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La guerre dans la "heimskringla" de snorri sturluson

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par Simon Galli
ENS-LSH - M1 Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans 2008
  

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La mobilisation

Il est une notion que nous avons déjà plusieurs fois rencontrée, et qui est essentielle pour caractériser ce système complexe : celle de démonstration, et donc de spectacle. Mais nous savons aussi, à présent, que dans ce spectacle les rôles et les archétypes ne sont pas fixes ; ils sont sans cesse redéfinis par les acteurs eux-mêmes, à l'occasion de rivalités ou de collaborations ponctuelles, et pour répondre à des situations bien précises. C'est donc, si l'on veut, un spectacle dynamique, dès le dramatis personae et l'argument. Le roi en est incontestablement le personnage principal ; c'est la place que lui donne le récit de Snorri. Mais ce rôle reste flou, et d'autres personnages, appartenant à l'élite élargie des « hommes puissants » ou des « hommes accomplis », peuvent en partager des aspects, au point parfois de partager avec le roi le premier plan. Surtout, le roi ne peut agir seul, malgré certains passages où il semble gagner une bataille à la seule force de son bras ; et, en raison même de la nature dynamique et compétitive du spectacle - ou, si l'on préfère, du système - dans lequel il évolue, il ne peut pas non plus compter sur le soutien stable, permanent ou inconditionnel des autres entités impliquées. C'est ce qui explique toute l'importance de la mobilisation, comme moment et comme mécanisme, tout à la fois raison d'être des démonstrations de pouvoir, et condition obligatoire de celles-ci.

L'impératif de la mobilisation est bien différent des éléments que nous avons étudiés précédemment, en ceci qu'il n'apparaît aucunement dans la poésie scaldique, les portraits princiers, et autres éléments que l'on puisse clairement rapprocher d'une propagande princière - positive ou négative. Aucun dicton ne la met en exergue. Pourtant, il est très clair que les moments de mobilisation ont une importance essentielle dans le récit de Snorri. Nous avons déjà vu un tel moment dans le discours de Þorgný le logsogumaðr, par lequel le roi Óláf de Suède se voyait retirer tout support de la part des boendr pour sa guerre contre Óláf le Gros - et menacer de mort s'il ne fait pas « comme nous [les boendr] disons » 2. Exemple radical d'un soutien pleinement conditionnel et instable ! Il n'en est pas d'autre qui soit aussi explicite et aussi détaillé dans la Heimskringla ; par contre, Óláf de Suède n'y est certes pas le seul à rencontrer un tel problème. Son adversaire lui-même n'est guère mieux loti par la suite, car voici ce que Snorri décrit parmi les difficultés d'Óláf le Gros à la fin de son règne :

Lorsque le roi Óláf arriva à Tunsberg il envoya des messagers dans tous les fylki 3, pour demander des troupes et une levée [leiðangr] pour le roi. Il n'avait alors que peu de vaisseaux, et ceux-ci n'étaient que de petits navires appartenant à des boendr [búandaför]. Des troupes arrivèrent

1 Ibid, pp. 660-661 ( HHarð. ch.99).

2 Ibid, pp. 320-321 (OH ch.80).

3 Fylki (pl. fylki) : division du territoire utilisée en Norvège, que l'on peut traduire par « district ». Voir lexique.

en bon nombre des fylki [voisins] et se rallièrent à ses couleurs, mais peu vinrent de loin ; et il fut vite évident que les gens du pays [landsfólkið] avaient abandonné leur loyauté envers le roi. 1

Pour Snorri, la cause est claire : il a commis de nombreuses erreurs politiques - il vient notamment de faire exécuter Þórir Olvirsson, un magnat fort populaire 2 - en conséquence de quoi, il se trouve globalement privé de toute capacité militaire, incapable qu'il est de mobiliser efficacement. Je suivrai ici S. Bagge, en pensant que l'expression « avaient abandonné leur loyauté envers le roi » ne doit pas tromper et faire penser que Snorri s'indigne de ce qui serait pour lui un manquement à l'obéissance due au souverain ; il s'agit plutôt d'un effort de Snorri, conscient ou non, pour se conformer à l'image bien établie d'Óláf le Gros, devenu entre-temps saint Óláf, comme un rex iustus injustement trahi et mourant en martyr 3. Mais les mobilisations, et les échecs à mobiliser, interviennent à de nombreux autres endroits de la Heimskringla sans qu'il soit aucunement question de loyauté. Le mécanisme peut d'ailleurs jouer avant même qu'un quelconque principe de loyauté soit établi envers quelqu'un, c'est-à- dire dans les querelles et guerres de succession, qui, à lire Snorri, peuvent se régler dès l'étape de la mobilisation, comme dans le cas du conflit entre Hákon le Bon et Eirí k à la Hache Sanglante :

