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Les collections "femmes" de Jeanne Lanvin 1909 -1946 et leurs inspirations artistiques.

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par Clémentine BROSSEAU
Paris 1 Panthéon Sorbonne - Master 1 recherche dà¢â‚¬â„¢histoire de là¢â‚¬â„¢art 2014
  

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B.2 -- Modernisation des tuniques de Fra Angelico.

À plusieurs reprises, Jeanne Lanvin s'inspire de vêtements vus dans les oeuvres de l'artiste Fra Angelico pour concevoir ses collections330. Tout d'abord, deux modèles portent le nom de l'artiste, un datant de 1925 et un autre datant de 1936331 (ill. 43). Le modèle de 1925 rend hommage au peintre332. C'est une robe très bleue, bordée d'or et d'argent. La robe a un large décolleté arrondi et se termine par un immense col retombant en châle comme une capuche de moine. Au niveau du col, de la ceinture, des poignets et du devant de la robe sont présents des morceaux de tissus tressés à la manière d'une corde. Cependant, le modèle de 1936 est nettement moins en lien avec Fra Angelico. Il s'agit d'une longue robe du soir violette sans manches avec un décolleté en V. Le haut de la robe est transparent, et présente une doublure rose en dessous pour cacher le corps. La robe est ceinturée de pans de tissu rose avec un noeud sur le côté.

Jeanne Lanvin s'inspire aussi des tenues des personnages représentés par Fra Angelico. Ce dernier est un artiste à la peinture minutieuse, les représentations de vêtements sont imprégnées de réalisme. En effet, le tombé des drapés, le rendu des matières, les reflets de l'orfèvrerie et des tissus, les effets de mouvements et les plis marqués sont le rendu d'un travail de précision. Édouard Schneider l'aborde dans son ouvrage : « É la beauté des plis de sa robe, se détachent sur la pure limpidité d'un fond d'or »333. Les tenues sont toujours colorées de manière différente pour chaque personnage, permettant au spectateur de mieux les différencier du reste de l'oeuvre. Jeanne Lanvin s'inspire des tenues peintes par Fra Angelico comme avec ce modèle La Diva, de la collection 1935-1936334 (ill. 49). Cette tenue est celle de Madame Boussiron, une fidèle cliente de la maison Lanvin dans les années 1930335. À l'origine, ce modèle se portait avec un manteau violet du nom de Bacchus. Le modèle Diva est une longue robe assez sobre. La couleur choisie par la créatrice est le « bleu Lanvin », tirant ici sur le bleu roi. La robe est en soie, offrant des jeux de reflets en fonction des

