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La guerre dans la "heimskringla" de snorri sturluson

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par Simon Galli
ENS-LSH - M1 Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans 2008
  

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Rusé, chanceux, aux oreilles nombreuses

Un certain nombre d'éléments transparaissent dans la Heimskringla qui renforcent encore le rôle des chefs, et permettent d'entrevoir un sens à ces multiples concentrations qui s'opèrent sur eux - de l'attention du narrateur, de la pugnacité de leurs troupes, de la violence adverse. Nous les pouvons percevoir dans les portraits de princes que nous avons déjà cités, si nous mettons désormais de côté les qualités qui font de ces princes des combattants, excellents certes, mais qui ne semblent pas qualitativement différents des autres - cette distinction parmi les traits princiers étant, sans doute, fort abstraite et anachronique, mais, à mon avis, éclairante.

Ainsi, nous voyons que, dans le portrait de Harald le Sévère, avant même que ce dernier soit qualifié de « particulièrement adroit aux armes », il est dit que « selon l'opinion de tous, le roi Harald était, plus que tout autre, rusé (að speki) et plein de ressources ([að] ráðsnild), qu'il doive agir dans le feu de l'action ou faire des plans à long terme, aussi bien pour lui-même que pour les autres » 4. Voilà une description concise de qualités tactiques et stratégiques qui ne laisse rien ou presque de côté... L'attribution de qualités intellectuelles au chef est assez courante chez Snorri ; nous la retrouvons dans le portrait d'Óláf le Gros jeune 5 et celui du jarl Hákon 6, déjà cités. Mais globalement, ces qualités semblent moins répandues que la beauté ou la grande taille, et, si certains grands qui ne sont pas rois - comme Hákon - s'en voient pourvus, nous touchons peut-être là à une qualité plus exclusivement princière, qui marque un personnage apte au commandement et promis à de beaux succès, pour Snorri du moins.

De plus, les diverses sagas qui composent la Heimskringla donnent de nombreux exemples de ruses
brillantes mises en place par leurs héros. Par exemple, toute une partie de la Saga de Harald

1 Pour une discussion bien plus détaillée de la nature personnelle des conflits dans la Heimskringla, en-dehors des seules considérations stratégiques sur le leadership, cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 64 ff. et surtout SVERRE H. BAGGE, «The Structure of the Political Factions in the Internal Struggles of the Scandinavian Countries During the High Middle Ages», Scandinavian Journal of History, 24, 1999. (accessible via http://hdl.handle.net/1956/660).

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 330 (OH ch.86).

3 Un exemple quelque peu particulier semble confirmer cette analyse : lorsqu'Ásbjorn est tué par un homme du roi Óláf le Gros sans qu'il y ait intervention de ce dernier dans le meurtre, sa mère Sigríth exige de Þórir le Chien (hund) qu'il venge Ásbjorn en tuant Óláf, et non pas l'auteur du meurtre lui-même. Ibid, p. 393 (OH ch.123).