Le roi Hákon rassembla une grande armée dans le fylki de Trondheim durant le printemps, se

procurant des vaisseaux. Les gens de Vik constituaient également une force importante et voulaient

rejoindre Hákon. Eirík leva également des troupes dans le centre du pays, mais avec peu de succès,

car de nombreux chefs importants lui firent défaut, rejoignant Hákon. Et lorsqu'il vit qu'il ne

pouvait résister à l'armée de Hákon, il partit à l'ouest, au-delà de la mer, avec ceux qui voulaient

bien le suivre. 4

Ici apparaît un élément essentiel : le rôle des grands, ici simplement désignés comme « chefs » (rikismenn, littéralement « hommes puissants »), et sur lesquels repose, dans ce passage, tout le succès ou l'échec de la mobilisation. Aucune institution n'intervient, donc, qui puisse être utilisée aisément et de manière infaillible pour permettre la mobilisation ; dans le contexte d'une querelle de succession, son application eût d'ailleurs été problématique. En fait, une telle institution est évoquée ailleurs dans la Heimskringla, notamment dans le passage de la saga de saint Óláf que nous venons de citer : le leiðangr (traduit par le terme de « levée »). Mais comme ce passage le montre justement, cette institution ne garantit en rien une mobilisation réussie, et peut être rendue quasiment inefficace par ce que l'on pourrait qualifier comme un retrait de consentement5. Beaucoup plus prégnante, quoiqu'informelle, semble être une véritable « chaîne de mobilisation » - par analogie avec le concept de chaîne de commandement - dont nous avons un meilleur détail dans ce passage où Snorri décrit comment le jarl Svein, dernier opposant à l'accession au trône du jeune Óláf le Gros, mobilise juste avant la bataille de Nesjar (1015) :

Le jarl Svein rassembla des troupes dans tout le fylki de Trondheim juste après Yule, appelant une levée [leiðangri], et fit également préparer des navires. En ce temps-là, il y avait en Norvège un grand nombre de lendir menn. Beaucoup d'entre eux étaient puissants et de si haute naissance qu'ils descendaient directement de familles royales ou ducales, et ils étaient aussi très riches. Quiconque gouvernait le pays, qu'il soit roi ou jarl, dépendait d'eux, car dans chaque fylki c'étaient ces lendir menn qui avaient la plus grande influence sur les boendr. Le jarl Svein était fort ami avec ces lendir menn, il lui était donc aisé de rassembler des troupes. Einar Þambarskelfir, son beau-frère, était dans sa troupe, ainsi que nombre d'autres lendir menn, et aussi beaucoup qui avaient

1 Ibid, p. 457 (OH ch.167).

2 Ibid, p. 456 (OH ch.165).

3 Pour une analyse complète de la vision du règne du futur saint Óláf par Snorri, cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 15 8-160.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 98 (HG ch.3).

5 Par ailleurs, la date d'établissement de cette institution est discutée, ainsi que son évolution. Pour un rapide résumé des débats historiographiques et une bonne mise en perspective du leiðangr, l'on peut consulter NIELS LUND, « Is leidang a Nordic or a European phenomenon? », in ANNE NØRGA°RD JØRGENSEN; BIRTHE L. CLAUSEN (EDS.), Military Aspects of Scandinavian Society in a European Perspective, AD 1-1300: Papers from an International Research Seminar at the Danish National Museum, Copenhagen, 2-4 May 1996, National Museum, Copenhagen, 1997, pp. 195-199.

