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Les représentations du "devoir de mémoire" en contexte de démocratie plurielle: analyse de discours des leaders afro-descendants du Québec

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par Brice Armand Davakan
Université du Québec à Montréal - Maîtrise 2005
  

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1.2.3. La mémoire collective dans le contexte québécois.

Lacorne (1997) se demandait déjà au sujet de l'identité américaine :

... comment enseigner l'histoire d'une nation qui est, d'abord et avant tout, une communauté imaginaire instable et sans cesse contestée de l'intérieur, soumise à de multiples interprétations qui allient les meilleurs principes politiques - la liberté, l'égalité, le progrès social - aux pires exclusions raciales. Difficile dans ce contexte de satisfaire les héritiers des vainqueurs et ceux des vaincus, même si ces derniers partagent, au fond, les mêmes valeurs libératrices (p.267).

La même question est pertinente pour le cadre québécois de notre recherche, où la minorité franco-québécoise constitue depuis deux siècles le principal problème politique de la fédération canadienne. Le Québec est donc, à l'échelle mondiale, un excellent laboratoire du devoir de mémoire. Son histoire est en effet celle de la colonisation et de la domination d'un peuple francophone par un peuple anglophone ; c'est une province francophone dans une fédération majoritairement anglophone ; c'est ensuite un espace politico-géographique partagé par des non-autochtones et des Amérindiens revendiquant des droits ancestraux, en tant que «premières Nations» ; c'est enfin, et ce, depuis plusieurs décennies, l'une des plus importantes terres de l'immigration contemporaine, avec tout le phénomène de diversité culturelle et des trajectoires historiques qu'elle entraîne. Au milieu de ce dédale de «mémoires collectives», le Québec reste un État de droit et une démocratie libérale.

De nombreux auteurs, Fernand Dumont, Gérard Bouchard, Marc Angenot, Régine Robin, etc. se sont penchés sur les usages de la mémoire collective dans le contexte politique québécois. La mémoire sociale au Québec est en effet le produit de la colonisation anglaise, articulée à la construction de l'identité francophone, pour servir de base à des revendications politiques toujours en cours. Cependant, aucune publication québécoise n'aborde spécifiquement la mémoire collective chez les Africains et Afro-descendants. Évidemment, il existe quelques recherches sur l'histoire des «Noirs» au Canada ou au Québec, -- et même à Montréal comme en témoigne l'oeuvre de Dorothy Williams intitulée The Road to Now : A History of the Blacks in Montreal (1997) -, mais là encore nous ne connaissons aucune recherche montréalaise sur le «devoir de mémoire» dans le discours des leaders «noirs». Nous pourrions mentionner le livre de Cécile Marotte (1997), qui a traité de la mémoire traumatique du peuple haïtien, ce peuple d'Afro-descendants qui dû subir coup sur coup, toute une série de dictatures et d'oppressions depuis son indépendance. Il faut mentionner aussi les articles de Régine Robin (1996) qui a fait une critique de «la fascination de la souche» chez certains intellectuels du Québec.

Les analyses les plus approfondies de la mémoire collective dans le cadre québécois proviennent de Jocelyn Létourneau et de Jacques Beauchemin, qui ont ramené à l'échelle provinciale la problématique du « devoir de mémoire » : le premier (Létourneau, 2000) propose une analyse progressiste alors que le second, (Beauchemin, 2002), prône la reconnaissance de la légitimité d'une revendication particulariste franco-québécoise. Jocelyn Létourneau et Jacques Beauchemin adoptent donc des vues exactement contraires quant à la façon de gérer l'héritage historique du Canada français devant la fédération canadienne : le premier veut passer à l'avenir alors que le second veut affirmer dans une subjectivité assumée, le sujet politique québécois comme héritier de l'histoire canadienne-française enrichie par la diversité culturelle.