4 Ibid, pp. 660-661 ( HHarð. ch.99).

5 Ibid, pp. 245-246 (OH ch.3).

6 Ibid, pp. 192-193 (OT ch.50).

Sigurðarson (ou Harald le Sévère) relate comment, dans sa jeunesse, il prit toute une série de villes en Afrique grâce à de multiples stratagèmes de natures diverses 1, avant de s'échapper de Constantinople avec le trésor de l'empereur, franchissant avec son navire la chaîne qui ferme la Corne d'Or grâce à un mouvement de balancier obtenu en faisant courir ses hommes à la poupe, puis à la proue de son navire 2. Certaines de ces ruses ne sont guère étonnantes, comme lorsque Harald fait creuser une sape pour passer avec sa troupe sous les murs d'une cité ; d'autres sont plus exotiques et semblent se rattacher à des topoï, comme l'emploi d'oiseaux auxquels l'on attache des matières inflammables pour bouter le feu aux toits d'une ville 3, ou feindre la mort et exploiter l'avidité du clergé local pour entrer aisément dans la ville à l'occasion d'une procession funéraire 4. Il est également l'auteur d'une ruse fort grossière, grâce à laquelle il parvient pourtant à tromper un officier byzantin 5. Óláf le Gros est également l'auteur de stratagèmes comparables ; lorsqu'il cherche à prendre le pouvoir en Norvège, il réussit notamment à éliminer l'un de ses principaux adversaires, le jarl Hákon Eiríksson, qu'il capture après avoir fait chavirer son navire, grâce à... une chaîne dissimulée sous les flots et tendue au bon moment6. Ces deux rois, Harald et Óláf, sont à l'origine de l'essentiel des stratagèmes qui sont rapportés en détail par Snorri ; mais nous en relevons également quelques-uns qui ne sont pas attribués à un prince ou même à un personnage particulier, comme lorsque les forces de Hákon aux Larges Épaules (herðibreiðr) tendent un piège à Grégóríús en perçant, dans la glace recouvrant une rivière, des trous qu'ils dissimulent ensuite grâce à de la neige 7. Ce dernier exemple nous amène à considérer que, si l'attribution de stratagèmes parfois fort exotiques - mais aussi, parfois, d'une simplicité confondante - à un personnage principal apparaît comme un motif commun dans les sagas et bien présent dans la Heimskringla, il ne faut pas non plus en faire le seul facteur explicatif de la présence de ces mêmes stratagèmes, qui ne seraient donc pas là uniquement pour rehausser l'image d'un personnage.

Par ailleurs, et cela est cohérent avec les personnages à qui les stratagèmes sont généralement attribués, la ruse n'apparaît jamais comme traîtrise, déloyauté ou fausseté dans la Heimskringla, y compris dans la bouche de ceux qui en sont victimes. En voici un bel exemple, dans les paroles qu'échangent Óláf le Gros et le jarl Hákon Eiríksson après la capture du second par le premier :

Alors le roi Óláf dit : « Cela est certainement vrai, ce que l'on dit de ta famille, que vous avez belle apparence. Mais la chance t'a maintenant abandonné. »

Hákon répondit : « Ce n'est pas que la chance nous ait abandonnés. Cela a longtemps été le cas que tantôt l'un, tantôt l'autre de deux partis a eu le dessous. Ainsi il en est entre ta famille et la mienne : la victoire a été tantôt à vous, tantôt à nous. Je suis à peine sorti des années de l'enfance. Nous n'étions pas non plus prêts à nous défendre, nous n'avons jamais soupçonné qu'une attaque

1 Ibid, pp. 582-585 ( HHarð. ch.6-10).

2 Ibid, p. 589 ( HHarð. ch.15).

3 Employé dans SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 582 ( HHarð. ch.6). Pour une mise en contexte de cette ruse précise, l'on peut se référer à IAN MCDOUGALL, «Discretion and deceit: a re-examination of a military stratagem in Egils saga», in TOM SCOTT; PAT STARKEY (EDS.), The Middle Ages in the North-West: Papers Presented at an International Conference Sponsored Jointly by the Centres of Medieval Studies of the Universities of Liverpool and Toronto, Leopard's Head Press in conjunction with the Liverpool Centre for Medieval Studies, Oxford, 1995, p. 131.

4 Cf. INGER M. BOBERG, Motif-Index of Early Icelandic Literature, Munksgaard, Hafniae, 1966, pp. 174, entrée K911, et plus généralement la partie «K. Deceptions». La même ruse est décrite dans DUDON DE SAINT-QUENTIN, De moribus et actis primorum Normanniæ ducum, Typ. F. Le Blanc-Hardel, Caen, 1865, pp. 133-135.

5 Il s'agit en l'occurrence d'un tirage au sort, impliquant deux jetons, chacun porteur d'une marque. Harald demande à voir préalablement quelle marque choisit son adversaire, « afin que nous n'utilisions pas la même ». Puis, Harald tire le premier, jette aussitôt le jeton dans la mer, et prétend qu'il s'agissait du sien. Alors que l'officier, Gyrgir, lui demande pourquoi il ne l'a pas montré à tout le monde, Harald répond : « Prends celui qui reste [...] et tu reconnaîtras ta marque ». SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 580 ( HHarð. ch.4).