auparavant juré fidélité au roi Óláf, lendir menn aussi bien que boendr. 1

Un jarl, qui auparavant partageait le pouvoir avec d'autres dans un pays sans roi, peut donc utiliser le leiðangr contre un prétendant au trône, allant jusqu'à entamer la légitimité déjà acquise par ce dernier, puisque le rejoignent « beaucoup qui avaient auparavant juré fidélité au roi Óláf ». Mais surtout, Snorri souligne bien le rôle des grands, à nouveau, quoiqu'ils soient ici désignés plus précisément : ce sont les lendir menn que nous avons déjà évoqués. À travers eux, l'on peut mobiliser les boendr. Encore la chaîne de la mobilisation ne s'arrête-t-elle pas là ; elle peut atteindre les agriculteurs non- propriétaires, voire les esclaves (þrælar) 2. Snorri décrit ainsi l'armée qui combat contre Óláf le Gros à Stiklestad : « comme l'on peut s'y attendre dans une aussi grande armée, toutes sortes de gens s'y trouvaient. Il y avait un bon nombre de lendir menn et une grande multitude de boendr, mais la masse la plus importante était composée de métayers 3 et de laboureurs 4 ». Un peu plus haut, Snorri rapporte que ceux qui la dirigent « rassemblèrent là [dans le Trondheimfjord] tout le monde, de l'homme libre [þegn] à l'esclave [þræl], puis partirent pour le Veradalr » 5. L'on pourrait être, là encore, tenté d'y voir une manière de déprécier les adversaires du roi Óláf le Gros. Mais les esclaves interviennent comme guerriers ailleurs dans la Heimskringla 6 ; des personnes d'origine servile peuvent même remplir la fonction d'ármaðr, amenés éventuellement à commander des troupes, d'une manière qui n'est pas sans rappeller les ministériaux allemands.

De plus, la chaîne est multidimensionnelle : non pas seulement verticale (roi - jarl - lendir menn - boendr - agriculteurs non-propriétaires - esclaves), mais également horizontale, faisant appel à la famille et aux familiers, au sens large. La mobilisation entreprise par le jarl Svein contre Óláf le Gros le montre déjà : présent à ses côtés est Einar Þambarskelfir, son beau-frère - qui a, il est vrai, ses propres raisons d'affronter Óláf. Le débat entre les roitelets de l'Uppland pour décider s'ils doivent soutenir ou non le même Óláf le Gros dans sa lutte pour le trône montre bien l'importance de l'argument de la parenté - mais montre aussi qu'il ne fonctionne pas automatiquement et infailliblement, lui non plus 7. Un autre lien apparaît, tout aussi important : celui de proximité, bien suggéré par Snorri dans la phrase « dans chaque fylki c'étaient ces lendir menn qui avaient la plus grande influence sur les boendr », qui, me semble-t-il, met l'emprise géographique au même rang que la richesse et le rang social ; le tout forge l'influence, les maillons de la chaîne de mobilisation.

À suivre le récit de Snorri, le leiðangr serait également à mettre dans cette catégorie de liens potentiels, avec l'autre institution ayant trait à la mobilisation, celle de la flèche de guerre (herör), flèche marquée de manière particulière que l'on fait circuler pour appeler à prendre les armes. Il s'agit, en fait, plus d'un signal d'alarme - et au sens étymologique du terme - que d'un ordre de mobilisation 8 ; et, dans la Heimskringla, nous la voyons utilisée plus aisément encore que le leiðangr, aussi bien par des magnats projetant de s'opposer au roi9 que par les boendr eux-mêmes 10.

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 279 (OH ch.46).

2 Au singulier þræll. Certains, par exemple MICHAEL IRLENBUSCH-REYNARD, «Killing to qualify: The underprivileged assassins of Eyrbyggja saga», Nordica Bergensia, 33, 2005, (appendix), affirment qu'« esclave » est une traduction pertinente ; mais d'autres termes, comme « serf », ont pu être proposés. Voir lexique.

3 þorparar, singulier þorpari, péj. : membre de la basse paysannerie, métayer, rustre. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 742.

4 verkmenn, singulier verkmaðr : ouvrier agricole, laboureur, travailleur. Ibid, p. 697.

5 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 505 (OH ch.216).

6 Cf. Ibid, p. 147 (OT ch.5) et p. 274 (OH ch.39).

7 Ibid, pp. 271-273 (OH ch.36). Pour un traitement détaillé des liens de parenté dans la Heimskringla, cf. également SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 112 ff.

