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Les contradictions des politiques de ciblage dans les projets de lutte contre la pauvreté dans l'ouest montagneux ivoirien

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par Alexis KOFFI
Université de Bouaké - DEA 2009
  

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Chapitre premier : La construction sociale de la vulnérabilité et de la pauvreté

L'objet de cette recherche était d'examiner les écarts entre les politiques de ciblages des bénéficiaires envisagées et les pratiques concrètes mises en oeuvre dans le champ de l'intervention humanitaire en Côte d'Ivoire. Les résultats montrent que la lutte contre la pauvreté est une préoccupation universelle. Elle justifie l'action des organisations aussi bien caritatives, intergouvernementales que non gouvernementales. L'élément qui suscite toutes les interventions c'est la notion de vulnérabilité ou de pauvreté des populations. Ainsi, dans ce contexte, des politiques sont déployées sur les groupes les plus vulnérables comme les femmes, les enfants ou les vieillards. Cependant, tous les intervenants sont-ils d'accord sur une définition minimale de la vulnérabilité ou de la pauvreté ? Est-on sûr que les bénéficiaires de ces programmes font la même lecture de leur situation que les organismes d'appui à la réduction de la pauvreté ? Ce chapitre a pour but de montrer comment à partir de la complexité du concept vulnérable des incompréhensions s'installent entre les communautés à la base et les organismes d'appui au développement dans l'action humanitaire d'urgence. À cet effet, nous montrons dans un premier temps comment l'ONG CARE et les bénéficiaires de leurs projets définissent la pauvreté et la vulnérabilité. Dans un second moment, nous analysons ces définitions comme des stratégies de captation de projets ou autres avantages.

I.1- La vulnérabilité et la pauvreté: des concepts complexes à définir

Il ressort au terme de cette recherche que dans d'autres études réalisées au niveau de la pauvreté, les analystes ont relevé la difficulté à définir de façon consensuelle le concept de pauvreté. D'ailleurs, ils soulignent qu'au fil des années, ce concept de pauvreté s'est étroitement assimilé à celui de vulnérabilité.

La pauvreté, selon les analystes de cet objet d'étude, doit être analysée dans une approche multidimensionnelle. Deux grandes tendances sont mises en exergue par les théoriciens de la pauvreté lors de sa définition. Il convient selon la littérature en lien avec la théorie économique de faire une distinction entre la dimension `'revenu'' ou monétaire et la dimension `'non revenu'' ou non monétaire de la pauvreté. Dans l'analyse qui en est faite, la pauvreté monétaire est d'ordre quantitatif alors que des indicateurs qualitatifs permettent de mesurer la pauvreté non-monétaire assimilée au bien-être (Collectif ou individuel).

Qu'est ce que la pauvreté ? La réponse la plus entendue est l'état d'un individu, d'un groupe d'individus, d'une collectivité territoriale ou d'un pays qui manque de ressources matérielles, financières ou mentales pour satisfaire ses besoins vitaux (Corten 1998; Sirven 2007; DSRP 2009). Toutefois la définition des besoins essentiels varie selon les auteurs. Ces besoins comprennent à l'évidence la satisfaction minimale des besoins alimentaires et nutritionnels, vestimentaires, l'accès à l'eau potable, la disponibilité d'un logement (salubre). À cette nomenclature de besoins premiers, nous pouvons ajouter également l'accès aux services de l'éducation, de santé ainsi que la sécurité minimale dans la vie courante sans oublier la participation à la vie politique (prise de décision, vote...), sociale et économique (PNUD 1997).

Comme nous le remarquons suite à ce qui précède, la définition de la pauvreté tend à se complexifier dans la mesure où elle intègre progressivement de plus en plus de dimensions. Retenons pour finir que la notion de pauvreté recouvre plusieurs dimensions : elle résulte certes d'une insuffisance de ressources mais elle se traduit aussi par une précarité des conditions de vie, par des risques d'exclusion sociale et des aspects proprement psychologiques liés à sa propre perception de la pauvreté ou à la subjectivité de dépossession et d'impuissance face aux risques et incertitudes, et à terme, « à une fatigue d'être soi».'(Marie 1997; Dubois 2001; Akindès 2007). Cette multiplicité de dimensions fait de la construction de l'objet d'étude « pauvreté » un objectif relativement difficile à atteindre, si l'on veut éviter d'avoir une approche qui réduit la pauvreté à la dimension strictement économique.

