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Les collections "femmes" de Jeanne Lanvin 1909 -1946 et leurs inspirations artistiques.

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par Clémentine BROSSEAU
Paris 1 Panthéon Sorbonne - Master 1 recherche dà¢â‚¬â„¢histoire de là¢â‚¬â„¢art 2014
  

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B -- La couleur et les broderies

B.1 -- Le mariage des couleurs et leurs origines artistiques

La couleur est l'une des caractéristiques principales des modèles de Jeanne Lanvin. Tout d'abord, la couturière ouvre une usine de teinture pour son entreprise en 1923 à Nanterre. Là encore, sa bibliothèque prouve ce goût et cette attention portée aux couleurs avec deux ouvrages : Les couleurs d'aniline de la Badische Anilin & Soda-Fabrik Ludwigshafen s/Rhin et leur application sur laine, coton, soie et autres fibres textiles212 ; et l'autre ouvrage est Le Répertoire de couleurs pour aider à la détermination des couleurs des fleurs, des feuillages et des fruits publiés par la société française des chrysanthémistes en 1905213.

Jeanne Lanvin est reconnue pour l'emploi subtil des couleurs dans ses modèles214. Elle joue avec comme un peintre jouerait avec sa palette de couleurs. Même si elle utilise le noir de manière conséquente dans ses modèles, la plupart sont rehaussés de tons chauds, « fauvistes » allant du vert chartreux, à la rouille ou à l'orange ocre. Un assombrissement du coloris des modèles est à noter pendant les deux guerres mondiales215. Le goût pour les couleurs se retrouve évidemment dans les tenues, mais aussi dans le nom des modèles comme Coquelicot, Satan, Rubis, Émeraude, Fuschia, Pistache, Épinard, Jonquille. C'est avec Albert-Armand Rateau qu'elle définit les couleurs emblématiques de la maison Lanvin qui sont le blanc, le

211 Ouvrage de passementerie de forme ovoïde, souvent orné de houppes ou de franges.

212 Les couleurs d'aniline de la Badische Anilin & Soda-Fabrik Ludwigshafen s/Rhin et leur application sur laine, coton, soie et autres fibres textiles, Ludwigshafen, Badische Anilin & Soda-Fabrik, 1901.

213 DAUTHENAY, Henri ; OBERTH†R, René, Répertoire de couleurs pour aider à la détermination des couleurs des fleurs, des feuillages et des fruits, Paris, Librairie horticole, 1905.

214 MERCERON, Dean L., Op. Cit., p. 272.

215 PICON, Jérôme, Op. Cit., p. 136.

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noir et le bleu, et de manière générale les coloris délicats. Jeanne Lanvin est reconnue comme une coloriste sensitive, créant ses propres couleurs à l'aide de son atelier de teinture et développe une palette de couleurs harmonieuse. Une citation de Mary Pickford216 dans un entretien à Vogue le montre :

« Paris, Lanvin !! Deux noms que j'aime parce qu'ils évoquent pour moi tant de belles choses. Ce que j'ai trouvé ici ? Des modèles très jeunes comme je les préfère et une harmonieuse compréhension des couleurs »217.

Cette harmonie des couleurs et ce goût pour les tons chauds dans ses modèles sont intéressants, voire même ironiques, quand on sait que Jeanne Lanvin s'habille quasiment toujours en tailleurs blanc et noir et aborde peu souvent de la couleur sur ses tenues personnelles. Les couleurs que Jeanne Lanvin utilise sont le fruit d'une étude intense sur les couleurs, et reflètent dans la plupart des cas ses artistes et ses amis préférés comme Édouard Vuillard, Auguste Renoir ou encore Odilon Redon218. Elle aime aussi utiliser des couleurs tranchées inspirées de l'art italien de la Renaissance et notamment de l'artiste Fra Angelico. Son sens de la couleur prend naissance dans une appréciation active des arts visuels comme le montre cette citation :

« Un lambeau de fresque délavé au fond d'une église, le balcon d'une maison, un portrait dans un musée : elle s'approchait, fixait le détail ornemental, la nuance de coloris - et cela

devenait, l'année suivante, un motif de broderie, ou le « Rose Polignac » ou le « vert Vélasquez »219.

Deux noms de couleurs créées par la maison Lanvin portent le nom d'artistes. Tout d'abord le « rose Polignac » faisant référence au nouveau nom de sa fille220. Depuis son second mariage avec le comte Jean de Polignac, Marguerite s'est rebaptisée Marie-Blanche de Polignac. Ce rose est créé pour rendre hommage à sa fille qui portait très souvent une nuance de rose corail, un peu atténué. Le « rose Polignac » est peut-être légèrement inspiré du rose présent dans les oeuvres de Pierre Bonnard (1867-1947). C'est un rose pâle allant vers le beige.