8 La flèche de guerre est rapprochée de la pratique écossaise, et également suédoise, de la croix ardente (fiery cross ou Crann Tara) dans RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 545.

9 Ce que fait, par exemple, le hersir Dala-Guthbrand pour convoquer une assemblée des habitants du voisinage, qu'il incite ensuite à la résistance contre l'entreprise de conversion forcée d'Óláf le Gros ; SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 369 (OH ch. 112).

10 Évoqué deux fois au sujet de la résistance de ces derniers aux efforts missionnaires d'Óláf Tryggvason ; Ibid, p. 199

Le processus de mobilisation apparaît donc comme un agrégat de liens de diverses natures : obligations familiales, obligations personnelles, obligations institutionnelles, mais dans tous les cas obligations toutes théoriques qui peuvent, en fait, amener des résultats fort variables lorsqu'elles se heurtent à la volonté de soutenir ou de ne pas soutenir celui - ou ceux - qui cherchent à obtenir ce même soutien. Le mécanisme est compliqué par le fait que les acteurs qui y interviennent peuvent, chacun à leur niveau, solliciter ces divers liens horizontaux ou verticaux, qui ne sont jamais exclusifs à un seul personnage, qu'il soit roi ou non, quoique l'accès à ces moyens de mobilisation ne soit pas non plus indiscriminé : l'on peut voir un bóndi utiliser la flèche de guerre ou les liens de parenté, mais non pas ordonner un leiðangr.

Cependant, ce tableau ne doit pas non plus nous faire dire que la mobilisation est, chez Snorri, un mécanisme complètement hasardeux, aléatoire et incontrôlable, comme un jet de dé en début de partie. À plusieurs reprises, nous voyons dans la Heimskringla des exemples de mobilisations ciblées, limitées. Elles peuvent l'être quantitativement : ainsi, il est dit que Harald le Sévère mobilise, pour une expédition au Danemark et par le moyen du leiðangr, « à travers tout le pays, la moitié des hommes et des vaisseaux pour sa flotte » (bauð hann leiðangri út af öllu landi, hálfum almenningi að liði og skipum) 1 tandis que par la suite, pour une autre expédition au Danemark, il « convoqua par le leiðangr tous les hommes de Norvège » (bauð Haraldur konungur út leiðangri, almenning úr Noregi) 2. Cela est directement lié à une limitation qualitative : plusieurs fois, quoiqu'assez rarement, est fait le choix de se séparer, dès le début d'une opération ou au cours de celle-ci, des moins bons éléments de la force rassemblée, comme le fait Óláf le Gros, toujours pour une expédition contre le Danemark, lorsqu'il décide de n'emmener avec lui que « ces éléments qu'il considérait comme les plus aguerris et les mieux équipés », laissant le reste de ses navires et équipages, obtenus par leiðangr, retourner chez eux 3.

Il y a, dans la Heimskringla, quelques passages qui décrivent ce que nous appellerions des désertions ou mutineries, mais qui correspondent plutôt, là encore, à un retrait - plus ou moins total - de consentement, à une démobilisation volontaire pourrait-on dire si le terme ne renvoyait pas à un processus complètement étranger à la Scandinavie altimédiévale. Les raisons de ces réticences à maintenir la mobilisation vont de la longueur excessive d'une expédition lointaine 4 à la trahison caractérisée 5, en passant par une réserve inexpliquée 6 - nous aurons par la suite l'occasion de voir que les motifs ne manquent pas pour prendre, ou ne pas prendre, part à des opérations guerrières. Mais dans l'ensemble, la Heimskringla donne plutôt l'impression qu'une fois passé le moment critique de la mobilisation initiale, la force - ou la faiblesse - qui en découle est un fait accompli, qui, sauf exception, varie peu, du moins en dehors de ce qui résulte du contact avec l'ennemi. Cela est, sans doute, à relier au fait que, souvent, ces mobilisations sont à court terme : l'on mobilise plutôt pour une opération ponctuelle ou pour une bataille, quoiqu'il ne soit pas rare de mobiliser pour une expédition plus longue et plus lointaine - mais, nous l'avons vu, ce sont parmi ces mobilisations à long terme que l'on trouve des exemples de limites volontairement données à la mobilisation.

(OT ch.59) et p. 204 (OT ch.65).