6 Ibid, p. 265 (OH ch.30).

7 Ibid, p. 781 ( HHerð. ch.14).

puisse être dirigée contre nous. Il est possible que nous ayons plus de succès une prochaine fois. » 1

Certes, Hákon se dit non préparé à se défendre, et argue également de son jeune âge ; mais ici, comme ailleurs, aucun jugement n'est porté sur la nature de l'attaque entreprise par Óláf, et les derniers mots de Hákon semblent presque dire : « c'était de bonne guerre ».

Ce texte présente également l'intérêt d'introduire un autre élément essentiel : la notion de chance (hamingja) 2. Sans nous attarder sur son rôle général dans la Heimskringla et les conceptions de Snorri, notons que la chance est un trait important pour un prince ; nous l'avons déjà rencontrée dans le portrait du jarl Hákon Sigurðarson, ci-dessus 3, dans lequel elle était, là encore, associée directement à la capacité de victoire. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, cette chance n'est pas personnelle ; et ce, en premier lieu parce que les grands qui en sont - ou non - dotés représentent des factions, des partis, qui peuvent se résumer ou non à des « familles », comme dans l'échange entre Óláf le Gros et Hákon. Le reproche d'un père, chef d'une insurrection contre Óláf le Gros, à son fils qu'il avait envoyé avec une armée contre Óláf et qui revient vaincu, le montre bien : « Avec peu de chance tu es parti, et cela te sera longtemps reproché » 4. De plus, cette chance n'est pas un trait statique, comme l'affirmation d'Óláf à Hákon le suggère bien ; elle est donc un élément dynamique dans les conflits entre les grands et entre leurs factions, où elle va de pair avec l'intelligence, le courage 5... Mais surtout, la chance d'un grand peut rejaillir sur ses hommes, et en cela elle apparaît véritablement comme une qualité de chef, efficace non seulement pour lui mais aussi pour ses subordonnés, dans l'accomplissement des actions entreprises par eux. Voici le passage qui affirme ceci le plus explicitement, quoiqu'il s'agisse ici, non pas d'une mission proprement militaire, mais d'une entreprise diplomatique risquée :

Le jour suivant, Hjalti dit à Bjorn : « Pourquoi as-tu l'air si abattu, ami ? Es-tu malade, ou es-tu en colère contre quelqu'un ? » Alors Bjorn lui rapporta ce qu'il avait dit, et ce qu'avait dit le roi, et déclara que c'était une mission dangereuse. Hjalti dit : « Les rois devraient être servis de telle manière que les hommes [qui accomplissent leurs missions] en retirent un grand honneur et sont tenus en plus haute estime que les autres. Mais leurs vies sont souvent en danger, et ils doivent être sereins face aux deux perspectives. Mais la bonne fortune du roi pourrait faire des merveilles. Et si tout se passe bien, tu pourrais retirer un grand honneur de cette entreprise. »

[...]

Hjalti alla devant le roi et le salua : « à présent, nous te demandons instamment de nous donner ta chance au long de ce voyage », et il fit ses adieux au roi. Le roi lui demanda où il allait. « Avec Bjorn », répondit-il.

Le roi dit : « Cela sera bon pour le succès de ce voyage que tu en fasses partie, car ta chance a été maintes fois éprouvée. Sois certain que mes voeux vous accompagneront, si cela peut vous aider, et que j'enverrai ma chance sur toi et sur vous tous. » 6

Au sujet de ce passage, Lee M. Hollander signale en note : « L'on croyait que la « chance » d'un roi était puissante et pouvait être conférée par lui à quelqu'un partant pour une mission dangereuse ». Mais, s'il y a effectivement une certaine insistance sur la chance royale, la chance, ou le manque de chance, peuvent, comme on l'a vu, aussi intervenir chez des princes, comme les deux jarlar Hákon susdits (Sigurðarson et Eiríksson), et même chez le fils d'un hersir 7 en rébellion contre son roi ; notons également qu'Óláf le Gros dit de la chance de Hjalti, l'un de ses scaldes, qu'elle a été « maintes

1 Ibid, pp. 265-266 (OH ch.30).

2 La place de la hamingja chez Snorri est discutée in extenso par SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 218 ff.