L'autre couleur portant un nom d'artiste est le « vert Vélasquez », qui s'avère être un vert amande dans les modèles de Jeanne Lanvin221. Diego Vélasquez est un artiste assurément

216 Mary Pickford est une actrice canadienne née en 1892 et morte en 1979 à la renommée internationale.

217 Citation de Mary Pickford. PICON, Jérôme, Op. Cit., p. 138.

218 GROSSIORD, Sophie (dir.), Op. Cit., p. 162.

219 SCHLUMBERGER, Éveline, Art. Cit., p. 62-70.

220 Texte Interne de la maison Lanvin sur le « bleu Lanvin » écrit en 2013 et 2014.

221 MERCERON, Dean L., Op. Cit., p. 83.

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apprécié par la couturière pour qu'elle donne son nom à l'une de ses couleurs. Le peintre est un artiste espagnol né en 1599 et mort en 1660 qui réalise de nombreux portraits d'une grande finesse, et souvent en pied permettant donc de voir la tenue en entière. Il voyage en Italie et en revient avec de grandes inventions chromatiques qui vont sûrement séduire Jeanne Lanvin, cette amoureuse de l'art italien. Diego Vélasquez est un peintre qui utilise une technique visible chez les peintres flamands. Il utilise un fond clair sur lequel s'ajoutent des couleurs transparentes. Cette technique permet d'apporter une grande luminosité au tableau. Néanmoins, le peintre n'utilise pas des couleurs criardes ou tranchées, sa palette chromatique est restreinte et se tourne principalement vers des tons terreux. Il utilise bien du vert dans ses oeuvres, mais il s'agit d'un vert sombre tourné vers le marron. L'une des oeuvres où le vert est le plus frappant est le portrait de Sebastiàn de Morra, peint en 1645222 (ill. 21). Dans cette oeuvre, l'artiste représente un nain assis, les poings sur les jambes. Il est vêtu d'une tenue verte avec des manchettes blanches sûrement en dentelle et surmonté d'une cape rouge avec, encore, de la dentelle au niveau du col. Dans cette oeuvre, le vert est présent, il est franc et plus lumineux que dans les autres oeuvres de Diego Vélasquez. Cependant, le vert ne peut être défini comme une couleur caractéristique de l'artiste. De plus, celui utilisé par Jeanne Lanvin est différent, le vert est plutôt vert-amande ou vert-absinthe, donc avec des nuances claires223. Au contraire, le vert utilisé par Diego Vélasquez est plutôt un vert foncé, un vert dit « sapin » de nos jours. Jeanne Lanvin utilise le vert absinthe dans la robe Lesbos de l'année 1925 (ill. 21) présentée à l'Exposition internationale des Arts décoratifs. Ce modèle est une robe de soie et satin de couleur vert absinthe, composée de deux bandes libres lamées et perlées accrochées aux épaules, et de deux autres accrochées au début du décolleté. Ce vert est aussi repris dans la robe la Duse de 1925 (ill. 21), une robe en soie de couleur verte absinthe, accompagnée d'un tulle vert absinthe. La tenue est décorée de broderies de perles, de strass et de tubes argentés. Cependant, au vu des rapprochements des oeuvres du peintre et des modèles de la couturière, le vert nommé Vélasquez par Jeanne Lanvin n'a rien à voir avec le vert utilisé par l'artiste dans ses oeuvres. Néanmoins, une influence de la peinture de Vélasquez est présente dans les créations de Jeanne Lanvin au niveau de la coupe des vêtements224. En effet, la plupart des robes présentes dans les compositions de Vélasquez sont des robes à la silhouette infante avec de très larges jupes comme dans l'Infante Marguerite en bleu de

222 Diego Vélasquez, Portrait de Sebastian de Morra, 1645, Huile sur toile, 106,5 x 81 cm, Musée du Prado. Madrid.

223 MERCERON, Dean L., Op. Cit., p. 83.

224 Ibid.

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1659225 (ill. 22). Jeanne Lanvin étudie les oeuvres de l'artiste grâce à un ouvrage de sa bibliothèque, un tome sur Vélasquez dans la collection Les Classiques de l'art édité par Hachette en 1911. Le terme « infante » est un titre donné aux enfants nés après l'aîné parmi les héritiers des rois d'Espagne et du Portugal. Les robes infantes sont donc les robes que les petites filles héritières portent. Il s'agit d'une reprise avec leurs larges jupes de la robe à paniers et de la robe crinoline. Comme le montre cette citation :

« Les demoiselles d'honneur qui porteront ces robes et l'élite des jeunes et jolies femmes qui se sont inlassablement vouées « au style » nous feront rêver tour à tour de Winterhalter, des Infantes de Vélasquez et des Vénitiennes de Longhi, tout en demeurant - par le miracle de Lanvin - de fines silhouettes bien modernes »226.

Il y a deux modèles de Jeanne Lanvin reprenant cette ligne infante. La première, une robe de style de 1920 (ill. 22), en faille de soie noire rebrodée de perles de verre et de cristal. L'ourlet de la jupe est rebrodé de bandes de fils métallisés dorés et de petits miroirs ronds. La jupe est très large, à la manière d'une robe infante, des paniers de largeurs sont placés sous la jupe. Puis, un autre modèle reprend également la ligne infante, il s'agit de la robe Minerve de 1928 (ill. 22). C'est une robe en dentelle lamée et en tulle diaphane. Le bas de la robe est large. Le bas de la jupe forme une pointe asymétrique.

Jeanne Lanvin apporte un grand soin aux couleurs dans ses créations, à tel point qu'elle invente ses propres nuances avec ses ateliers de teinture. Le nom de ses couleurs est parfois inspiré de peintre, comme Diego Vélasquez. Cependant, la couturière emprunte plus une ligne de jupe précise à Vélasquez, que son vert. Son goût pour les couleurs fortes lui vient certainement plus des artistes italiens et de leurs palettes chromatiques. La couturière apporte aussi un grand soin aux détails de ses tenues, dont les broderies.

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