Dans cette polémique, la mémoire de l'esclavage des «Noirs», la trajectoire historique singulière des Africains et Afro-descendants du Québec ne tombe-t-elle pas comme «un cheveu dans la soupe»? Si non, comment articuler la revendication d'une identité et d'une mémoire raciale dans l'arène politique du Québec? Nous débouchons ici progressivement sur le cadre social précis de notre recherche.

Sur le plan de la recherche historique, l'histoire des «Noirs» apparaît amplement développée dans des livres comme celui de Daniel Hill paru en 1992. Winks lui emboîtera le pas en 1997. Au fait, plusieurs années plus tôt, J. W. Walker (1980) publiait un précis d'histoire sur «les canadiens de race noire» et en 1985, il y était revenu dans une étude des discriminations subies par cette catégorie de citoyens. Linteau et Durocher (1989) décrivaient aussi dans les deux tomes de leur Histoire du Québec contemporain, les conditions de la fuite des esclaves noirs vers le Canada. Mais, Sooknanan (2000) remet en doute ces tentatives de réification et d'essentialisation des Africains et Afro-descendants, et propose de repenser cette dite communauté dans sa diversité et les variations de ses préoccupations. Cependant le débat persiste et en 2002 encore, Joseph Mensah, publiait sous le titre Black Canadians : History, Experiences, Social Conditions, une étude des problèmes communs aux Africains et Afro descendants du Canada.

Au plan social, culturel et politique, des actions collectives furent entreprises et sont encore en cours pour accéder à une certaine reconnaissance de l'histoire noire à Montréal. Il existe sous forme de festival, une «Table ronde du mois de l'histoire des Noirs». Certaines enquêtes récemment commanditées par le gouvernement canadien ont montré l'existence des «barrières invisibles» auxquelles se heurtent les «communautés visibles». Le Québec n'échappe pas à cette réalité comme l'illustre d'ailleurs le film Le Nèg', du réalisateur Robert Morin, sorti 2001. La même année était publiée à l'Université McGill, une enquête réalisée par James Torczyner (2001) sur une période de trois ans, avec la conclusion que la communauté la plus touchée de discrimination et d'exclusion sociale est «la communauté noire» de Montréal. En 2002, Myrlande Pierre publiait une recherche pour le compte du Conseil des Relations interculturelles avec sensiblement les mêmes conclusions. Encore en février 2003, dans une enquête réalisée pour la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec sur la discrimination dans le logement à Montréal, Alberte Ledoyen constatait qu'on retrouve encore à Montréal les deux formes de discours d'exclusion raciste : la forme pseudo-universaliste et la forme différentialiste. Elle tira la conclusion que :

Stigmatisés par l'esclavage et le colonialisme, puis étiquetés en vue de leur ségrégation, les Noirs d'aujourd'hui, dans des pays pourtant démocratiques et bien pensants, semblent porter encore la trace d'un passé qui les a jugés «incapables» d'égalité (esclavagisme et colonialisme) ou comme «dangereux pour la race blanche» (ségrégationnisme). Bien entendu, les États démocratiques actuels n'évoquent plus ce type d'aberrations, mais le courant souterrain qui atteint les individus par le biais de représentations pathologiques du rapport à l'autre continue de les charrier et elles continuent de s'exprimer sous forme de préjugés ou d'exclusion (p. 15).

Mais aucun ouvrage scientifique n'a étudié à ce jour la mémoire collective des communautés africaines et afro-descendantes de Montréal.

Notre présente étude vise à montrer comment cette mémoire est structurée et, si elle est vraiment «collective» (sensibilise effectivement les acteurs concernés), si elle est pour autant socialement opérante ; mais aussi comment est appréhendée l'application politique de cet appel de mémoire par les leaders qui s'en sentent héritiers. Comme nous le verrons plus tard, c'est par rapport à cet objectif que s'est posée la question ayant déterminé le choix de notre cadre d'analyse à savoir : comment naissent, s'organisent et se développent des actions collectives en société? Mais pour mieux y répondre, nous nous sommes demandé au bout de cette revue de littérature, comment se présente de façon synthétique, le problème du devoir de mémoire.

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