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 192-193 (OT ch.50).

4 Ibid, p. 371 (OH ch.112).

5 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 221.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 300-301 (OH ch.68-69).

7 Hersir est un titre qui suggère sans doute, à l'origine, un pouvoir de nature militaire, et en tout cas locale ; cependant, sa signification au moment où écrit Snorri n'est pas assurée. L'on a pu traduire ce mot par « baron ». Voir lexique.

fois éprouvée », et semble en faire plus de cas que de la sienne propre 1. La bataille, notamment, est par excellence un moment où la chance est éprouvée, comme le suggèrent bien les cas de Hákon Sigurðarson, Hákon Eiríksson, et du fils de hersir susdit. Il me semble donc qu'à nouveau, il n'y a pas de différence qualitative clairement établie entre la chance du roi et la chance de n'importe qui ou presque, quoiqu'il y ait très certainement, pour certains du moins, une différence quantitative.

Mais plus présentes et importantes chez Snorri, à mon avis, que la chance royale, sont les oreilles royales. Un proverbe, en effet, est fréquemment cité : « nombreuses sont les oreilles du roi » 2. L'on pourrait y voir un trait renvoyant aux capacités magiques d'Óðinn, qui, comme le rappelle la Ynglinga saga, disposait de la tête de Mí mir et de deux corbeaux pour lui rapporter toutes sortes de nouvelles 3. Il est vrai que Snorri précise assez rarement comment, exactement, telle ou telle nouvelle parvient au roi. Mais les quelques indices qu'il en donne pointent beaucoup plus vers un réseau d'informateurs que vers d'hypothétiques capacités mystiques du roi. Ainsi, un passage fort intéressant nous apprend que ce presque-roi qu'est le jarl Hákon Sigurðarson a à son service un certain Skopti, qui est d'ailleurs son beau-fils et qu'il estime « plus que tous les autres parents [de sa femme Þóra] » 4, voire même, semble-t-il, plus que son propre fils. « Lorsque [lui et le jarl] se rencontraient, Skopti devait informer le jarl de tout événement, et le jarl lui disait s'il en avait eu vent avant lui. Il était appellé Skopti le Messager [ou : « Skopti aux Nouvelles »] » 5. Voilà un homme de confiance du prince qui semble être un véritable chef-espion, quoiqu'aucune précision ne soit donnée sur la nature de ses renseignements, ni sur la manière dont il les obtient. Ce personnage - le seul, cependant, à être ainsi décrit dans la Heimskringla - nous amènerait donc à supposer l'existence, suivant le mot de Jean Deuve6, d'un « service secret scandinave », en tout cas d'un « service secret » royal, bien que les « oreilles » du roi ne soient assurément pas organisées de manière aussi formelle que le terme de « service secret » le suggère.

D'autres passages nous fournissent d'ailleurs des détails supplémentaires sur ces « oreilles » ; ainsi, lorsqu'il veut avoir des détails sur la christianisation du Veradalr, Óláf le Gros fait appel à l'un de ses ármaðr 7 :

« Il y avait un homme appelé Þoraldi qui était ármaðr du domaine royal de Haug [dans le Veradalr]. Le roi lui fit dire de le rejoindre en toute hâte. [...] Le roi le convoqua en privé et lui demanda si ce qu'il avait entendu était vrai. « On me parle des moeurs des gens sur les terres à l'intérieur du Trondheimfjord, et est-ce vrai qu'ils font des sacrifices ? Je veux que tu me dises les faits », dit le roi, « comme tu les connais. Tu me dois cela, car tu es mon homme. »

Þóraldi répondit : « Sire, laisse-moi tout d'abord te dire que j'ai amené avec moi à la ville mes deux fils et ma femme, et tous les biens meubles que je pouvais emporter. À présent, si tu veux que je te dise la vérité sur cela, je suis à tes ordres. Mais si je te dis comment sont les choses, tu devras me protéger. » 8

Comme Óláf le Gros le lui promet, Þóraldi lui rapporte alors ce qu'il sait des sacrifices, qui y assiste,
qui les organise, et où ils auront prochainement lieu. Disposant de ces renseignements, Óláf peut

1 Dans un autre passage fort intéressant, mais qui ne concerne guère l'activité guerrière, Óláf le Gros loue la chance d'un autre de ses scaldes, Sigvat, et remarque : « Il n'est pas étonnant que la chance favorable aille de paire avec la sagesse ». Ibid, p. 390 (OH ch.122).

