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Les représentations du "devoir de mémoire" en contexte de démocratie plurielle: analyse de discours des leaders afro-descendants du Québec

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par Brice Armand Davakan
Université du Québec à Montréal - Maîtrise 2005
  

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1.3. Problématique du « devoir de mémoire ».

«Dans la vie politique, la mémoire a des fonctions inévitablement politiques», disait Dominique Schnapper (1999, p. 96.). Or, le fait est que la pluralité des mémoires collectives induit nécessairement une situation de concurrence et de rapports de pouvoir. Les discours de mémoire rendent compte des rapports de force se structurant d'une part entre des groupes occupant des positions similaires, et d'autre part avec des groupes dont l'hégémonie est contestée.

La mémoire collective d'un groupe particulier n'est saisissable qu'au travers de la compréhension de l'articulation entre elles des différentes mémoires relatives à un même objet, en les référençant au principe de leur constitution, c'est à dire non seulement des positions de ces groupes, mais de l'état des relations existant entre ces groupes lorsque la mémoire est constituée ou évoquée (Laurens et Roussiau, 2002, p.29).

Selon cette logique, la rhétorique mémorielle chez les Afro-descendants du Québec s'articule selon le contexte politique du Québec, et celui du Canada, selon le contexte canadien. Mais partout, le problème que pose la mémoire collective instrumentalisée dans l'arène politique est celui de la multiplicité des mémoires collectives et de leur diversité narrative, amenant au houleux débat des formes de reconnaissance politique qu'on devrait accorder aux groupes culturels : le «devoir de mémoire» peut-il s'accomplir au prix d'une déstabilisation sociale ou faut-il interpréter cette épreuve comme une catharsis, une délivrance ou une abréaction collective ? Sinon, d'un point de vue axiologique, peut-on juger les crimes d'hier avec des valeurs d'aujourd'hui, et dans le cas particulier des «Noirs» du Canada, du Québec et de Montréal, y a-t-il des précédents historiques qui autorisent d'en appeler à un «devoir de mémoire»? Lorsqu'on sait que les paradigmes de la modernité que sont l'égalité et la justice sociale ont servi de cheval de bataille à un puissant «mouvement noir» en Amérique du Nord jusque dans les années 70, comment interpréter aujourd'hui, dans une société «égalitaire» comme celle du Canada et du Québec, la mobilisation d'une identité «noire», «afro-américaine», «afro-québécoise», etc. cette fois-ci autour de l'histoire ou de la mémoire collective?

Dans ce débat, et en un autre volet, on ne peut ne pas prendre en compte le sujet, en tant qu'acteur autonome et subjectif, capable de - et recherchant à - faire une lecture individuelle de son existence, de « bricoler » sa propre structure identitaire. L'importance de ce volet apparaît clairement quand on saisit les revendications identitaires dans la dynamique interne de ces « groupes racisés ».

Toutes ces questions nous amènent à saisir la problématique du devoir de mémoire dans notre recherche comme se déployant autour de trois thèmes :

- Production ou création de l'identité,

- Reproduction ou transmission de la mémoire collective, et

- Instrumentalisation ou politisation de la mémoire.

Au fond, la politisation est présente dans chacun des trois thèmes : l'identité se définit selon le contexte politique qui, à son tour, définit la rhétorique de la reproduction de la mémoire (second thème). Mais dans le troisième thème - instrumentalisation de la mémoire - c'est précisément de la sollicitation de la mémoire dans les revendications sociales qu'il s'agit. La «politisation de la mémoire» ici fait appel au politique par interpellation des instances politiques de la société globale. C'est donc là les trois grands axes qui structurent notre problématique et correspondent chacun à une dimension dans notre recherche.

Mais par rapport à ces trois thèmes, qu'est-ce qui distingue les Africains et Afro-descendants dans le débat du «devoir de mémoire» ?

