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Les représentations du "devoir de mémoire" en contexte de démocratie plurielle: analyse de discours des leaders afro-descendants du Québec

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par Brice Armand Davakan
Université du Québec à Montréal - Maîtrise 2005
  

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5.2.2. Devoir de mémoire et réparation : une variété de nuances

La nécessité d'«une certaine forme» de réparation pour l'esclavage et l'exploitation des populations africaines fut, en terme de prépondérance, l'opinion la mieux partagée de toute cette recherche. Elle a fait l'unanimité chez tous les leaders, qu'ils soient Africains, Haïtiens ou Anglophones. Cependant, en analysant la logique interne de chaque discours, nous voyons qu'il y a des nuances dans la représentation que se fait chacun des leaders sur le sujet.

- La question de la réparation

Le traitement privilégié qui fut réservé - et qu'a encore - l'Holocauste des Juifs a été un argument très fréquent dans la rhétorique pro-réparation. La majorité des leaders interrogés ont souligné que le dédommagement des Africains et Afro-descendants au Québec ou ailleurs est une question d'équité par rapport au privilège dont bénéficient les Juifs partout en occident :

Il faudrait que le monde occidental le reconnaisse, et comme ils ont dédommagé [les Juifs], que nous aussi on soit dédommagés. Les Juifs, on ne peut rien dire des Juifs. Dès qu'on parle un petit « I », ils sont là, et puis tout le monde met des gants de velours, pour essayer de ne pas les [offenser], mais nous on ne se gêne pas de nous faire n'importe quoi. On ne se gêne pas de nous humilier. Mais il faut que nous-mêmes, on revendique ça, il faut qu'on soit une force, il faut qu'on ait une cohésion (AFR04).

D'autres communautés aussi, à part celle des Juifs, ont obtenu des formes de réparation qui sont aujourd'hui visées par les Afro-descendants,  et ces dédommagements pour des crimes encore plus récents que la Traite négrière, motivent aussi les revendications des «Noirs». La pluralité de mémoires n'est donc pas perçue comme un obstacle, bien au contraire :

On ne peut pas dire parce que les Chinois veulent des revendications, que nous nous ne pouvons pas revendiquer notre droit comme tel ; et ensuite nous avons les Juifs: il n'y a personne qui dit des Juifs qu'ils ne doivent pas revendiquer des choses. Et vous voyez que l'ensemble de la société se plie pour donner des revendications (sic) à des Juifs. Vous comprenez ? Nous devons avoir la même situation. Et ils mettent pour les Juifs des milliers et des milliers de dollars ; l'Allemagne a donné des milliers et des milliers de dollars ; d'autres pays... la Suisse: des milliers et des milliers de dollars. Pourquoi pas la communauté noire?(ANG01).

L'autre argument justifiant la nécessité d'une forme de réparation, c'est le caractère étatique et officiel qu'avaient l'esclavage et toutes les formes de discrimination, de domination et d'infériorisation qui ont suivi : domination et blocage des communautés Noires dans les Amériques, colonisation et pseudo-indépendance des pays africains :

...c'est là tout le problème de la réparation. C'est-à-dire qui est venu oblitérer le développement de ces pays? [...] Ce sont des États qui ont mis en place ces pratiques. C'est ça aussi, le problème de la réparation. Le problème de la réparation, c'est pas simplement un individu qui a eu des esclaves ; le problème, c'était une politique des États. Donc on a soumis des êtres humains ; on les a définis comme des biens et meubles (HTI03).

C'est donc en créant des cadres juridiques comme le célèbre «Code noir», qui définissait les esclaves comme des biens et meubles, que l'on permit à des individus de commettre leurs prévarications, de construire un mécanisme psychosocial d'infériorisation des Africains et Afro-descendants, mécanisme qui a encore des effets de nos jours. En conséquence, la réparation doit prendre une forme étatique : «pour le reste, des individus peuvent demander pardon, mais c'est à l'État de réparer. Et ce sont les États occidentaux qui ont mis en place cette politique, c'est à eux de réparer» (HTI03). Reste à définir maintenant comment obtenir des États concernés cette réparation et sous quelle forme précise, surtout dans le contexte canadien ou québécois.