330 GROSSIORD, Sophie (dir.), Op. Cit., p. 33.

331 PICON, Jérôme, Op. Cit., p. 138.

332 Ibid.

333 SCHNEIDER, Édouard, Op. Cit., p. 18.

334 GROSSIORD, Sophie (dir.), Op. Cit., p. 38.

335 Ibid.

336 GROSSIORD, Sophie (dir.), Op. Cit., p. 38.

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mouvements. Les manches sont décorés de paillettes argentées. Ce sont des superpositions coniques de paillettes, avec différentes tailles et reliées entre elles par un fil. Le motif est géométrique. La robe est originale par son opposition entre la sobriété du velours et de la coupe, et l'éclat de son décor qui offre des jeux de lumière. Le modèle Diva peut être rapproché de la tenue Sérénité, dont les formes sont identiques, la différence est obtenue par les manches. Le premier modèle offre juste un décor de paillettes, alors que le second offre des manches entièrement pailletés. Le modèle Diva est une reprise des tenues peintes par Fra Angelico336 dans l'Imposition du nom à saint Jean-Baptiste337 (ill. 44) de 1434-1435. Cette oeuvre est le panneau d'un retable non identifié. L'image est composée de sept personnages dans un jardin, un personnage masculin et six personnages féminins. L'homme à gauche est Saint-Jean-Baptiste. Dans les bras d'une des femmes se place Jésus. La scène se passe dans un jardin avec au second plan une architecture offrant plusieurs ouvertures, dont une en forme d'ogive, trace d'un héritage gothique toujours présent chez l'artiste. L'éclairage provient de la droite de l'oeuvre. Les femmes sont toutes vêtues de robes colorées et somptueuses aux couleurs bleues, vertes ou rouges. Chaque tenue est rehaussée de broderies dorées aux poignets, manches ou cols. La tenue de la femme, la plus à gauche, est comparable au modèle Diva de la couturière. Il s'agit dans le tableau d'une longue robe bleue, s'apparentant au « bleu Lanvin ». La coupe de la robe est identique, longue et fluide, avec la taille légèrement resserrée. Cette forme tunique rappelle les tenues des anges de Fra Angelico. Des décors flamboyants sont présents aux manches des deux modèles. Pour le modèle de la couturière, il s'agit de paillettes argentées et pour la représentation picturale il s'agit de broderies de couleur or. Dans l'oeuvre de Fra Angelico, la robe est composée de broderies au col, sur le devant de la poitrine, aux manches, aux poignets et aux bas de la robe, or ; ce n'est pas le cas pour le modèle Diva. Malgré, cette différence, les deux modèles proposent de nombreuses caractéristiques communes. Ainsi, cette tenue imaginée par Fra Angelico peut être rapprochée du modèle Diva de 1935-1936 338 (ill. 44). Un autre modèle de 1934-1935 offre un rapprochement avec les tenues peintes par Fra Angelico (ill. 44). Il s'agit d'une longue robe « bleu Lanvin » coupée comme une chemise. La robe est composée de boutons sur le devant jusqu'en bas de la robe. Les manches sont très évasées au niveau des poignets, rappelant certains vêtements liturgiques. Les emmanchures présentent des détails en doré, comme des

337 Fra Angelico, L'imposition du nom à saint Jean-Baptiste, 1434-1435, Tempera sur bois, 26 x 24 cm, Musée de San Marco, Florence.

338 GROSSIORD, Sophie (dir.), Op. Cit., p. 38.

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bracelets, et les boutons sont aussi en doré. Cette forme de vêtements peut rappeler certains vêtements peints par Fra Angelico.

Jeanne Lanvin reprend surtout la forme des tuniques portées par les personnages de Fra Angelico, car ce sont des vêtements fluides resserrés à la taille. Cette caractéristique est reprise dans le manteau Sérénade ou Barcarolle de la collection 1945-1946. Ce modèle réemploie le « bleu Lanvin » dans une nuance légèrement plus foncée. L'impression de tunique est apportée par l'ampleur de la jupe et le volume des manches. Le vêtement est resserré à la taille. La couturière reprend cette coupe tunique avec les manches évasées et la taille marquée dans les modèles Concerto et Sèvres de 1934-1936 (ill. 18) ou dans la robe Polaire de 1934 (ill. 45). Une photographie d'un article de 1935339 présente une tenue rappelant aussi les tuniques de l'artiste italien. La tenue de gauche sur la photographie est une longue robe fluide, avec des manches évasées, mais resserrées aux poignets. Le col est large et arrondi. La taille est simplement marquée par un élastique à l'intérieur de la tenue. La robe ne comporte pas de décor. Cette tenue simple présente les mêmes caractéristiques que certaines tenues des personnages peints par Fra Angelico : un effet tunique, des manches évasées, une coupe fluide.

Jeanne Lanvin s'inspire et admire profondément l'artiste Fra Angelico. Elle s'en inspire de différentes manières, comme en réactualisant dans ses tenues un bleu utilisé par l'artiste, un bleu tranché courant à cette époque du Quattrocento. La couturière va au-delà de ce travail sur le bleu des oeuvres de Fra Angelico. En effet, elle observe et réinterprète les tenues de types religieux ou médiévaux peintes par le maître italien. Ce sont des tenues fluides, inspirées par des tuniques ou des vêtements monacaux.

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