WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

Les représentations du "devoir de mémoire" en contexte de démocratie plurielle: analyse de discours des leaders afro-descendants du Québec

( Télécharger le fichier original )
par Brice Armand Davakan
Université du Québec à Montréal - Maîtrise 2005
  

précédent sommaire suivant

2.2. Méthodologie

Pour cerner la complexité d'une problématique aussi pluridisciplinaire que celle du «devoir de mémoire», nous avons adopté la méthode qualitative, c'est-à-dire la tradition plutôt «compréhensive» que positiviste. Dans cette méthode de recherche, l'analyse de discours permet particulièrement de déterminer les différentes représentations des objets identité, production et transmission de la mémoire collective, et politisation de la mémoire chez les enquêtés dans le contexte québécois. Mais avant, en raison de la complexité structurelle du groupe cible, nous avons dû entreprendre une pré-enquête pour identifier et évaluer en nombre, les personnes ressources dans ce groupe social que nous avons appelé «Africains et Afro-descendants de Montréal».

2.2.1. Pré-enquête et échantillonnage.

La quête de personnes ressources capable de «représenter» les communautés africaines et afro-descendantes de Montréal, soit dans leurs opinions majoritaires, soit dans leurs intérêts politiques et économiques, nous oblige à nous pencher sur la question de savoir ce qu'est un «leader».

- Qu'est-ce qu'un « leader» ?

Dans le contexte nord-américain où le débat sur la justice sociale est très «racisé» et jonché de polémiques, de nombreuses études portant sur les groupes sociaux ou ethniques se sont vues confrontées à cette même question et ce, dès les années 1930-1940, c'est-à-dire en fait, dès la naissance de la sociologie elle-même comme discipline scientifique. Mais les différentes définitions que ces auteurs proposent de la notion de «leader» sont encore très problématiques au point où, encore en 1992, Martiniello dira que «la plupart des chercheurs, conscients de la difficulté de cette question, ont préféré y répondre en l'évitant» (p.62). Or, une étude impliquant des «leaders» doit répondre à 3 questions méthodologiques fondamentales que suggère Linton Freeman (p. 13) :

- Qu'est-ce qu'un leader ethnique ou communautaire?

- Quel est le degré de pertinence de ce leadership ?

- Quels sont les facteurs affectant la répartition des champs de forces du leadership au sein de la communauté ?

Nous avons commencé par écarter certaines typologies et définitions proposées en Sociologie des organisations et qui portent sur le leadership de groupes en fait trop restreints (clubs de jeux, clubs culturels, groupes d'intérêts) ou trop éloignés de la problématique identitaire. Aux États-Unis cependant, certaines analyses sociologiques du leadership communautaire ou ethnique sont rendues célèbres comme celles de William Foote Whyte, de Gunnar Myrdal, de John Higham, de Norman Miller. Le premier a proposé, dans Street Corner Society (1943) une analyse de groupes où le leadership serait fondamentalement motivé par l'intérêt personnel. En 1962, Gunnar Myrdal (An American Dilemna : The Negro Problem and Modern Democracy) proposera une typologie dualiste des leaders ethniques : l'accommodation leadership et le protest leadership, soit les leaders contestataires, d'humeur combattant, et les leaders négociateurs, plus conciliants, et plus «approchés» par les leaders politiques du groupe dominant. Plus tard, en 1978, c'est au tour de John Higham (Ethnic Leadership in America) de proposer une classification du leadership ethnique en trois types :

- le leadership reçu, présentant le leader comme «naturel», fort d'une certaine légitimité basée sur l'histoire du groupe qui l'accepte comme héritier d'un certain pouvoir,

- le leadership interne, qui «s'enracine dans le groupe ethnique et s'adresse au monde extérieur comme ses représentants et/ou ses avocats et défenseurs»5(*). Ce type de leadership se justifie par le service rendu à la communauté.

- Enfin, «le leadership projectif désigne des individus issus du groupe ethnique qui acquièrent une audience au-delà du groupe auquel ils sont identifiés. Ils gagnent leur reconnaissance en dehors du groupe avec lequel leur identification est du reste parfois bien faible. Cela ne les empêche pas de devenir les symboles du groupe, sa fierté.»6(*)

De toutes ces classifications proposées, le second type identifié par Higham est le plus proéminent et le plus à même de constituer l'échantillon idéal de personnes ressources pour notre enquête, et ce en raison du contexte québécois très différent de celui des États-unis, mais aussi et surtout de données empiriques fournies par notre pré-enquête. Celle-ci confirme que les leaders africains et afro-descendants à Montréal, représentant directement les intérêts de ces communautés autour des enjeux sociaux et politiques, ne sont ni ceux «naturels» ni ceux «projectifs». Ils sont simplement ceux qui se sont volontairement mis au service de leurs communautés nationales ou «racisée», en créant ou en dirigeant des organismes rendant divers services fort appréciés par la communauté. C'est pourquoi nous souscrivons, dans cette recherche, à la définition de Martiniello (1992) lorsque celui-ci présente le leader ethnique comme :

... un membre d'une communauté ethnique, appartenant donc aussi à la catégorie ethnique correspondante, qui a la capacité d'exercer intentionnellement un degré variable d'influence sur les comportements et/ou les préférences des membres de la communauté ethnique, dans le sens de la satisfaction de leurs intérêts objectifs tels qu'il les perçoit. Cette influence, lorsqu'elle est effectivement exercée, l'est à travers l'activité du leader dans une ou plusieurs des institutions et organisations qui forment la communauté ethnique, à la faveur de laquelle se développent les relations avec ses suiveurs, c'est-à-dire les autres membres de la communauté ethnique (1992, p.98).