À ce stade, les opinions divergent, allant des propositions les plus pragmatiques aux moins réalistes. Pour certains, «dans le contexte québécois de toute façon... l'esclavage n'a pas eu l'ampleur qu'il eut aux États-Unis ou qu'il a eue ailleurs. Donc dans le contexte québécois, la question qui se pose, naturellement, c'est une question symbolique» (AFR02). Mais pour d'autres leaders, surtout africains, il y a la possibilité d'une compensation chiffrée, d'un plan de réparation matérielle, «sonnante et trébuchante» :

Mais bien sûr qu'on peut tracer un plan, puisqu'il subsiste encore comme des sociétés, des compagnies qui sont encore en activité, qui en ont bénéficié directement. Ça, c'est un. Deuxièmement, les communautés, qui en ont été victimes, ont le droit, comme toutes les communautés, comme ça a été le cas dans d'autres cas, d'exiger des réparations (AFR02).

Mais le noeud de la complexité, c'est comment identifier les Africains ayant profité du trafic d'esclaves.

... c'est simple, dit un autre leader africain : on est divisés en ethnies en Nations... qu'on demande à chaque ethnie d'évaluer un peu ses pertes. Aujourd'hui en Afrique, dans chaque ethnie vous avez des intellectuels. Vous avez des historiens, des philosophes, des scientifiques et tout. On peut demander à chaque ethnie donc, en fonction de ses pertes, d'évaluer. Donc chaque ethnie va évaluer, et chaque pays, nation va mettre en groupe ces évaluations-là, et les chefs d'États vont se retrouver: chacun va présenter son tableau (AFR03).

Cette dernière proposition paraît peu réaliste pour plusieurs raisons : d'abord, ces «ethnies» en Afrique correspondaient au moment des faits à des royaumes, comme celui du Dahomey dans l'actuelle République du Bénin, royaumes à l'intérieur desquels il y avait de complexes hiérarchisations sociales ; ceci signifie que certains descendants de ces ethnies avaient eux aussi le statut d'esclaves sur lesquels les souverains avaient droit de vie et de mort. Ensuite, ces différentiations sociales - qui ont été d'ailleurs brouillées par la colonisation -, avec les complexes d'infériorité et les conflits interethniques qu'ils engendrent, sont aujourd'hui devenues un facteur de précarité et d'instabilité politique pour ces jeunes États africains. Ceci expliquerait que ces derniers - surtout avec l'épouvante du génocide rwandais - ne veuillent aucunement ressusciter des vieux clivages sociaux ou des rapports de domination interethnique.

Or, la situation est différente dans le cas des États esclavagistes occidentaux : premièrement, ces derniers étaient pour la plupart des États unitaires au moment des faits, c'est-à-dire que leurs institutions politiques étaient centralisées et réglementées par des lois écrites et précises ; deuxièmement, ils en ont tiré des profits qui en font encore aujourd'hui des puissances économiques ; enfin troisièmement, ils ont encore des compagnies enrichies par l'esclavage, transformées, mais toujours en activité. Seulement, cette information ne résout pas le problème des modalités de compensation des Africains et Afro-descendants :

If you ask for money, all right. For argument's sake, let's say the United States say Yes, we going to pay reparation. And Canada say Yes, we're going to put some money, who's going to get the money? How you're going to do it?(ANG02).

Et un autre de répondre :

We're not going to be able to do it. Then there is another group, a third group [après les Africains esclavagistes et les non-esclavagistes], of those of us who were the victims of that because of the psychological damage that has been done. Which is huge. How do you put a price tag on that? (ANG03).

En effet, comment évaluer les dommages psychologiques causés, les torts et les discriminations subis par les Afro-américains, et comment chiffrer ces humiliations sans tomber dans le piège de la «marchandisation» de la souffrance humaine, ce qui, justement, était la logique esclavagiste ?

Moi la réparation, j'y crois pas, tranche un leader haïtien. Je suis de ceux qui ne sont pas d'accord avec le principe de réparation. Je crois qu'il y a eu un crime face à l'humanité qui était l'esclavage, et que nos ancêtres se sont battus pour sortir de l'esclavage, je ne vois pas pourquoi, en termes de réparation, on voit cette réparation comme étant monnayable. C'est ça qui me dérange. Moi je pense que ce qui est important, c'est que la société admette qu'il y a eu un crime contre l'humanité, et par le fait qu'il y aura d'esclaves ensuite, que la société en général s'engage à ce qu'il n'y aura plus de conditions infra humaines (HTI04).