2 Évoqué dans les passages suivants : Ibid, p. 216 (OT ch.82) ; p. 450 (OH ch.160) ; p. 633 ( HHarð. ch.69).

3 Ibid, p. 11 (Yngl. ch.7).

4 Ibid, p. 159 (OT ch.19).

5 Ibid, p. 160 (OT ch.20).

6 Cf. JEAN DEUVE, Les Services secrets normands : la guerre secrète au Moyen âge, 900-1135, C. Corlet, Condé-sur-Noireau, 1990, pt. , et notamment la partie introductive traitant de « La tradition et la pratique du « renseignement » chez les Vikings ».

7 Intendant d'un domaine royal, souvent d'origine non-libre, ayant également des fonctions de police et de collecte d'impôts ; voir lexique. Þórir le Phoque (Sel-Þórir) en offre un bel exemple : SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 377 (OH ch.116) et 378-380 (OH ch.117).

8 Ibid, pp. 366-367 (OH ch.109).

immédiatement rassembler ses hommes, lancer une expédition, prendre les sacrificateurs par surprise, tuer les organisateurs et capturer de nombreux autres personnages, ce qui lui permet ensuite d'imposer sa volonté aux gens du Veradalr. Cet exemple nous montre combien l'apport d'un membre de la clientèle royale, bien introduit sur le terrain, peut être précieux à l'exercice du pouvoir - et de la violence - royal ; il rappelle également que Þóraldi n'a rien d'un espion professionnel, puisqu'il a besoin de réclamer, lorsqu'on lui demande d'en faire fonction, la protection du roi pour lui-même, sa famille, et ses biens.

En fait, qu'il s'agisse de parents, comme dans le cas de Skopti, de subordonnés, comme dans le cas de Þóraldi, ou encore de clients plus ponctuels acquis grâce à la générosité princière, comme dans le cas des préparations faites par Knút le Grand (inn ríki) pour prendre la Norvège à Óláf le Gros 1, il s'agit d'obtenir un réseau de relations pouvant éventuellement, mais non exclusivement, faire fonction de « service secret ». Celui-ci permet au prince de se protéger, d'identifier les menaces, de planifier, et généralement d'agir préventivement, comme dans le cas des renseignements apportés par Þóraldi. Mais, à nouveau, il ne s'agit en rien d'un privilège royal ou princier. L'anecdote suivante, qui se déroule après la bataille de la rivière Níz entre Harald le Sévère et le roi Svein de Danemark, le suggère bien ; les Norvégiens sont en train de débattre des mérites de ceux qui ont combattu dans la bataille, notamment de ceux du jarl Hákon Ívarsson :

Les hommes dirent qu'il [Hákon] avait surtout été chanceux en ceci qu'il avait mis en fuite nombre de Danois. Le même homme répliqua : « C'était une fortune meilleure encore que de sauver la vie du roi Svein. »

L'un des hommes répondit : « Tu n'es probablement pas sûr de cela. »

Il répliqua : « Je le sais pour certain, car c'est l'un des hommes qui a amené le roi à terre qui me l'a dit. »

Alors le dicton s'avéra exact, selon lequel « nombreuses sont les oreilles du roi » : cela fut rapporté au roi, et aussitôt il fit seller de nombreux chevaux, et partit immédiatement dans la nuit avec deux centaines [240] d'hommes.