En marge du concept de pauvreté celui de vulnérabilité connait des fortunes diverses dans sa définition. En effet la vulnérabilité est l'inverse de la sécurité. Elle renseigne sur l'état de quelqu'un qui est vulnérable car fragile ou placé dans une situation qui fragilise et qui court ainsi le risque d'être un jour victime. Elle a trait donc au dommage potentiel qu'un évènement particulier pourrait causer s'il se réalisait.

Dans le cadre de la lutte contre la pauvreté, la vulnérabilité se rapporte très souvent aux individus démunis vivant dans la précarité partielle ou absolue. Elle se manifeste par les facteurs de risque qui sont des situations anormales telles que le chômage, les problèmes et soucis quotidiens, le manque de moyens financiers, le manque de créativité et de production, les catastrophes naturelles (sécheresse, feu de brousse, inondation etc.), la guerre... Vu sous cet angle, ces facteurs placent l'individu dans une situation de fragilité et peuvent le conduire à gonfler le nombre déjà élevé de pauvres. Elle permet entre autres de considérer dans une perspective dynamique la situation de groupes d'individus se trouvant au-dessus de la ligne de pauvreté et pouvant se retrouver en situation de pauvreté extrême (CEPAL 2002). Tout compte fait, la vulnérabilité traduit également « un univers de condition de vie exposé aux changements économiques et sociaux » couplé à la capacité de réponse (ou la résignation) des populations pouvant entrainer, selon le cas, une possible dégradation de leur situation initiale. Ainsi la Commission Économique des Nations Unies pour l'Amérique Latine(CEPAL 2003) indique que les conditions de pauvreté se réfèrent non seulement aux carences et déficits matériels, mais intègrent aussi des paramètres sociaux relatifs à la capacité organisationnelle et de réponse collective, les déficits d'accès au travail, à la santé et à l'éducation. Pour Cannon et al 2002, « la vulnérabilité (contrairement à la pauvreté qui est une mesure de statut actuel) doit avoir une qualité prédictive : elle est supposée être une façon de conceptualiser ce qui peut arriver à une population identifiable sous des conditions particulières de risque et d'aléas » (cité dans Thyurssien 2006 : 36).

À la suite de cette brève présentation de l'analyse de la vulnérabilité et de la pauvreté à travers la littérature, il convient de saisir à présent la définition de ces concepts clés selon l'organisme de mise en oeuvre des interventions sur le terrain CARE.

D'après l'état des lieux opéré par l'ONG CARE sur le terrain, la pauvreté est définie, dans un premier temps, comme la détérioration du pouvoir d'achat et des conditions de vie des populations. Elle se traduit par l'absence de revenu adéquat pour faire face aux besoins fondamentaux minimaux en matière de nutrition, de sécurité alimentaire, de santé, d'éducation et d'accès aux infrastructures de base telles que la route, les pompes hydrauliques villageoises, le marché, l'école... Dans cette perspective, l'ONG s'approprie les définitions développées par les théoriciens du PNUD et de la Banque mondiale. Dans un second moment, la notion de pauvreté s'étend à la dégradation ou à l'inaccessibilité des ressources naturelles, au recul du microcrédit à l'économique, au faible accès de la majorité de la population aux capacités de gouvernance ou au manque d'opportunités de participer à la vie sociale, politique et économique et à des déficiences de relations sociales.

Pour ce qui concerne du concept vulnérabilité, sont considérés comme vulnérables selon CARE, les localités ayant supportées directement ou indirectement les effets de crise armée. En effet, à l'avènement de la guerre certaines localités ont vu leurs infrastructures détruites ou endommagées. D'autres localités par contre ont reçu de nombreux déplacés et victimes de guerre créant des perturbations sur le ratio des infrastructures existantes. Dans le même ordre d'idée, des localités également ont été désertées à cause des affrontements interethniques. Toutes ces localités obéissent aux caractéristiques de vulnérabilité telles qu'émises par cet organisme.

