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Les collections "femmes" de Jeanne Lanvin 1909 -1946 et leurs inspirations artistiques.

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par Clémentine BROSSEAU
Paris 1 Panthéon Sorbonne - Master 1 recherche dà¢â‚¬â„¢histoire de là¢â‚¬â„¢art 2014
  

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A.2 -- Naissance du « bleu Lanvin ».

Jeanne Lanvin aime la couleur pour ses modèles, mais aussi dans sa vie personnelle. Sa collection de tableaux regorge d'oeuvres aux couleurs harmonieuses comme celles d'Auguste Renoir ou Odilon Redon287 et ses modèles sont régulièrement rehaussés de couleurs. La couturière crée elle-même certaines nuances de couleurs pour ses collections grâce à ses ateliers de teinture comme le « vert Vélasquez ». Cependant, dans toutes ses collections, une couleur se détache de manière significative du reste des modèles : le bleu, qui l'amène à imaginer le « bleu Lanvin ». Le bleu est une couleur dont la symbolique a souvent changé en histoire de l'art. L'historien de l'art, Michel Pastoureau, explique dans l'un de ses ouvrages les différentes symboliques de cette couleur288. Le bleu devient une couleur en vogue à partir du XIIème siècle, et se retrouve alors plus répandu pour les vêtements de l'époque. Le bleu est alors présent dans les mosaïques paléochrétiennes. La couleur est aussi connotée d'une forte symbolique dans la religion chrétienne. C'est la couleur du manteau de la Vierge en deuil. Dans les vitraux des monuments religieux chrétiens, le bleu est aussi particulièrement présent.

285 Propos de Clarisse dans la revue de l'Art Vivant au 1er juillet 1925. PICON, Jérôme, Op. Cit., p. 136.

286 Propos de Clarisse dans la revue de l'Art Vivant vers le 15 Juillet 1925. Ibid.

287 GROSSIORD, Sophie (dir.), Op. Cit., p. 162.

288 PASTOUREAU, Michel, Bleu l'histoire d'une couleur, Paris, Éditions du Seuil, 2000.

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Comme, par exemple, les réputés vitraux de Chartres, qui offrent un verre d'un bleu très lumineux à fondant sodique et coloré au cobalt. Le bleu est aussi la couleur de la royauté et de l'aristocratie, faisant référence au sang bleu des nobles, mais aussi à la pierre lapis-lazuli, souvent considéré comme « l'une des pierres précieuses les plus nobles »289. Le bleu se retrouve dans les vêtements jusqu'au milieu du XVème siècle. À cette période, le bleu devient une couleur morale par opposition au rouge et au noir.

Cette couleur est quasiment présente dans toutes les collections réalisées par Jeanne Lanvin, des débuts de la maison de Haute Couture aux années 1940, en passant par les départements « Enfants » et « Femme ». Dans le département « Femme », le bleu est présent sur les robes, les manteaux ou les accessoires290. Parfois, en étant l'élément majeur d'une collection comme le prouve cette citation : « Chez Jeanne Lanvin, une belle collection bleue et blanche ; toutes sortes d'impressions bleu [es], d'un bleu exquis de porcelaine de Delft ou de Sèvres sur fond blanc »291. Le « bleu Lanvin » est présent dans tous les détails des modèles comme les doublures, les ceintures ou les sacs.

Le « bleu Lanvin » connaît différentes interprétations autour de sa nuance. Alors, que Catherine Ormen292 le définit comme un « bleu à base de lapis-lazuli », Janine Alaux293 le voit comme un « bleu tirant sur le mauve ». Aujourd'hui, la maison Lanvin définit le « bleu Lanvin », dans un texte réalisé par ses soins, comme un « bleu céleste, frôlé de mauve »294. Plus précisément, la maison Lanvin affirme que la couturière a choisi une nuance dans le Répertoire de couleurs pour aider à la détermination des fleurs, des feuillages et des fruits295, pour officialiser ce fameux « bleu Lanvin » (ill. 40). Il s'agit de la nuance « bleue outremer ton n° 2 bleuet des champs » (ill. 40), choisi entre 1926 et 1927296. Jeanne Lanvin s'approprie cette teinte en son nom et créer le « bleu Lanvin » à l'aide de ses ateliers de teinture. L'appellation « bleu Lanvin » semble réfléchie par Jeanne Lanvin, cependant le nom ne dispose de rien d'officiel. Il s'apparente aux dénominations faites comme « le tailleur Chanel » ou « le Smoking de Saint-Laurent ». Les origines de ce « bleu Lanvin » sont floues. Pour le construire, Jeanne Lanvin s'est inspirée d'un répertoire de couleurs, de livres du domaine de la biologie, tout en puisant dans l'art des vitraux et aux influences de l'art italien. En effet, il est affirmé par différents auteurs comme Dean Merceron que le « bleu Lanvin »