Ils rencontrèrent des hommes qui allaient à la ville avec de la farine et du malt. Un homme du nom de Gamal était dans la troupe du roi. Il alla jusqu'à l'un des fermiers qui était une de ses connaissances. Ils eurent une conversation à part. Gamal dit : « Je te donnerai de l'argent si tu vas trouver le jarl Hákon en chevauchant le plus vite que tu le peux par des chemins secrets et par la route la plus courte que tu connaisses, pour lui dire que le roi compte le tuer. Car le roi sait maintenant que le jarl a aidé le roi Svein à gagner la terre près de la rivière Níz. » 2

Ici et en d'autres endroits, nous voyons les grands disposer eux aussi de réseaux, même au-delà des supposées frontières, qui leur permettent éventuellement de prendre une longueur d'avance sur les rois, comme c'est le cas pour Hákon Ívarsson, qui réussit à échapper à la vindicte de Harald.

Un commandement complexe

Chanceux, rusé, aux oreilles nombreuses : voilà un portrait royal qui, dans ses deux derniers termes surtout, semble entrer en contradiction avec celui du roi comme combattant redoutable, se ruant en avant dans la bataille sans armure, brandissant à deux mains sa hache, « impatient de combattre ». En effet, des stratagèmes et opérations de renseignements royaux, ressort plutôt l'image d'un roi froid planificateur. La contradiction apparente renvoie à celle déjà perçue, notamment dans le mannjafnaðr de Sigurð et Eystein, entre l'idéal d'une politique guerrière, audacieuse, ambitieuse, et celle d'une politique raisonnable, « encline à la tranquillité », favorable à l'agriculture, au commerce et à la prospérité du pays. Mais cette fois, Snorri n'explique en rien, ni par le tempérament ni autrement, l'apparente différence entre les diverses pratiques royales de la guerre.

Soulignons cependant les constantes rencontrées dans notre étude des rois guerriers et des rois de

1 Ibid, p. 451 (OH ch.161).

2 Ibid, p. 633 ( HHarð. ch.69).

guerre chez Snorri. Incontestablement, la plus nette est l'absence globale de distinction fondamentale entre les rois et les autres grands pour ce qui est des rapports à la guerre. Si différence il y a, elle est quantitative, et même alors, n'est pas toujours à l'avantage du roi, surtout lorsqu'il doit faire face à plusieurs grands ligués contre lui, comme Óláf le Gros. En fait, il semble que, pour Snorri, la différence entre pratiques royales et pratiques princières en général soit surtout une question d'échelle. Nous voyons un magnat tel qu'Erling Skjálgsson se comporter comme un roi sur ses propres terres, ayant avec lui une troupe d'hommes « comme s'il s'agissait d'une garde du corps royale » 1, et ce même Erling ne recourt pas, pour entretenir ses troupes, à des moyens différents de ceux employés par un futur roi, ou même par un roi en titre. Lorsque le jarl Hákon Sigurðarson, magnat exceptionnellement puissant, règne sur l'ensemble de la Norvège, Snorri traite son règne presque comme il traite le règne des rois en titre 2, et le portrait qu'il en fait, ou les actes qu'il rapporte, pourraient être ceux d'un roi. Ce qui amène à dire qu'il y a, chez Snorri, un modèle général de la pratique de la guerre qui n'est en rien exclusif aux rois 3. Par contre, les chefs, et notamment les chefs suprêmes, revêtent une importance particulière.

Autre élément essentiel, l'existence simultanée de différenciations fortes construites dans et par les discours, et de liens aussi bien symboliques que concrets, entre divers éléments qui exercent des forces et des réactions les uns sur les autres, comme dans le cas du système guerre-butin-prestige sollicité par Sigurð le Croisé 4. Ce qui doit nous amener à penser que l'apparente contradiction entre le roi froid planificateur et le roi bouillant guerrier n'est pas si complète que cela. Reprenons les exploits martiaux et furieux de Harald à la Belle Chevelure à la bataille de Sólskel 5. Quoique dignes d'un berserkr, ils ne l'empêchent pas, par la suite, de réagir d'une manière bien différente à une provocation d'Æthelstân, roi d'Angleterre, lorsque celui-ci lui fait parvenir une épée afin de signifier que Harald est son homme lige : « le roi Harald comprit alors que cela avait été fait pour le railler [...]. Cependant, il avait l'habitude de prendre soin de contrôler ses émotions lorsque la rage ou la furie menaçaient d'en prendre le dessus, et ainsi de laisser sa colère passer, afin de pouvoir traiter les problèmes sans passion. » 6 À Sólskel, il était pourtant « enragé et furieux » !

