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Les soignants et leur téléphone portable à l'hôpital

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par Frédéric GRIPON
Université de Caen Basse- Normandie - Master 1 des sciences de l'éducation option éducation, mutations, formation 2012
  

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2.2 - La communication sur "mobile" au travail

En préambule il convient de distinguer la différence statutaire qui existe entre les cadres et les soignants interrogés, dans leur capacité à pouvoir communiquer avec leur sphère de sociabilité privée. Les deux cadres de santé interrogés, tout comme celui de l'enquête exploratoire (Michel), disposent pour l'exercice de leur fonction d'un téléphone mobile de type DECT. Nous nous rappelons également, que ce sont ceux pour qui l'usage est le moins intégré dans leur vie quotidienne, car ces deux caractéristiques semblent avoir un impact sur leur utilisation du téléphone portable personnel durant le travail par rapport aux autres enquêtés. Mais nous allons voir que malgré tout, leur usage du portable professionnel, dans sa fonction voix, n'est pas si différent de celui des soignants.

2.2.1 - Un objet de réassurance centré sur la famille

Les deux cadres, n'utilisent pas leur téléphone portable personnel pour garder le lien avec l'extérieur, mais font un usage personnel de leur téléphone portable professionnel DECT. Elles ont communiqué le numéro de leur ligne directe à leur famille ou ceux qui ont la garde des enfants, qui peuvent ainsi les joindre facilement, notamment en cas d'urgence.

143 Op. Cit. p. 112.

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Marie n'utilise jamais son téléphone personnel pendant le travail et le laisse en position "arrêt" dans son sac à main. Mais elle avoue recevoir des appels de sa fille ou de son mari plusieurs fois par semaine sur son DECT :

« Généralement, c'est eux qui m'appellent s'ils veulent savoir quelque chose. [...]Les enfants, le mari ! (rires) [...] J'ai une fille de 29 ans qui appelle bien maman encore (rires). Enfin, j'en ai pas qu'une mais c'est elle qui appelle le plus souvent. Sinon, c'est à peu près 3 fois la semaine oui. [...] Pour régler des problèmes d'intendance quoi, des petites choses du quotidien à la maison, pour s'organiser. »

Il en va de même pour Flore, qui elle, le laisse dans son vestiaire civil au sous-sol, sauf en cas de situation familiale exceptionnelle, généralement liée à un problème de santé de ses enfants :

« Enfin voilà, c'est sur des cas bien spécifiques très honnêtement euh le reste, rien n'est urgent, [...] Je suis joignable toute la journée de toute façon donc euh si ils ont besoin ils appellent. [...] Ça arrive, ma nourrice, mon conjoint, l'école ont mon numéro de poste et ils me joignent directement sur mon portable (professionnel). [...] Tout le monde a ce numéro-là, ils ont ce numéro-là et ils ont le numéro du service parce que si moi je suis en ligne ils savent qu'ils peuvent quand même me joindre. »

Pour être certaine d'être jointe Flore, en plus de sa ligne directe, a communiqué le numéro du service. On mesure à quel point ses jeunes enfants sont une préoccupation. Elle est rassurée par la certitude de pouvoir être contactée si cela est nécessaire. Cela rejoint l'analyse faite par C. Martin sur le rôle sexué des mères144 : « Le portable paraît révéler, puis renforcer la représentation que se font la majorité de ces femmes de leur rôle de mère : se devoir d'être toujours joignables et disponibles en permanence. » Nous retrouvons ce comportement dans les propos de Flore :

« Les enfants et mon conjoint, qui lui à ce genre d'appareil (elle montre mon Smartphone qui enregistre l'entretien) qui lui euh, vit avec et vu que lui sur son lieu de travail il est amené à se déplacer tout ça, il l'a en permanence donc bon en général, ils essayent sur le mien et puis si ça répond pas ils appellent sur celui de mon conjoint et voilà quoi. »

144 Op. Cit. Martin C. , 2007 p. 140.

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La mère de famille est appelée en première intention et le père n'est sollicité qu'en l'absence de réponse de la mère. Mais nous voyons dans ses propos qu'elle a tout mis en oeuvre pour que cela ne puisse pas se produire. Certes, il s'agit là du téléphone portable DECT professionnel, mais celui-ci semble prendre la place du téléphone mobile personnel durant la journée de travail.

On ne peut donc pas qualifier le portable, pour ces deux cadres, d'objet transitionnel au sens où l'entend F. Jauréguiberry145, puisqu'il ne s'agit pas de leur propre objet. En revanche le besoin de réassurance se trouve comblé par l'injonction professionnelle d'utiliser un DECT qui leur permet ainsi de rester facilement en lien avec leur famille.

Pour le personnel soignant, le téléphone portable s'apparente beaucoup plus à l'objet transitionnel. Rappelons ici encore que nous retrouvons chez ces enquêtés les mobinautes, pour qui l'objet est particulièrement intégré au mode de vie. Porté dans le sac à main ou dans la poche, on retrouve au travail cette caractéristique chez les 4 soignants. L'orientation des appels et SMS entrants ou sortants est particulièrement liée à des préoccupations familiales. Les personnes interrogées montrent le sentiment de sécurité que peut procurer la présence du téléphone portable, comme pour Samia :

« C'est quand mon fils est seul, pour m'inquiéter de savoir comment il va et où il est. » L'utilisation du verbe "s'inquiéter" parait particulièrement révélatrice de la tension psychique ainsi libérée par l'appel qui va la rassurer. La priorité des communications est orientée vers la famille et les proches comme le montre Laurent:

« En général, ça va être un petit message d'info de la maison pour me dire comment vont les enfants ».

Le besoin de réassurance est explicite chez Carine après une situation singulière qu'elle a déjà vécue : « En fait, c'est plus la question du motif que de la personne. Bon en général je privilégie davantage la famille mais euh, après euh, suivant, oui, les amis proches [...] je le fais d'autant plus depuis quelques temps parce que j'ai eu le décès d'un ami que j'ai appris comme ça sur le lieu du travail en arrivant le matin, parce que j'ai vu justement l'appel du numéro d'un ami à moi et je me suis dit c'est bizarre, alors là j'ai rappelé et voilà. Donc maintenant c'est vrai que je vais plus vers mon téléphone

145 Op. Cit. in Martin C. , 2007, p. 20.

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pour si euh il y a quelque chose ... Enfin, c'est vrai que à partir ce moment-là j'ai plus peur maintenant qu'il y ait quelque chose quoi... Et c'est vrai qu'avant je regardais beaucoup moins et que maintenant je vais beaucoup plus regarder régulièrement... euh, je m'inquiète plus, même si je vois un appel euh, je vais plus avoir tendance à vite écouter le répondeur, au cas où et à vite rappeler pour voir s'il ne s'est pas passé quelque chose d'important. Mais c'est vrai des fois que je me dis on est dépendant de tout ça (rire) mais bon, ça rassure quoi.»

Cet évènement traumatisant a laissé place à une routine de réassurance qui la conduit à vérifier très régulièrement son téléphone et répondre « rapidement » aux messages qu'elle reçoit. Cette jeune infirmière va jusqu'à reconnaitre la dépendance qu'elle voue à son téléphone, rejoignant les conclusions de Stéphana Broadbent : « Tout ce qui aide à réduire l'anxiété peut devenir source d'apaisement. Ces comportements devenant des habitudes, les individus les répètent systématiquement et automatiquement. C'est pour cette raison que ces gestes peuvent créer des dépendances146. »

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"En amour, en art, en politique, il faut nous arranger pour que notre légèreté pèse lourd dans la balance."   Sacha Guitry