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. Nóregs konunga sögur, G.E.C. Gads Forlag, Copenhague, 1911, p. 422 ( HHarð. ch.32). Ce que Lee M. Hollander traduit par « une demi-levée » ; SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 601.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. Nóregs konunga sögur, cit., p. 484 ( HHarð. ch.60). Ce que Lee M. Hollander traduit par « une levée complète » ; SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 623.

3 Ibid, p. 434 (OH ch.34).

4 Par exemple, il est dit des Suédois prenant part avec Óláf le Gros à une expédition contre le Danemark qu'ils « étaient impatients de rentrer chez eux » ; Ibid, p. 443 (OH ch.51).

5 À la bataille d'Ósló (1161), Guðröð, roi des Hébrides, fait en sorte que ses troupes fuient avant même que le combat ne commence ; Ibid, p. 784 ( HHerð. ch.17).

6 Comme dans ce cas où « Grégóríús voulait marcher vers le nord contre Hákon, mais beaucoup ralentirent [ces efforts], de sorte que rien ne fut fait à ce propos cet hiver-là. » Ibid, p. 770 ( HHerð. ch.4).

Cette qualité critique du moment de la mobilisation, tremplin pour une campagne militaire ou obstacle sur lequel l'on trébuche et qui fait avorter toute possibilité d'action, permet de bien comprendre tout l'enjeu des discours, des représentations et démonstrations par lesquels un locuteur- acteur se montre aux autres. Et, dans le cas de la querelle de succession entre Hákon le Bon et Eirík à la Hache Sanglante que nous avons utilisé plus haut pour illustrer, justement, à quel point la mobilisation pouvait faire la différence entre deux adversaires, il est très clair que les traits guerriers, et plus généralement violents, de leurs portraits respectifs apparaissent comme l'une des pierres d'achoppement. Durant sa jeunesse qui, à l'instar de celle de tant d'autres jeunes princes, est décrite comme fort aventureuse, Eirí k s'est bâti une forte réputation guerrière, bien renvoyée par son portrait, que nous avons déjà cité 1, et par son surnom. Mais il est, sans doute, allé trop loin, tuant notamment l'un de ses frères, Bjorn dit « le Marchand » (kaupmann) à cause d'une querelle entre eux, ce pourquoi les gens de Ví k prirent Eirí k en haine 2.

D'où, sans doute, ce qui explique l'échec d'Eirí k à rassembler des partisans : si l'on suit ce que rapporte Snorri, l'on a dû voir en lui un probable continuateur de ce qui était - d'après Snorri toujours - reproché à son père, Harald à la Belle Chevelure : vouloir « rendre esclaves tous les hommes du pays et les oppresser » 3. Hákon le Bon, lui, confirme dès son premier discours les droits (óðal 4) des boendr sur leurs propriétés ; d'après Snorri, Hákon apparaît alors comme « un roi qui en tout était semblable à Harald à la Belle Chevelure, à cette différence près que [...] cet Hákon voulait le bien de tous et avait offert de rendre aux boendr les propriétés que le roi Harald leur avaient confisquées » 5. La différenciation entre Hákon et Eirí k - qui était l'héritier préféré de Harald à la Belle Chevelure 6 - ne se base donc certes pas uniquement sur des éléments guerriers ; mais il me semble que c'est assez bien la résumer que de dire que Hákon apparaît comme un roi de justice face à Eirí k, dont les traits guerriers - et violents, et oppresseurs - paraissent trop prononcés.

Cependant, ces mêmes traits guerriers ne sont pas absents de l'image de Hákon ; ce sont, à mon sens, eux qu'il faut - entre autres - voir dans l'idée qu'à l'exception de sa bienveillance envers les boendr, Hákon était « en tout semblable à Harald à la Belle Chevelure ». C'est d'ailleurs par la force que Hákon le Bon l'emporte sur Eirík à la Hache Sanglante : force acquise grâce à la mobilisation, mobilisation réussie grâce à l'élection par diverses assemblées populaires, élection obtenue grâce à un programme de respect des droits des boendr et de clémence. Là encore, rien d'aussi simple qu'une bipartition entre le roi de paix et de justice d'une part, le roi de violence et de guerre d'autre part ; Hákon aussi brandit la violence royale. Mais il peut le faire justement parce qu'il s'agit d'une violence limitée, bâtie par le consentement des boendr et des « hommes puissants », une violence pour ainsi dire contractuelle. Eirík à la Hache Sanglante, de son côté, semble privé d'une capacité à la violence suffisante pour avoir trop pratiqué cette même violence, et s'être ainsi aliéné trop de « contractants », qui choisissent de prendre contre lui le parti de Hákon. La situation entre ces deux hommes rappelle assez bien le problème rencontré par le roi Óláf de Suède face à Þorgný le logsogumaðr et à l'assemblée des boendr 7 : celui, là encore, d'une capacité royale à la violence qui semble, dans ce cas, être obligatoirement contractuelle - et contrôlée de près.