289 PASTOUREAU, Michel, Op. Cit., p. 21-23.

290 GROSSIORD, Sophie (dir.), Op. Cit., p. 33.

291 Art et la mode, juillet 1943, p. 11. GROSSIORD, Sophie (dir.), Op. Cit., p. 34.

292 GIRAC-MARINIER, Carine (dir.), ORMEN, Catherine, Un siècle de mode, Paris, Larousse, 2012, p. 9.

293 ALAUX, Janine (dir.), Op. Cit., 1998, p. 22.

294 Texte Interne de la maison Lanvin sur le « bleu Lanvin », écrit en 2013 et 2014.

295 Ibid.

296 Ibid.

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est bien la démonstration que la couturière puise ses inspirations dans les différents domaines artistiques. Pour le « bleu Lanvin », on suggère une inspiration de Fra Angelico, des vitraux médiévaux ou des miniatures médiévales297, comme l'atteste cette citation : « elle a ravi [É] au doux Fra Angelico un peu de son bleu céleste, pour le fixer Ñ bleu vitrail, bleu Lanvin Ñ comme une parure d'idéal sur les robes »298. De plus, un voyage de la couturière en Italie est attesté dans les années 1920, lui permettant certainement d'observer les oeuvres des maîtres italiens comme Fra Angelico299. En effet, de nombreuses oeuvres de l'artiste sont présentes à Florence au début du XXème siècle. Dans les différents ouvrages ou articles de l'époque, il est dit que la couturière aurait observé les oeuvres de Fra Angelico à « s'en raidir la nuque »300, ce qui laisse supposer que les oeuvres étaient exposées au plafond. Il s'agirait alors très certainement de fresques, comme celles du couvent de San Domenico réalisée vers 1435 ou celles de San Marco réalisée par Fra Angelico vers 1440. Dans les deux cas, ce sont des fresques présentes à Florence, où Jeanne Lanvin s'est hypothétiquement rendue. De plus, la couturière collectionne les ouvrages de la collection Les Villes d'Art célèbres, et même s'il n'est pas avéré qu'elle possède le tome sur Florence, l'hypothèse est probable. En supposant que la couturière a accès à cet ouvrage dans sa bibliothèque, elle a pu observer les représentations d'oeuvres de Fra Angelico comme L'ensevelissement du Christ, La Vierge aux étoiles, La Crucifixion de Fra Angelico, La Vierge et l'Enfant Jésus accompagné de plusieurs saints301. Un article paru lors de la vente aux enchères des oeuvres d'art de Jeanne Lanvin suppose que le « bleu Lanvin » serait inspiré de la couleur d'un ciel d'une fresque302. Ainsi, Jeanne Lanvin a aussi pu observer les oeuvres de Fra Angelico en gravures dans les très nombreux ouvrages d'art de sa bibliothèque, ou dans des représentations d'oeuvres placées ensuite dans ses carnets de voyage. Les origines de ce fameux bleu interrogent déjà les spécialistes de la mode dans les colonnes de la Gazette du Bon Ton : « Pour le choix des couleurs, Lanvin allie son bleu, le bleu vitrail Lanvin au bleu marine »303. Le « bleu Lanvin » est un donc un mélange de plusieurs bleus dont ceux présents dans les vitraux médiévaux et dans les fresques de Fra Angelico. Jeanne Lanvin joue sur ces nuances et ces origines floues en offrant différentes déclinaisons de ce « bleu Lanvin ». Grâce, encore, à ce Répertoire de couleurs pour aider à la détermination des fleurs, des feuillages et des fruits, elle utilise des

297 PICON, Jérôme, Op. Cit., p. 136.

298 Gazette du Bon ton, 1925, sans auteur, supplément n°7, p. 318. PICON, Jérôme, Op. Cit., p. 136.

299 BOUCHER, François, Art. Cit., Juin 1924, p. 7-10.

300 PICON, Jérôme, Op. Cit., p. 136.

301 GEBHART, Émile, Op. Cit., p. 50.

302 PRAT, Véronique, « Un défilé de maîtres : la collection Jeanne Lanvin redécouverte », le Magazine, 11 octobre 2008, p. 66-72.

303 Gazette du Bon Ton, n°2, 1924-1925, p. 52. GROSSIORD, Sophie (dir.), Op. Cit., p. 33.

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nuances comme le bleu lavande, le bleu de cobalt factice, le bleu de Sèvres et bien d'autres pour ses modèles. L'album de la collection Biarritz de 1920 montre ces différentes variations de bleu304. La maison Lanvin comptabilise environ une vingtaine de tons au cours des années 1920, allant parfois jusqu'à superposer plusieurs tons de bleus dans un seul modèle selon Jérôme Picon305. Il s'agit du modèle Cléopâtre de 1926-1927, c'est une robe en tissu d'un ancien bleu et or avec du tulle en bas. La robe est garnie de rubans à figures or sur fond de crêpe de Chine bleu, avec une ceinture en tissu bleu avec un noeud. Il existe aussi d'autres modèles superposant plusieurs nuances de couleurs. Le modèle Bleu nuit de 1926-1927 est une robe en caprice bleu avec par dessus du velours bleu, les deux bleus présentent des nuances différentes.

Ainsi, le bleu nommé par la couturière « bleu Lanvin » est un bleu royal tirant parfois sur le mauve. Au-delà d'une référence à une couleur précise, l'appellation « bleu Lanvin » désigne surtout l'utilisation régulière de ces nuances de bleu par la couturière dans ses modèles tout au long de sa carrière. Jeanne Lanvin aime la couleur bleue, qui renvoie l'idée de raffinement et de rareté, toujours dans la recherche d'un goût exquis et d'un idéal de féminité.

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