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Les représentations du "devoir de mémoire" en contexte de démocratie plurielle: analyse de discours des leaders afro-descendants du Québec

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par Brice Armand Davakan
Université du Québec à Montréal - Maîtrise 2005
  

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2.1.2. Sujet et nouveaux mouvements sociaux

- Les nouveaux mouvements sociaux :

Selon Touraine4(*), pour exister en tant qu'organisation revendicatrice, tout mouvement social doit résoudre certains problèmes de définition de lui-même ; il doit réunir certains principes d'existence. C'est la réponse qu'il apporte à ces problèmes, c'est-à-dire la façon dont il résout les principes d'existence, qui confère à un mouvement social, son caractère spécifique et qui oriente son action. Il y a, selon Touraine, trois principes qu'on doit trouver réunis en tout mouvement social : le principe d'identité, le principe d'opposition et le principe de totalité.

§ Identité : Un mouvement social doit d'abord se donner une identité en disant qui il représente, au nom de qui il parle, quel intérêt il protège et défend. Le problème à résoudre ici est celui de la définition du groupe revendicateur, d'une manière qui soit socialement identifiable et significative.

§ Opposition : Un mouvement social existe parce que certaines idées ne sont pas reconnues, ou parce que des intérêts particuliers sont brimés. Il lutte donc toujours contre une résistance, un blocage ou une force d'inertie ; il cherche à briser une opposition, une apathie, ou une indifférence ; il a nécessairement des adversaires. Sans opposition, il cesse d'exister en tant que mouvement social, c'est-à-dire que sa nature est changée : il devient un parti, une institution établie ; il n'est plus un mouvement social, car il a perdu l'élément essentiel qui le caractérise : son prosélytisme.

§ Totalité : Un mouvement social agit au nom de certaines valeurs supérieures, de grands idéaux, d'une certaine philosophie ou d'une théologie. Son action «s'inspire d'une pensée» qui se veut la plus «élevée» possible. Même quand il représente ou défend les intérêts d'un groupe particulier, un mouvement social dit le faire au nom de valeurs et de réalités universelles, qui sont reconnues, ou qui devraient l'être, par tous les hommes et par la collectivité tout entière. Ainsi, les raisons qu'invoque un mouvement social pour motiver son action peuvent être : l'intérêt national, le bien commun, la liberté humaine, les droits de l'Homme...

Cependant, chez Alain Touraine, l'individu « subjectif » est non seulement le dernier socle de la démocratie plurielle, son maillon central, mais encore son enjeu direct.

- Le sujet

En se construisant comme acteur capable de modifier son environnement et de faire de ses expériences de vie, des preuves de sa liberté, le Sujet tourainnien apparaît comme la combinaison de l'identité, de la volonté et de l'action. Le sujet n'est pas la conscience de soi, et encore moins l'identification de l'individu à un principe universel comme la raison ou Dieu. Il est un travail, jamais achevé, jamais réussi, pour unir ce qui tend à se séparer. Dans la mesure où le sujet se crée, l'acteur social est centré sur lui-même, et non plus sur la société ; il est défini par sa liberté et non plus par ses rôles. Le sujet est un principe moral en rupture avec la morale du devoir qui associe la vertu à l'accomplissement d'un rôle social. L'individu devient sujet, non quand il s'identifie à la volonté générale, mais en se donnant pour objectif un «projet de vie» (différent d'idéal de vie, c'est un projet de prendre contrôle de sa vie). «Le projet de vie est au contraire un idéal d'indépendance et de responsabilité qui se définit plus par la lutte contre l'hétéronomie, l'imitation et l'idéologie que par un contenu» (Touraine, 1994, p.178). L'idée de sujet combine finalement trois éléments :

- la résistance à la domination (d'où qu'elle vienne, y compris de son propre groupe identitaire)

- l'amour de soi (dignité et estime de soi comme condition du bonheur, comme objectif central)

- et reconnaissance des autres comme sujets.

De ce point de vue des sociologues de l'action, même la démocratie reposerait directement sur le sujet. Car le rapport de l'individu à lui-même, par lequel se constitue le sujet, est plus fondamental que les rapports des individus entre eux, parce qu'il se heurte à la dépendance vécue. En même temps, il est appartenance à des identités collectives autant que dégagement et libération. Il est à la fois raison, liberté et mémoire, trois dimensions qui correspondent à celles de la démocratie comme citoyenneté (confiance et raison), droit naturel (libertés individuelles) et intérêts des groupes sociaux (identité collective ou mémoire).

Dès lors, en reliant sujet et mémoire collective, Alain Touraine conclura :

Si on admet que la mémoire est une force de résistance et un agent de construction de l'acteur comme sujet, il faut franchir un pas de plus et dire que la mémoire est plus tournée vers l'avenir que vers le passé. Le fil tendu du passé à l'avenir protège l'acteur contre les forces qui tendent à le conformer aux normes et aux hiérarchies dominantes  ( dans Françoise Barret-Ducrocq, 1999. p. 258-259 ).

Abondant dans le sens de la rupture des années 70 proposée par Touraine, Wieviorka (2001, pp. 30-33) déterminera deux vagues dans les mouvements sociaux : celle de l'identité de «genre» (femmes, homosexuels...) puis celle de l'identité culturelle ou religieuse, fortement teintée par le symbolisme et les revendications d'histoire. Il y aurait aussi deux logiques distinctes dans les types de différence culturelle : celle de la différence culturelle comme «première», avec une certaine épaisseur historique et ses membres cherchant à la maintenir, à la reproduire, à la défendre. « Ceci ne signifie pas, précise Wieviorka, qu'elle cette identité constitue un ensemble d'éléments figés, une essence, une nature, mais que le point de départ de l'analyse repose sur son existence à un moment donné, telle que l'incarnent des acteurs qui se revendiquent d'un passé, d'une mémoire» (2001, p.107); la deuxième logique est celle où la différence est construite, inédite ou renouvelée, «seconde», et, dès lors, de l'ordre de l'invention.