Pour ce leader, la réparation, si elle est autre que symbolique, ne fera que galvauder la souffrance des vraies victimes de l'esclavage, et il vaut mieux garder le bénéfice de la victimité : «C'est comme si j'aurais plus à dire finalement qu'on a été esclaves, parce que j'ai été payé pour ne pas le dire» (HTI04). Il va alors préférer à la réparation matérielle ou à la compensation, la «reconnaissance» officielle qui est déjà une réparation symbolique.

Finalement, l'option symbolique s'impose et les propositions sont nombreuses :

- en faveur de l'éducation populaire :

C'est tout à fait simple. Ne serait-ce que dans les manières scolaires, dans l'éducation, etc.... faire en sorte que les gens en soient avisés. C'est comme ça... faire en sorte que ça fasse partie du patrimoine, rappeler aux jeunes que le traducteur qui accompagnait Champlain, c'était un Noir ; il s'appelait Mathieu Da Costa. Tu vois c'est purement et simplement leur apprendre aussi que le chemin de fer qui traverse le pont Victoria, ça a été construit avec beaucoup d'ouvriers noirs, etc., etc., que la communauté noire est pratiquement un peuple fondateur ; ils sont là longtemps, les Noirs (HTI04).

- en faveur de l'emploi et de la formation des communautés «noires»

Je pense que ça peut être appliqué en une façon de donner un coup de pouce aux gens de la communauté noire. On peut parler de l'éducation, pour mettre certains montants à part pour aider à l'éducation des gens de la communauté noire. On peut parler d'emploi, pour mettre certains montants à côté, pour aider dans l'emploi des gens de la communauté noire. Je pense que tout ça peut aider (ANG01).

- en faveur de l'aide internationale aux pays d'origine :

Elle peut prendre aussi des formes en terme d'un plan spécial d'aide aux pays africains, aux peuples de la Caraïbe, elle peut prendre des formes de mise en place de politiques d'aide massive... il y a toutes sortes de mécanismes qu'on peut envisager. Le problème, c'est d'abord de reconnaître la faute, de reconnaître qu'il y a un devoir de réparation (HTI03).

Pour mieux comprendre le réalisme et l'articulation de la revendication, il nous paraît utile de prendre en compte un développement important survenu 2001 : la Conférence de Durban mentionnée en introduction et dans le premier chapitre.

- Les leçons de Durban

La conférence de Durban a servi de muse pour cette recherche, mais aussi de baromètre pour les personnes interrogées. Les leçons qu'elle nous a inspirées - nous, interviewer et interviewés - permettent de mieux comprendre les positions adoptées par les leaders interrogés. Les plus optimistes ont refusé d'en faire un constat d'échec ( «...it was a success from the standpoint that the dialogue took place... (ANG03)), mais l'opinion majoritaire est qu'elle fut un naufrage. Selon l'analyse des leaders, cette débâcle est attribuable à un concours de circonstances qui sont :

- la déflexion de la conférence par la cause palestinienne qui était perçue comme incongrue à ce stade et en ce moment.

- La mauvaise articulation de la cause par les premiers concernés, les Afro-descendants des Amériques.

- La déresponsabilisation des uns et l'extrémisme des autres pays africains quant à la formulation de la demande de réparation.

- Le défaut de conciliation et d'objectivité ( «It failed because maybe, the aspiration was too high.» (ANG02)) par rapport aux objectifs de la conférence.

- Enfin, et en lien avec la cause précédente, la faiblesse politique, économique et militaire de toutes les nations africaines et afro-descendantes à travers la planète.

Toutes ces positions sont résumées dans cette analyse d'un leader anglophone :

...in my opinion, over the years, if you want something, you either, you've go to have force, physical force ; you have to have finance, lots of money. And the third way, you've got to be very articulate. OK? That's the three way. The first, Black people across the world do not have power. What you gonna use, a slingshot and stones? The guy have guns. [...] Once you can articulate your needs, and you have right minds of people talking on behalf of the Black community across the globe, then you will begin to go somewhere. Don't talk about violence, because you have no way to do that. Don't talk about finance, you don't have it. So that's my point. I think, my opinion, from when I listen to them, I thought: «You go to Durban, you make a big story, you're not going to go nowhere» (ANG02).

Ainsi, on peut supposer que les leçons de la Conférence de Durban ont influencé les démarches de revendication dans le contexte québécois.

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