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Les représentations du "devoir de mémoire" en contexte de démocratie plurielle: analyse de discours des leaders afro-descendants du Québec

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par Brice Armand Davakan
Université du Québec à Montréal - Maîtrise 2005
  

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1.2. Le « devoir de mémoire » : quelques études de cas.

Les recherches majeures sur le devoir de mémoire se sont plutôt intéressées soit à son aspect phénoménologique (philosophique) soit à son aspect sociologique et politique. En conséquence, les écrits portant sur le devoir de mémoire ont rarement été ancrés dans des espaces historiques ou géographiques particuliers. Cependant, la dimension planétaire des revendications de mémoire est remarquable quand on considère la variété des écrits et des opinions émises sur l'histoire et les préjudices subis par certains peuples. Nous proposons dans cette partie une revue de la littérature à l'échelle internationale, à l'échelle africaine et afro-américaine et à l'échelle québécoise. À chacun de ces niveaux, les modes d'analyse des revendications de mémoire sont infiniment différents d'un auteur à l'autre, selon que ceux-ci privilégient l'aspect philosophique ou sociologique, l'aspect historique ou historiographique ou simplement l'aspect politique des cas abordés. Mais nous réserverons pour le cadre d'analyse les écrits théoriques et généraux où, très souvent, le souci d'efficacité analytique donne lieu à des analyses pluridisciplinaires très complexes, empruntant à la fois à la philosophie, à l'histoire, ou aux sciences politiques.

1.2.1. Au plan international.

Dans la catégorie des écrits thématiques, l'un des plus récents et des plus complets des ouvrages manifestant le « devoir de mémoire » fut publié en 2003. Sous la direction de Marc Ferro, plusieurs auteurs ont travaillé à la réalisation du Livre noir du colonialisme, ouvrage de référence sur les pages sanglantes, les excès, les exterminations, mais aussi les discours de légitimation de ces conquêtes coloniales. Ils y proposent une analyse des étapes et mécanismes du colonialisme dans toutes les régions du monde où il s'est imposé, de l'esclave et du colonialisme qui n'ont pas seulement laissé des blessures encore ouvertes, mais qui se perpétuent encore aujourd'hui sous de nouvelles formes.

L'ouvrage part d'un postulat formulé par Hannah Arendt ( selon lequel nazisme, communisme et colonialisme seraient également parties prenantes au totalitarisme, quelle que soit l'antériorité du dernier par rapport aux deux premiers), et réunit une vingtaine de spécialistes, historiens pour la plupart, qui ont analysé ces questions sous l'angle géographique (Amériques, Afrique, Asie...) et thématique (le sort des femmes, l'anticolonialisme, le colonialisme à travers la chanson française...). L'ouvrage est ainsi divisé en 5 parties : 1. l'extermination des Indiens des Caraïbes et des Aborigènes d'Australie, 2. la traite et l'esclavage des Africains, 3. une analyse des convergences et spécificités locales des différents systèmes de colonisation, 4. le sort des femmes colonisées encore plus humiliées que leurs hommes, et enfin 5. « Représentations et discours », démontrant les représentations de l'autre dans la littérature, les discours politiques, le cinéma, les chansons... qui sont autant de façons de déshumaniser les colonisés pour mieux les exploiter. Dans l'épilogue "Qui demande des réparations et pour quels crimes ?" Nadja Vuckovic résume les actuelles demandes de réparations venant aussi bien de l'Amérique «noire» que des Indiens d'Amérique ou des Polynésiens.

Au total, cet ouvrage très documenté sur certaines réalités coloniales lointaines, (hollandaises, japonaises ou russes), se penche aussi sur le massacre des Aborigènes d'Australie, sur la violence des politiques coloniales, anglaise en Inde, belge au Congo, française en Indochine... ou encore sur le traitement infligé par les nazis aux métis noirs, ces Allemands nés de la présence militaire française en Rhénanie au début des années vingt. Les chapitres relatifs à la traite et à l'esclavage avec et sur le continent américain sont encore plus approfondis. Mais on y découvre aussi que les excès de la colonisation n'émanent pas seulement de l'Occident et qu'ils existèrent chez les Arabes, à Zanzibar notamment ; que l'idéologie raciste qui a servi à légitimer l'entreprise coloniale a inspiré après coup un racisme des « Noirs » à l'égard des Arabes, en Mauritanie par exemple, qui a conduit à des violences comparables à celles perpétrées ailleurs par des colons blancs.