La «traite négrière» et les Amériques

La signification ou la symbolique portée par la notion de «mouvement noir» ne peut être saisie qu'en lien direct avec l'histoire des «Noirs» en Amérique du Nord depuis plus d'un siècle. En effet, les deux révolutions (américaine et française) du XIXe siècle qui vont institutionnaliser l'idéal des droits de l'Homme, sont nées à un moment où l'esclavage et la colonisation, institutions sociales et politiques qui consistent dans la domination et l'exploitation sans limites d'autres peuples, étaient encore sur ces deux continents, les principaux moteurs de l'économie. Dès cet instant, la question de l'émancipation des «Noirs» va devenir à chacun des siècles suivants, un des baromètres du progrès social, politique, juridique et même économique du monde occidental : l'abolition de l'esclavage, l'éradication des systèmes de ségrégation et de l'apartheid, les droits civiques et de vote des «Noirs» et, récemment, la pauvreté massive et la ghettoïsation des «Noirs» aux États-Unis... ont été tour à tour des enjeux politiques déterminants.

Au début du XXIe siècle et ce, malgré les progrès sociaux fulgurants ayant suivi les revendications des «Noirs», l'intégration sociale et l'émancipation économique de ces derniers (notamment en Amérique du Nord) posent encore de nombreux problèmes. Ces problèmes sont d'autant plus complexes qu'ils ne peuvent ignorer la multiplicité des «appels de mémoires»; le racisme, partout combattu après la seconde Guerre mondiale, banni des institutions sociales visibles, s'est complètement transformé et est rendu difficile à invoquer dans l'explication de la condition actuelle des «Noirs». Il ne reste, pour justifier une telle situation, que l'histoire et/ou une nouvelle forme de racisme. En effet, comment articuler aujourd'hui les revendications visant à améliorer les conditions de vie des Africains et Afro-descendants dans des systèmes politiques qui postulent que tous les individus sont naturellement égaux et donc égaux en droit?

1.3.1. Du mouvement noir au « mouvement pour l'histoire noire » ?

La rhétorique anti ségrégation construite sur la base des principes politiques modernes que sont l'égalité, la justice, et l'impartialité raciale (ou color-blindness) s'est épuisée avec l'effondrement de ces systèmes de ségrégation aux États-Unis dans les années 60 et en Afrique du Sud dans les années 90. Mais le changement de système n'a pas toujours entraîné le mieux-être visé par ces populations jadis discriminées. Il faut réintroduire une nouvelle rhétorique adaptée aux nouvelles politiques, mais pour poursuivre les mêmes objectifs :

La vérité que les groupes prétendent délivrer au travers des mémoires revendiquées devient alors plus explicitement compréhensible : il s'agit d'introduire, par la médiation d'un discours thématisé sur un passé donné, un autre ordre de discours qui dépasse l'objet. Si la mémoire collective sert à établir l'identité des groupes, elle se présente également comme un instrument politique de reconnaissance permettant d'introduire un rapport de pouvoir entre les groupes sociaux (Laurens, 2002, p.29).

Ce principe énoncé par Stéphane Laurens vise à démontrer que les revendications de mémoire dépassent leur objet, à savoir le seul cadre du crime historique, et concernent, au fond, la situation sociale et politique que vivent encore aujourd'hui les Afro-descendants dans les Amériques. L'auteur explique que

Lorsque les Noirs américains revendiquent la mémoire de leur peuple et demandent réparation pour l'esclavage subi, ce n'est pas tant qu'ils cherchent à obtenir une compensation qui, en nature comme en importance, ne pourra pas effacer l'outrage, mais parce que la mémoire assoit les revendications actuelles face aux inégalités dont ils sont encore les victimes (Laurens et Roussiau, 2002, p.29).

Le Mouvement noir des années 60 avait abouti, aux États-Unis, non pas seulement à l'égalité sociale, mais à des politiques de «rééquilibrage» social en faveur des Afro-américains, des formes de «discrimination positive» (Affirmative action), initiées par Lyndon Johnson et concrétisée par Richard Nixon. Mais comment s'est opéré historiquement ce virage discursif?

Alain Touraine et Michel Wieviorka situent aux années 70 un changement radical dans la nature des mouvements sociaux en même temps que du racisme partout en occident. Ce changement fut induit par les bouleversements économiques de cette période : mise en cause du taylorisme, suppression massive d'emplois en raison de la délocalisation d'usines vers les nouvelles puissances émergentes, ralentissement de l'économie et précarité de l'emploi, perte de la centralité du mouvement ouvrier.