Ainsi, poursuit Martiniello, le leader jouit toujours d'une certaine reconnaissance de la part de sa communauté et cette reconnaissance, même relative, est à la base de sa légitimité. Dans le contexte québécois, en 1993, M. Labelle va mener une enquête sur l'ethnicité et le pluralisme à Montréal, où elle définit les «leaders» interrogés comme «des hommes et des femmes, définisseurs de situation et d'opinion, oeuvrant comme membres actifs et influents au sein des conseils d'administration d'associations à caractère ethnique (p.45)».

- Pré-enquête

Bien que la représentativité - qui est une valeur quantitative - ne soit pas un critère fondamental dans l'analyse qualitative, nous avons voulu adopter une démarche qui nous permettra de recouvrir la plus grande diversité possible de leaders africains et afro-descendants. Or, par rapport à l'objet de notre recherche, le critère fondamental de sélection est l'implication du leader dans des actions collectives pour la reconnaissance publique ou pour l'histoire des Africains et Afro-descendants  à Montréal. En effet, à côté des «leaders formels» des communautés africaines et afro-descendantes, il y a des «leaders informels» qui, n'ayant pas un rôle officiel au sein de leur communauté nationale ou culturelle, ont cependant une influence, un pouvoir symbolique ou une connaissance considérable de la situation des Africains et Afro-descendants de Montréal. Le défi a été alors de cerner ces champs de forces et ces personnes ressources en dépit de la diversité linguistique, nationale, culturelle, etc. qui caractérise les communautés africaines et afro-descendantes à Montréal.

Nous avons donc procédé à une pré-enquête dont nous dirons qu'elle est «en boule de neige». En effet, nous avions premièrement recherché les leaders africains ou afro-descendants de Montréal qui furent impliqués au Québec, dans les préparatifs ainsi que la participation à la Conférence de Durban. En second lieu, et à partir des informations obtenues, nous avons contacté des leaders actifs pour la cause des Africains et Afro-descendants du Québec, par exemple ceux de Montréal qui ont rencontré le Premier ministre du Québec le 13 juin 2002 dans le cadre des cycles de rencontre entre le gouvernement péquiste et les communautés culturelles. Ladite rencontre avait été préparée par le Conseil des relations interculturelles, qui a éminemment contribué après une recherche poussée, à choisir les leaders représentatifs. Le Conseil a classé ceux-ci en trois catégories : les Communautés africaines, la Communauté haïtienne, et les anglophones.

Notre pré-enquête a consisté à rencontrer et interroger quelques leaders qui ont été impliqués directement ou indirectement dans la préparation du «Sommet de Durban». À chacun des leaders contactés, nous avons posé deux types de questions :

- les principaux faits ou événements ayant mobilisé toutes les communautés africaines ou afro-descendantes de Montréal au cours des quatre dernières années.

- Les principaux leaders impliqués dans ces actions collectives.

- Échantillonnage

La technique de «boule de neige» consiste à poser les mêmes questions aux leaders suggérés par les leaders précédents, à obtenir une liste plus allongée de leaders et enfin à faire constamment valider la liste par tous les leaders rencontrés et inscrits, jusqu'à saturation. Sur la liste finale, et par souci de refléter la diversité du « groupe racisé », nous avons tenu compte des trois catégories construites par le Conseil des relations interculturelles et qui furent maintenues par la Ville de Montréal pour ses consultations. Nous retiendrons un échantillon de 12 leaders à raison de 4 par catégorie.

Cette pré-enquête nous a permis de faire des observations utiles non seulement pour le repérage des leaders formels et informels, mais aussi pour cerner les réalités sociologiques des Africains et Afro-descendants de Montréal comme «groupe racisé». Ainsi, nous avons pu observer :

- qu'il existe un réseau d'«Africains et Afro-descendants» (communément appelés «les Noirs») à Montréal,

- que ce réseau est traversé par de profondes dissensions idéologiques, notamment sur la rhétorique pouvant qualifier cet ensemble de communautés : rhétorique holiste («les Noirs», la communauté Noire, les Noirs anglophones...) ou «nationalitaires» (les Haïtiens, les Africains, les Jamaïcains...),

- que des actions collectives furent menées et sont encore en cours, à la fois au niveau du gouvernement du Québec et au niveau de la ville de Montréal pour obtenir la reconnaissance et l'appui de ces instances politiques au sujet de projets et revendications divers.

La méthode d'échantillonnage par «pré-enquête en boule de neige» a révélé un aspect inattendu de la recherche : la concurrence en cours et les rapports de force entre et au sein des «communautés noires» de Montréal, rapports qui structurent les différentes orientations idéologiques de l'action collective. Une analyse approfondie de ces rapports et compétitions internes serait en dehors de notre objet de recherche ; mais on ne peut nier que ces rapports intersubjectifs aient influencé les recommandations qui nous ont été faites par les différents leaders : chaque personne ressource proposa des leaders qui lui paraissent pertinents au regard de sa propre conception de l'action collective des «communautés noires». Mais ce biais fut facilement surmonté en demandant aux personnes ressources d'expliquer les raisons de leur choix et en donnant la parole à toutes les composantes rivales dans ces champs de forces.

* 5 voir Martiniello, 1992, p.55

* 6 idem.

précédent sommaire suivant