La comparaison de ces deux passages m'avait, au premier abord, semblé montrer une réelle contradiction. En fait, je pense qu'il ne faut pas exagérer celle-ci. Tout d'abord, l'enjeu de démonstration que nous avons déjà relevé doit nous rappeler que la fureur comme le calme peuvent être feints 7, soit par les acteurs eux-mêmes, soit par ceux qui rapportent leurs actes. Incontestablement, la bataille se prête particulièrement bien à une telle amplification, étant, comme on l'a vu, un sujet dominant de la poésie scaldique, et renvoyant à de nombreux motifs plus ou moins mythologiques, notamment celui des berserkir.

Mais l'apparente contradiction peut aussi être expliquée de manière fort prosaïque, en proposant que, s'il faut froidement planifier et contrôler ses émotions avant la bataille, une fois celle-ci engagée il n'est plus guère utile de demeurer posément en arrière pour « traiter les problèmes sans passion », étant donné les capacités de communication, et donc de contrôle, fort limitées d'un chef dans une bataille médiévale - ou antique - typique, le cas scandinave ne faisant ici en rien exception. Mieux vaut alors que le chef soit en première ligne et y inspire ses hommes par une démonstration de bravoure et

1 Ibid, p. 260 (OH ch.22).

2 À une différence notoire près : Hákon Sigurðarson ne dispose pas de sa propre saga, et son règne est décrit au début de la saga d'Óláf Tryggvason.

3 Ceci rejoint les observations de S. Bagge sur la nature du pouvoir royal en général dans la Heimskringla : « la différence [entre le roi et les magnats] est plutôt une différence de degré qu'une différence de nature » (SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 137). Cf. Ibid, pp. 129 ff., notamment pp. 135-137.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 703-704 (Msyn ch.21).

5 Ibid, pp. 67-68 ( HHárf. ch.11).

6 Ibid, p. 92 ( HHárf. ch.38 ; HHárf. ch.39 dans l'édition de Finnur Jónsson).

7 L'on peut trouver ce qui est peut-être un exemple de cela dans Ibid, p. 138 ( HGráf. ch.9), où la querelle entre deux personnes peut sembler feinte, et servir à attirer une tierce personne dans un piège.

d'excellence, malgré le risque très réel de s'y faire tuer. C'est là une explication assez logique, fondée sur la technologie disponible dans le contexte de la Scandinavie altimédiévale, et qui fournit un point d'ancrage permettant d'envisager la cohérence revêtue par les traitements littéraires et poétiques de la bataille et du rôle qu'y tiennent les grands aux yeux de quelqu'un vivant dans ce même contexte. Mais il ne s'agit pas non plus d'exagérer la portée de cette pure spéculation au point de penser qu'il existe deux temps bien distincts dans les conflits de la Heimskringla, le temps de la planification et le temps de l'action. Il n'y a pas, chez Snorri, de dialectique claire et générale entre intention et exécution ; son récit donne plutôt l'impression que les plans et les stratagèmes sont établis ad hoc, pour répondre à un problème particulier ou à une situation bien précise. Que l'on se souvienne de la description des capacités de Harald le Sévère : « rusé et plein de ressources, qu'il doive agir dans le feu de l'action ou faire des plans à long terme, aussi bien pour lui-même que pour les autres » 1. Là encore, nous ne pouvons distinguer, chez les chefs de guerre et les chefs guerriers de Snorri, ni une parfaite unité autour d'un idéal bien établi, ni une frontière nette séparant deux modèles contradictoires ; mais bien plutôt des pôles, des moyeux, entre lesquels se mettent en place, selon les situations, des mécanismes et des combinaisons complexes plus ou moins soumises aux influences des divers pôles.

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