d'exemplification, est-il un Dieu au sens terminologique traditionnel ? Ne faudrait-il pas inventer un terme nouveau pour désigner cette entité qui au final, est une entité plus élaborée, aboutie et sur laquelle, toutes les autres entités peuvent se référer pour se guider convenablement. Ne pourrait-on pas même se passer de cette unique entité exemplificatrice ? Et considérer que l'univers de Whitehead est un univers organique qui avance par tâtonnements successifs et dans lequel certaines entités prédominent sur d'autres et dirigent par leur succès, le monde vers davantage d'ordre ? Whitehead semble avoir vidé Dieu de sa substance au point que sa philosophie n'a qu'un lointain lien de parenté avec le théisme.

* 86 Article « Leibniz and Whitehead », A.H Johnson (cf bibliographie)

* 87 Vers le concret, J. Wahl ( cf bibliographie)

* 88 P.532, P.R, Whitehead (cf bibliographie)

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