En outre pour CARE, les populations vulnérables quant à elles sont les populations pauvres et marginalisées dont les droits sont reniés. À ce niveau, une catégorisation a été effectuée pour rendre plus lisible les critères de vulnérabilité. Il ressort de cette classification que les populations les plus vulnérables sont entre autres les populations déplacées ou retournées de ses sites d'intervention. Parmi ces populations les femmes en général et les femmes chefs de ménage en particulier, les jeunes, les enfants, les vieillards, les handicapés physique et quelquefois les membres des groupes ethniques sont majoritairement représentatifs du concept. Au-delà de ces caractéristiques standards d'autres telles que le degré sécuritaire, l'organisation communautaire, le degré d'assistance humanitaire, l'existence de conflits inter/intracommunautaire voire interethnique ont une importance dans la définition de la vulnérabilité selon CARE. Ce sont d'ailleurs ces critères qui ont présidés au choix des sites d'intervention comme Toa Zéo, Fengolo, Irozon, Blolé-Troupadrou etc.

Du point de vue des communautés enquêtées sur le terrain, la notion de pauvreté va de pair avec le concept de vulnérabilité. «...tout ça là, c'est même chose... » (Extrait du focus groupe de Fengolo). Pour elles, l'état de vulnérabilité est perçu comme une passerelle vers la pauvreté. Toutefois, les villageois interrogés parviennent, même difficilement, à faire une distinction entre la pauvreté et la vulnérabilité. Il ressort des résultats de l'enquête que les populations classent le terme pauvreté ou de vulnérabilité en deux dimensions : la pauvreté collective et la pauvreté individuelle. Pour ce qui est de la définition de pauvreté collective, elle concerne l'état des sites ou villages. Elle se caractérise par l'absence ou l'accès difficile aux services collectifs (centre de santé, pompes hydrauliques villageoises, écoles, routes, marché, électrification) : « ... tu vois mon fils, depuis que la guerre est venue là, notre village a tout perdu, on a tout perdu, tout !!! Les infirmiers sont partis et maintenant quand quelqu'un est malade, il faut payer transport cher pour l'envoyer à Duékoué. Et puis la route même là n'est pas bonne. Il y a les coupeurs de routes... Nos enfants ne vont plus à l'école, on ne peut pas boire l'eau de pompe alors que les rebelles ont tué les gens pour le jeter dans les marigots partout ici. Tu sais, pauvreté là, il ya beaucoup de choses... » (Extrait du Focus Group de Irozon). Ainsi au cours du profilage de la pauvreté dans les localités visitées, tous les enquêtés déclarent systématiquement que leur village est pauvre. Cependant, contrairement à CARE les populations n'intègrent pas dans leur définition de la pauvreté collective les critères de gouvernance locale, du degré d'opportunité, de l'environnement social or ces critères ont une importance capitale pour CARE.

Au niveau de la pauvreté individuelle, contrairement à CARE, les populations mettent davantage l'accent sur les besoins individuels plutôt sur des commodités de base du ménage ou du village. En effet, lors des analyses diagnostics de base, l'ONG CARE procède à un recensement puis une classification des ménages. Cette opération se fait en fonction du niveau de pauvreté ou de vulnérabilité selon un échantillon de chefs de ménage. C'était ces chefs de ménage qui étaient les unités d'observation or les communautés elles s'attardent la plupart du temps sur la pauvreté de chaque membre de la famille. Donc c'est l'individu qui prime dans leur conception. Cette approche définitionnelle est la source d'incompréhension latente entre les communautés bénéficiaires des programmes et CARE. Elle pose d'ailleurs l'épineux problème de la mesure de ces notions.

· De la mesure de la pauvreté

Mesurer la pauvreté veut dire produire des nombres ou des indicateurs par lesquels, nous pouvons évaluer le degré de pauvreté dans une société donnée et identifier les membres de la société qui doivent être considérés comme pauvres. Compte tenu de la complexité de définition du concept, les pays ont élaboré des outils de mesure de la pauvreté (Herpin, Verger et al. 1997; CEPAL 2002; CEPAL 2003). En effet, la littérature fait état de l'existence d'une diversité d'instruments de mesure de la pauvreté concurrents les uns les autres. Mais en fait, à partir de quel niveau de bien- être peut-on considérer qu'un individu est pauvre ?