Il y a pourtant, dans la Heimskringla, un fort lien entre le pouvoir royal et la mobilisation, à tel point
que, dans certains cas, il semble que le roi fasse l'armée, comme lorsque Snorri rapporte l'accession au
trône de Harald Gilli à qui le Haugaþing 8 vient de donner la moitié de la Norvège : « Harald

1 Ibid, p. 95 (Hhárf. ch.43 ; HHárf. ch.44 dans l'édition de Finnur Jónsson).

2 Ibid, p. 89 ( HHárf. ch.35 ; HHárf. ch.36 dans l'édition de Finnur Jónsson).

3 Ibid, p. 96 (HG ch.1).

4 Un óðal est une terre détenue en patrimoine par quelqu'un, comparable à l'alleu. Cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 470.

5 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 96-9 7 (HG ch.1).

6 Ibid, p. 88 ( HHárf. ch.33 ; HHárf. ch.34 dans l'édition de Finnur Jónsson).

7 Ibid, pp. 320-321 (OH ch.80).

8 Þing désigne ici une assemblée publique, mais le mot peut aussi désigner « une rencontre, une entrevue », voire

s'entoura d'une garde du corps et de lendir menn nommés [par lui]. Bientôt une troupe se rallia à lui qui n'était pas moins grande que celle du roi Magnús » 1. Ou bien c'est l'armée qui fait le roi, cas illustré par l'apparition des « Jambes de Bouleau » (birkibeinar) :

Il y avait un homme appellé Eystein qui était considéré comme [étant] le fils du roi Eystein Haraldsson. L'on raconte qu'il était encore un jeune homme qui n'avait pas atteint l'âge adulte lorsqu'un été, il apparut à l'est, en Suède, et se mit à la recherche de Birgir Brosa, qui était marié à Brígiða, l'une des filles de Harald Gilli et la tante paternelle d'Eystein. [Le jeune] Eystein leur révéla ses ambitions, et requit à cet effet leur assistance. Le jarl et son épouse eurent bonne opinion de l'affaire et lui promirent leur aide. Il demeura là un certain temps. Le jarl Birgir procura à Eystein une petite troupe, lui donna une somme généreuse pour sa subsistance et de beaux présents lorsqu'il s'en alla. Tous deux lui promirent leur amitié. Après quoi Eystein marcha vers le nord [l'ouest] sur la Norvège et arriva finalement à Vík. Là, les hommes affluèrent pour se joindre à lui, et sa bande crût. Ils firent Eystein roi, et restèrent à Vík cet hiver. 2

Le roi n'est certes pas le seul à mobiliser, mais globalement, c'est lui qui est censé mobiliser le mieux. Si d'autres personnages en théorie en-dessous du roi mobilisent contre ce dernier, alors le pouvoir royal fait face à une difficulté réelle, éventuellement dangereuse, mais non insurmontable ; par contre, si le roi ne peut plus mobiliser suffisamment, c'est le signe certain d'une crise profonde qui oblige soit à fuir, comme le font Eirí k à la Hache Sanglante en tant que prétendant débouté et Óláf le Gros en tant que roi contesté, soit à composer, comme Magnús l'Aveugle (blinda) face à Harald Gilli : « mais, parce que Magnús pouvait rassembler considérablement moins d'hommes [que Harald Gilli], il n'eut pas d'autre choix que de partager le royaume avec Harald » 3.