Dans ce paysage social renouvelé, le racisme se construit contre les immigrés et leur descendance de façon elle aussi nouvelle. Jusque-là, il participait de l'exploitation de travailleurs inclus dans les rapports de production, il va maintenant surtout contribuer à exclure leurs enfants de l'emploi, et à les discriminer ou à les tenir à distance dans l'espace urbain (Wieviorka, 1998, p.96).

C'est désormais une conjoncture sociale actuelle (ou présente), nommément la pauvreté, les discriminations, les préjugés, le racisme ambiant... qui détermine le discours sur l'histoire (ou sur le passé). Dans cette situation, et dans le cas précis des Africains et Afro-descendants, l'identité «noire», catégorie historiquement construite par les phénomènes de l'esclavage, du colonialisme et du racisme devient éventuellement le lieu de repli stratégique pour certains acteurs sociaux. L'adversaire de classe est la classe politique ou économique dominante (en bref, le «pouvoir») ; les acteurs cherchent alors à changer, non plus historiquement la société (comme dans les années 60) mais à changer socialement leur histoire «collective», à faire réviser sa signification sociale (prénotions d'infériorité raciale) aujourd'hui dans l'espace politique où ils se trouvent, et ceci, en changeant la situation socio-économique de leur groupe. C'est pourquoi, Canadien d'origine ghanéenne, J. Mensah a décrit ce sentiment dans son ouvrage publié en 2002. Il n'y a pas à rougir de l'expression «noir», dit-il, puisqu'il est socialement fonctionnel et constitue la description sociale du groupe africain et afro-descendant :

« The term is certainly distasteful, and even a misnomer, given that no human being is actually black in colour (or White, for that matter). Yet, for most of Blacks, the term has a real meaning in their daily activities in Canadian society. Irrespective of their place of birth, Canadian Blacks share the common prejudicial experience that their presumed blackness engenders in their association with White Canada. While most White Canadians tolerate individual Blacks, there is no denying that some Whites look down upon Blacks, as a group, and treat Blacks with fear - and, sometimes, envy-coated condescension. «Race» and «Black» have such an overwhelming impact on people of African descent in Canada that we gain nothing at all by attempting to ignore these concepts in our analytical endeavours » (Mensah, 2002, P.21-22).

Au Québec aussi, cette logique est implicite dans l'action des «communautés noires» de Montréal qui ont récemment entrepris, par delà les diversités d'origines nationales, de demander auprès du gouvernement du Québec :

- «l'érection d'un monument à la mémoire de Marie Josèphe Angelique, esclave noire, torturée et exécutée sur la place publique à Montréal en 1724

- la reconnaissance du site officiel Rocher Nigger, à titre historique du patrimoine commun québécois. Sur ce site furent enterrés des esclaves entre 1794 et 1833.» (Labelle, 2003, p.24)

Ces demandes générales, affirme Micheline Labelle, exigent une politique globale de la mémoire, la levée des interdits, une créativité institutionnelle et certaines formes d'échanges culturels. Ainsi, face à sa configuration socio-politique particulière, le Québec s'est récemment engagé dans une expérience originale de conciliation des espaces identitaires et des parcours historiques qui le composent. Labelle dira que :

La paix des Braves conclue entre le gouvernement du Québec et le Grand Conseil des Cris a joué à cet égard un rôle symbolique profond : une reconnaissance de nation à nation. Le projet d'entente avec les Innus se situe dans ce prolongement à effets multiples : recomposer et subvertir l'imaginaire culturel, refonder le politique et l'éducation populaire, débusquer la discrimination systémique héritée du colonialisme et son corollaire, le racisme, dans l'espace québécois (idem, p 25).

Nous essayerons d'élucider cette action collective à travers les nombreux écrits théoriques que nous avons parcourus, sur la mémoire collective, sur le «devoir de mémoire», ainsi que sur les cas particuliers de revendication mémorielle. Le second chapitre de ce mémoire explore différentes explications sociologiques ou théoriques qui sont proposées sur le phénomène du «devoir de mémoire».

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