Ainsi, conquêtes, puis luttes pour l'indépendance ont été à l'origine de graves crimes contre l'humanité : aux Caraïbes, en Australie, en Amérique du Nord, les conquérants ont perpétré de véritables exterminations ; en Algérie, au Vietnam, entre autres, les luttes de libération sont devenues des guerres destructrices. Pis encore, du XVe au XXe siècle, les nations conquérantes produisirent un discours qui, loin de cacher les crimes commis, viserait à les justifier. En Australie, la prise de conscience du massacre des Aborigènes a eu lieu, mais sans bénéficier d'aucune suite officielle.

Mais ces revendications sont, semble-t-il, inspirées par la forte mobilisation politique et médiatique, et même de la compensation dont auraient bénéficié les Juifs au lendemain de l'Holocauste nazi.

En effet, l'«Holocauste» des Juifs, aussi appelé la Shoah, est incontestablement le «devoir de mémoire» le plus revendiqué de l'histoire humaine contemporaine. Il a connu des écrits célèbres avec Isabel Wollatson (1996), Élie Wiesel (1993), Rachel Baum (1997), pour l'analyse sociopolitique, avec Yehuda Bauer (1978) et Primo Levi (1995) un survivant d'Auschwitz, qui ont essayé de retracer les perspectives historiques de l'Holocauste ; avec Marc H. Ellis (1990), très critique sur l'holocauste et la politique actuelle de l'État d'Israël, et Allan. S. Rosenbaum (1996) pour ne citer que quelques-uns, le débat portera plutôt sur l'unicité de l'Holocauste. Jean-Michel Chaumont (1997) montrera à ce propos, comment l'Holocauste juif aura-même réussi pour la première fois à sortir la victimité de la honte pour lui conférer un genre de mérite : auparavant, les victimes niaient une partie d'eux-mêmes pour être «bien reçus» dans la société globale ; mais en découvrant qu'il ne pouvait jouer le même rôle que le dominant ou le bourreau, la quête nouvelle de l'identité adopte la revendication de son statut de victime.

C'est là précisément le renversement opéré en 1967: la honte d'être victime est retournée contre le monde qui l'inflige, et la tare de jadis est activement transformée en un emblème fièrement arboré. Du coup, le souci de s'identifier au modèle dominant disparaît et fait place à la revendication de la singularité... (p.95).

Chaumont a démontré dans ce livre comment le débat sur l'unicité ou non de la Shoah, mais aussi la «querelle de victimité» entre les Afro-américains et les Juifs d'Amérique, révèlent cette logique victimisante, logique de ce qu'il appelle «la concurrence des victimes». Ainsi, après la Shoah, le traitement qu'on en a fait en Europe et dans les Amériques va devenir la boîte de Pandore des revendications de mémoire. Par exemple, Paloma Aguilar (1997) a publié plusieurs articles sur la mémoire du franquisme, de la guerre civile espagnole et des Basques ; l'histoire des crimes politiques en Pologne communiste est rappelée et analysée par Leszek Koczanowicz (1997), les formes de la mémoire collective chez les Irlandais par Joep Leersen (1997), etc.

Ailleurs, au Moyen Orient, Richard G. Hovannisan (1999) s'est fait l'apôtre du «devoir de mémoire» pour le génocide arménien. Dans un article publié au Critical Asian Studies en 2002, Ben Kiernan est revenu sur le «déni du génocide» des Aborigènes d'Australie. Kiernan est aussi auteur de plusieurs livres sur le génocide cambodgien (1998). Chez les Japonais, même si ce peuple n'a jamais été agressé de toute son histoire, Lane Ryo Hirabayashi et Richard S. Nishimoto (1995) se sont intéressés à la question des Japonais - Américains internés pendant la seconde Guerre aux États-unis. Dans ce même pays, et plus récemment, Ward Churchill (1997) s'est fait très critique envers les discours de dénégation de l'extermination des Amérindiens en Amérique. Enfin, dans le Maghreb, il faut mentionner les écrits de Benjamin Stora (2003) sur la guerre d'Algérie contre les Français.

Tous ces auteurs ont en commun le désir de fixer dans les mémoires, les crimes collectifs du passé et leurs traumatismes. Mais ceux qui évoquent l'histoire de l'esclavage des peuples africains peuvent être étudiés de façon arborescente : cette trajectoire historique s'étend sur plusieurs siècles ; elle a ouvert la voie à la colonisation de l'Afrique, a donné lieu à une afro-descendance plus ou moins éparpillée dans les Amériques et a créé ainsi de nouveaux peuples avec toutes sortes de structures anthropologiques et politiques (États-nations, nations métissées, hybridation culturelle, etc.). Les appels de mémoires dans ces espaces géographiques suivent les mêmes logiques.

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