Cela peut surprendre, étant donné que les rois, comme tous les grands, disposent d'une troupe permanente autour d'eux, cette hirð que nous avons déjà évoquée et qui semble gagner en importance et en organisation au fil du temps. Mais, quoique son rôle soit important et parfois essentiel, elle n'est pas toujours suffisante, surtout s'il s'agit de faire face à une mobilisation quelque peu massive de l'adversaire. De plus, nous l'avons vu, l'existence de la hirð n'est pas, elle non plus, inconditionnelle ; elle requiert, notamment, un entretien financier 4. Snorri évoque également à plusieurs reprises le fait que plusieurs grands rivalisent entre eux pour attirer les meilleurs hommes dans leur hirð 5. Il s'agit donc, là aussi, en quelque sorte d'une mobilisation, et en tout cas d'un enjeu de démonstration de la part des grands, quoique les modalités en soient différentes par rapport, par exemple, à l'appel au leiðangr. Notons, par contre, qu'il est un cas dans la Heimskringla où l'on se propose d'utiliser les gestir 6 pour mobiliser de force des hommes, à la manière des press-gangs des XVIIe - XVIIIe siècles 7. L'exemple est tardif, ce qui peut faire penser à un renforcement relatif du pouvoir royal ; mais il est sans doute surtout lié au contexte de guerre civile qui prévaut alors en Norvège.

Dernière précision importante : dans la Heimskringla, les chances de réussir à mobiliser ne semblent pas être les mêmes partout. Il y a, semble-t-il, une idée politique, mais aussi stratégique, de « base de pouvoir » (power base) dont la localisation est liée notamment au degré de soutien que tel ou tel personnage peut espérer dans telle ou telle région. Cet avis des habitants du Gautland de l'ouest, essayant de décider qui suivre, du roi de Norvège ou du roi de Suède, est un fort bel exemple de raisonnement stratégique : « Mais le roi de Norvège est trop éloigné, dirent-ils, car l'essentiel de son

(au pluriel) « des choses, objets de valeur ».

1 Ibid, p. 715 (MB.HG ch.1).

2 Ibid, p. 815 (ME ch.36).

3 Ibid, p. 715 (MB.HG ch.1).

4 Bien mis en relief, par exemple, par la façon dont les rois Eystein et Sigurð Haraldsson comptent réduire à presque rien le pouvoir de leur frère Ingi : « et ils tombèrent aussi d'accord sur le fait que le roi Ingi devrait n'avoir que deux ou trois domaines et en tout assez de propriétés pour pouvoir avoir autour de lui trente hommes ». Ibid, pp. 760-761 (Ingi ch.26).

5 Ainsi du roi et de la reine de Hólmgarð ; Ibid, p. 162 (OT ch.21).

6 Les gestir (« hôtes ») sont des hommes du roi, mais d'un rang inférieur aux hirðsmenn. Cf. lexique.

7 Ibid, pp. 720-721 (MB.HG ch.5).

domaine [landsmegin] est à une grande distance de nous. Il sera plus sage d'envoyer des hommes au roi de Suède et d'essayer de conclure quelqu'arrangement avec lui. Mais si nous n'y parvenons pas, alors nous aurons le recours de rechercher le soutien du roi de Norvège. » 1 L'espace et sa maîtrise jouent ainsi un rôle important dans les conflits de la Heimskringla, non parce que ces conflits ont lieu entre régions 2, mais parce qu'il est essentiel pour un locuteur-acteur de conserver sa base de pouvoir - qui est aussi, souvent, son point de repli en cas d'échec - et de ne pas s'en trouver coupé. Ce problème est particulièrement bien illustré par les invasions en terre étrangère : il s'avère souvent difficile de mobiliser, et plus globalement de recevoir du soutien, dans quelque région outre-mer où l'on vient de débarquer avec son armée 3. Notons enfin qu'il est au moins un cas, dans la Heimskringla, où une mobilisation échoue, non seulement à cause d'une certaine mauvaise volonté de la population, mais surtout en raison d'une « famine d'hommes combattants [aleyða að vígjum mönnum] » 4.

Le schéma suivant (Fig. 1 ; cf. p. 50) est donc à considérer comme une tentative de résumer le fonctionnement global et moyen de ce que l'on pourrait appeler le « cycle du succès » chez Snorri, à partir des divers idéaux princiers, point de départ qui n'est pas le seul possible mais correspond à ce que nous avons étudié jusqu'ici. Capitale pour le fonctionnement de ce schéma est la règle d'or de Snorri, telle que l'a relevée et formulée S. Bagge : « le succès engendre le succès » (« nothing succeeds like success » 5). Elle appuie l'idée d'un cycle, et rappelle que l'essentiel est ici le succès, la victoire.