Lorsque les acteurs qui incarnent ces identités - clercs, élites, intellectuels - ne se résignent pas à leur disparition ou à leur réduction à un folklore devenu lui-même marchand, deux principales orientations politiques leur sont offertes. La première, c'est la révolte, la rupture, et par conséquent la sécession, laquelle a besoin, pour faire sens, d'une idéologie nationaliste. [...] La seconde consiste à exercer des pressions afin d'obtenir des droits collectifs et une certaine reconnaissance à l'intérieur de l'État concerné, sans toutefois remettre en cause cette appartenance étatique (2001, p. 108).

Wieviorka construit ensuite la catégorie des minorités involontaires, «fruit d'une histoire extrêmement violente, d'un arrachement brutal qui a détruit les personnes et les groupes dans leur culture d'origine, transplantés ensuite loin de leurs foyers, dans des conditions terribles que leur imposait un nouvel environnement.» (2001, p.112). Ils furent racialisés en même temps qu'on attendait d'eux qu'ils se comportent en fonction des images stéréotypées que la société dominante souhaitait en avoir. Alors, le passage à une culture est indissociable d'un retour à l'histoire, de la référence revendiquée à une mémoire. Autrement dit, leur projection dans le futur appelle de leur part certaines capacités à rompre avec une définition d'elles-mêmes qui les réduit à l'image d'une nature ou d'une race.

Elle implique qu'il leur soit possible de se constituer en acteurs sur un mode bien particulier. Il s'agit en effet, pour renouer avec un passé douloureux, d'accepter de se définir par la privation, voire la destruction, par une perte dont on ignore l'essentiel du contenu. Il s'agit donc de mettre en avant une histoire négative. L'héritage historique renvoie à des ancêtres qui furent des non-acteurs et des non-sujets, des personnes ayant été privées de culture et d'histoire - mais de quelle culture et de quelle histoire? - par ceux qui les ont soumis à l'esclavage puis par des dominants qui les ont exploités (2001, p.113).

Ainsi, sur la question du sujet, Wieviorka l'aborde dans l'angle du débat qui a longtemps opposé les «communautariens» et les «libéraux». Pour les communautariens, la formation du sujet implique que toute personne puisse se référer, dès la prime enfance, à une culture où elle puise les ressources nécessaires au sentiment de sa dignité et à l'estime de soi. «Cette vision demande donc que les cultures minoritaires soient reconnues, et non pas ignorées ou dépréciées, cette prise en considération permettant à l'individu qui en relève de faire l'apprentissage de sa liberté et se constituer en sujet.» (2001, p.56). La défense, et même la promotion des identités collectives dans cette perspective n'est pas nécessairement associée à un point de vue communautaire dans lequel la subjectivité des individus est sinon niée, du moins subordonnée à la loi de la communauté.

Les liberals rejettent catégoriquement cette analyse. Pour eux, l'apprentissage de la raison et la constitution des individus en sujet n'ont pas besoin de s'étayer sur des cultures de types particuliers, qui risquent au contraire de devenir un facteur d'enfermement pour les personnes singulières. Les individus sont en effet formés par leurs préférences établies en dehors de leur appartenance à la société :

s'ils sont sujets, ce n'est pas en tant qu'ils nourrissent un certain nombre d'objectifs partagés par une communauté, mais dans la mesure où ils pourront se comporter librement, comme consommateurs sur le marché ou comme citoyens dans la vie politique (idem, 2001, p.57).

Mais pour Michel Wieviorka, il s'agit au fond d'un débat épuisé puisque les deux groupes d'acteurs sont tous d'accord sur la nécessité de la production du sujet et qu'ils se posent finalement la même question : quelles sont les conditions optimales pour la production sociale du sujet?

Wieviorka propose 5 voies pour sortir de cette impasse :

1. le retour au social, en recentrant le débat moins sur les problèmes culturels et plus sur les formes fondamentales de l'injustice sociale et de l'exclusion.

2. le renouvellement de la question démocratique par dépassement du «juridisme» dans le politique et en surmontant la tentation des règles préétablies pour la gestion des revendications des minorités.

3. remettre le sujet au coeur de l'analyse de la production et de la reproduction des différences culturelles, prenant ainsi en compte la demande d'ouverture de l'espace public à l'espace privé dont témoignent les demandes de reconnaissance des « genres », des filiations et des violences faites aux femmes, aux enfants, etc.

4. prendre en compte les mélanges et métissages, car l'expérience des minorités n'est pas représentative de l'ensemble des phénomènes de différence culturelle.

5. faire face aux enjeux culturels et sociaux du multiculturalisme au-delà du conflit entre libéraux et communautariens, vers une perspective réconciliant mouvement des idées et mouvements sociaux à travers des politiques actives.

Nous apercevons ici une perspective théorique exceptionnelle pour la compréhension des revendications de mémoire chez les Africains et Afro-descendants de Montréal. En effet, ce cadre d'analyse nous permet de comprendre théoriquement comment fonctionnent ces «communautés de sujets» ainsi que les conditions de légitimité de leurs actions sociales. Reste à confronter de façon concrète, notre population d'enquête définie à nos questions de recherches.

* 4 Il s'agit ici du résumé de la pensée tourainienne, proposé par Guy Rocher, dans Introduction à la sociologie générale, (1992), pp.506-508.

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