D'emblée, disons que les principales approches de la pauvreté se focalisent sur le bien-être ou l'utilité, les besoins de base et les capacités (capabilities). Ces trois approches impliquent toutes le fait qu'une `'chose ou caractéristique'', à définir, n'atteint pas un niveau considéré comme un minimum raisonnable. De façon pratique, une personne est jugée pauvre lorsqu'elle manque de la `'chose'' en question. Le débat conceptuel sur la pauvreté apparaît dès lors, lorsqu'on aborde la nature de la chose manquante. Les tergiversations - sur la nature et le niveau de ce qui ne doit pas manquer à une personne - nous ramènent à la question plus vaste de l'équité, puisqu'elles portent sur l'identification formelle d'un sous-espace de l'espace d'équité, et sur la détermination, pour chaque dimension identifiée, d'un seuil à partir duquel un membre de la société est caractérisé comme pauvre ou non pauvre (Mossé 1985).

Pour Lautier, la question de la mesure de la pauvreté est une question hautement politique. Car, « Le choix d'une mesure que tout spécialiste un peu informé sait absurde et fausse (ne serait-ce que parce que les chiffres de la Banque mondiale sont issus de statistiques nationales d'une part souvent techniquement mal faites, d'autre part produites de plus en plus en vue d'obtenir de l'aide) pose la question du sens politique de ce choix »24(*). Toutefois, les spécialistes ont élaboré des seuils de pauvreté (Calculs généralement faits sur la base de la satisfaction des besoins calorifiques de base). Cependant, on se rend bien vite compte que définir un seuil de pauvreté faisant consensus est impossible, pour des raisons techniques (indice de prix, indice de pauvreté, indice de développement humain, etc.) mais à cause des désaccords sur le panier de consommation de base (et surtout sur la prise en compte des consommations non alimentaires). Ces désaccords rendent évidemment impossible toute comparaison internationale, d'autant plus que le nombre de pauvres est un enjeu politique important pour les États qui produisent les statistiques. Néanmoins, selon Herpin et Verger, la Banque mondiale a décidé qu'on pouvait, au moins pour la pauvreté « absolue », établir un seuil de pauvreté unique au niveau mondial, fixé à 1 $ USA quotidien en parité du pouvoir d'achat de 1985. Même dans le cas de la pauvreté subjective, on a construit un seuil de pauvreté évalué par les seuils de Leyde25(*) (Herpin, Verger et al. 1997).

Pour ce qui est de la `'pauvreté des conditions de vie'' ou `'pauvreté d'existence''- caractérisée par l'impossibilité de satisfaire des besoins essentiels - il est question ici d'une situation de manque dans les domaines relatifs à l'alimentation (déséquilibre nutritionnel), à la santé (non accès aux soins primaires), à l'éducation (non-scolarisation), au logement, etc. Cette dimension révèle une vision qualitative de la pauvreté mesurée par une panoplie d'indicateurs qui évaluent soit l'accès aux biens et services correspondants (par exemple, taux de consultation médicale, ou taux de scolarisation), soit le résultat de cet accès (taux de malnutrition, taux de mortalité infantile, etc.).

Face à cette difficulté, l'ONG CARE assigne à la communauté à la base d'identifier ses membres les pauvres ou les plus vulnérables. Cette façon d'articuler met les populations souvent dans l'embarras, car la classification des individus selon leur degré de pauvreté est sujette à des controverses au sein de la communauté.

En somme, mesurer la pauvreté ou l'exclusion est un exercice difficile car les phénomènes sociaux considérés comportent de multiples dimensions. Leur appréciation est pour partie subjective et leurs formes varient selon les époques et les lieux, en fonction du degré de développement économique et des structures de la société. Toutefois, de multiples indicateurs de pauvreté sont utilisés pour rendre compte de ce phénomène. En plus des approches traditionnelles du revenu ou de la consommation, d'autres approches non utilitaristes à travers les indices de développement humain tels que : IDH, IDG, IPH, ISDH...

* 24 Bruno Lautier : `'La Banque mondiale et sa lutte contre la pauvreté : sous la morale, la politique'' `'Carr, E. R. (2008). "Rethinking poverty alleviation : a `poverties' approach." Development in Practice 18(6): 726-734. http://www.f.sa.ulaval.ca/personnel/vernag/ch/f/caause/lectures/BMP01Af.htm ; consulté le 08 Août 2007

* 25 Cette approche appréhende la pauvreté à travers les « difficultés à équilibrer son budget » c'est -à-dire est pauvre celui qui n'arrive pas à boucler ses fins du mois avec le revenu dont il dispose.

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