Dans ce schéma, nous partons, pour les besoins de la démonstration, des divers traits idéaux étudiés ci-dessus, au rapport plus ou moins lointain à l'activité guerrière et à l'image - trop monolithique - du « roi de guerre » : rusé, généraux, chanceux... La liste n'est pas exhaustive. À partir de ces traits, combinés en fonction de sa situation, un locuteur-acteur possède une image, terme qui permet de recouper les concepts de posture, de démonstration, de discours ; une image construite par lui-même, mais aussi par les autres. Cette image - qui est, retenons-le, autant discours qu'actes, les deux éléments étant indissociables - peut remporter le succès, étant pertinente à la situation. Le succès permet alors un premier mécanisme cyclique, en apportant la preuve des vertus : l'image se nourrit ainsi elle-même. Mais il apporte aussi - là encore, tant par le discours que par les actes - un certain nombre de ressources, qui permettent, jointes au succès lui-même, d'entretenir le consentement, la capacité à commander, donc à mobiliser. Ceci permet au locuteur-acteur de continuer à agir - et à mettre en paroles et en spectacle ses actes : ainsi, le cycle reprend, et c'est un cycle ascendant.

Au contraire, si l'image est non pertinente par rapport à la situation (comme dans le cas d'Eirí k à la Hache Sanglante), ou est rendue incohérente par l'évolution des événements ou par un adversaire qui parvient à la déprécier, il y a échec. Comme dans le cas du succès, cet échec a une première conséquence, que l'on pourrait qualifier de discursive - mais tout à fait lourde - en permettant à un adversaire de bâtir un « anti-idéal » du locuteur-acteur, qu'il pourra alors utiliser pour mettre en lumière sa propre image. De plus, de la même manière que le succès renforce les ressources du locuteur-acteur, l'échec les vide, jusqu'à le mener au retrait de consentement qui risque fort de le priver de tout moyen de mettre en place de nouvelles actions ou de nouveaux discours pour rattraper son précédent échec, remonter la pente - car il y a bien une idée de « pente » chez Snorri, comme il y a une idée de cycle ascendant, et la meilleure illustration en est le règne d'Óláf le Gros 6 . Au bout de

1 Ibid, p. 343 (OH ch.94).

2 SVERRE H. BAGGE, «The Structure of the Political Factions in the Internal Struggles of the Scandinavian Countries During the High Middle Ages», cit., pp. 309-3 10.

3 Il y a cependant, comme souvent, des exceptions : ainsi, Ragnfröth parvient à mobiliser fort bien au cours de son invasion de la Norvège contre le duc Hákon Sigurtharson, mais il faut aussi considérer que Ragnfröth est l'un des fils d'Eirík à la Hache Sanglante ; il est donc possible qu'il ait des relations sur place, encore que cela ne soit pas précisé. SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 157 (OT ch.17).

4 Ibid, p. 495 (OH ch.205).

5 Règle que S. Bagge établit pour la première fois au sujet de la guerre en tant que moyen de succès ; SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 96.

6 Ibid, pp. 37-38.

cette pente, une rupture qui équivaut, souvent, à la mort.

Ce qui rend le thème de la guerre intéressant, dans la perspective de ce schéma, est qu'elle intervient comme un pivot majeur, quoiqu'elle ne soit sans doute pas la seule. D'abord parce que, comme on l'a dit, les traits ayant le rapport le plus direct à la guerre (aventureux, victorieux, impétueux...) sont, à mon avis, ceux qui sont les plus susceptibles d'être retournés par un adversaire, du moins ils apparaissent tels dans les discours rapportés par Snorri ; compte tenu du fait que toute image est toujours en concurrence avec une ou plusieurs images adverses, l'on pourrait dire que la guerre est le principal champ de bataille. De plus, la guerre est une pierre de touche, quoique non la seule : elle permet de mettre à l'épreuve la chance, l'habileté aux armes, la ruse... et c'est, bien sûr, l'un des lieux où se décide le succès (la victoire) ou l'échec (la défaite), quoiqu'une victoire guerrière ne mène pas automatiquement au succès, ni une défaite, à l'échec.

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