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La guerre dans la "heimskringla" de snorri sturluson

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par Simon Galli
ENS-LSH - M1 Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans 2008
  

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Le chef, centre nerveux et enjeu stratégique

L'on pourrait pourtant penser, en raisonnant en termes actuels, que la présence des chefs sur le champ de bataille est dangereuse, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi en raison de l'objectif de valeur qu'ils peuvent représenter. Or, cet élément est tout à fait présent dans la Heimskringla : les chefs, les princes, sont une cible privilégiée.

Le premier jour du banquet [funéraire], avant que le roi Svein [à la Barbe Fourchue (Tjúguskegg), roi de Danemark] accède au trône de son père, il but à sa mémoire et fit voeu d'avoir, avant que trois années soient passés, envahi l'Angleterre avec son armée et tué le roi Æthelred, ou de l'avoir expulsé du pays. Tous ceux qui étaient au banquet funéraire devaient boire à ce toast d'hommage. Aux chefs des Jómsvíkings, l'on servit les plus grandes cornes [à boire] emplies de la boisson la plus forte qui soit. Lorsque cette corne à la mémoire [du roi défunt] eut été bue, ensuite tous devaient boire au Christ, et aux Jómsvíkings l'on servait toujours les cornes les plus pleines et le breuvage le plus fort. Le troisième toast fut porté à [l'archange] Michel, et tous le burent. Puis le jarl Sigvaldi [des Jómsvíkings] but une corne à la mémoire de son père, faisant voeu d'avoir, avant que trois années soient passées, envahi la Norvège et tué le roi Hákon, ou de l'avoir expulsé du pays. Alors Þorkell le Haut, son frère, jura qu'il suivrait Sigvaldi en Norvège et ne fuirait aucune bataille tant que Sigvaldi combattrait. Alors Búi le Gros jura qu'il ferait voile vers la Norvège avec eux, et qu'il ne fuirait aucune bataille contre le jarl Hákon. Alors son frère Sigurð jura qu'il irait en Norvège et qu'il ne fuirait pas tant que la majeure partie des Jómsvíkings combattrait encore. Alors Vagn Ákason jura qu'il les suivrait en Norvège et qu'il n'en reviendrait pas avant d'avoir tué Þorkell Leira et couché avec Ingibjorg, sa fille. Nombre d'autres chefs firent des voeux de diverses sortes. 1

Nous voyons donc bien quelles sont les cibles, dont nous avons, à chaque fois, un représentant : les rois (Æthelred), les princes (Hákon, qui règne de facto sur la Norvège bien qu'il n'y ait pas de roi en titre), et les grands (Þorkell Leira). Mais ce sont surtout les chefs suprêmes, ici Æthelred et Hákon, qui semblent représenter des objectifs. Bien sûr, nous ne devons pas voir dans ce banquet et cette suite de voeux une simple réunion d'état-major ; la dimension personnelle, qu'il faudrait là encore rattacher à ce qui apparaîtrait comme une idéologie aristocratique, est forte dans ce concours de gageures, et le voeu de Vagn Ákason, qui compte coucher avec la fille de son adversaire, souligne bien que les considérations stratégiques sont loin d'être le seul élément pris en considération, voire même la principale préoccupation. Il y a, bien sûr, un fort aspect symbolique dans le choix d'adversaires personnels, et d'adversaires haut placés.

Malgré cela, Snorri lui-même prend à plusieurs reprises la parole pour nous signaler l'importance stratégique du chef ; les interventions à visage découvert du narrateur étant rares dans la Heimskringla, et dans les sagas en général, cela n'en prend que plus de force. En voici un bel exemple, qui intervient après qu'Erling Skjálgsson, l'un des principaux magnats en rébellion contre Óláf le Gros, a été tué lors d'un combat d'avant-garde ; sa flotte, celle dite « des boendr », est cependant encore intacte, ce qui amène Óláf à ordonner la retraite...

Alors les hommes embarquèrent sur leurs navires et se préparèrent à partir aussi vite qu'ils le

pouvaient. Mais alors même qu'ils étaient prêts à se mettre en mouvement, les vaisseaux de la

1 Ibid, pp. 175-176 (OT ch.35).

flotte des boendr arriva dans le fjord, venue du sud. Alors il advint ce qui se produit souvent lorsque des hommes sont frappés d'un rude coup et perdent leurs chefs : ils perdent également l'initiative, n'ayant personne pour les commander. Aucun des fils d'Erling n'était là. Rien ne ressortit de l'attaque des boendr, et le roi fit voile vers le nord, comme il l'avait prévu. 1

L'intérêt de supprimer le ou les chefs est donc très clair, et la stratégie d'Óláf le Gros prend tout son sens : il avait délibérément tendu une embuscade à Erling Skjálgsson, ce dernier étant à sa poursuite avec sa flotte qu'il avait imprudemment distancée. Notons au passage que, pour rendre cette suppression effective, la mort ne semble pas toujours nécessaire ; en l'occurrence, Óláf souhaitait épargner Erling pour tenter de le rallier à sa cause après l'avoir capturé, mais cette partie de son plan échoue.

Mais ce type de stratégie peut prendre des formes plus radicales encore, comme Harald le Sévère, en dispute avec Einar Þambarskelfir, magnat très important et meneur des boendr de la région de Trondheim, nous le montre :

Après quoi des amis communs du roi et d'Einar firent médiation entre eux et cherchèrent à les réconcilier. Il en résulta qu'une entrevue fut fixée au cours de laquelle ils devaient se rencontrer. Le lieu de rendez-vous était dans la résidence du roi, près de la rivière, vers l'aval. Le roi entra dans la salle avec quelques hommes seulement ; le reste demeura à l'extérieur. Le roi fit recouvrir la cheminée centrale, de manière à ne laisser qu'une petite ouverture. Puis Einar arriva dans la cour avec ses hommes. Il dit à Eindriði, son fils : « Reste ici, dehors, avec les hommes ; ainsi je ne courrai aucun risque ». Eindriði resta dehors, près de la porte d'entrée. Lorsqu'Einar entra dans la pièce il dit : « Il fait sombre dans la salle de conseil du roi ». Immédiatement, on l'assaillit, certains estoquant, d'autres frappant. Mais lorsqu'Eindriði entendit cela, il tira son épée et fit irruption dans la pièce. Il fut rapidement abattu, de même que son père. Alors les hommes du roi [restés à l'extérieur] coururent vers le bâtiment et se tinrent autour de la porte. Mais les boendr [venus avec Erling] ne savaient vers où se tourner, à présent qu'ils n'avaient plus de chef. L'un poussait l'autre à agir, disant que ce serait une honte s'ils ne vengeaient pas leur chef. Mais rien ne ressortit de leur attaque [atgöngunni ; sans doute à comprendre plutôt comme « agitation », au vu de la phrase suivante]. Le roi sortit parmi ses troupes et les disposa en ordre de bataille, dressant son étendard, mais nulle attaque ne fut faite par les boendr [engi varð atganga búandanna].

Alors le roi embarqua sur son navire avec toute sa troupe. Ils ramèrent vers l'aval, puis atteignirent le fjord. 2

Cet épisode nous donne quelques détails intéressants : apparemment, ce n'est pas l'envie qui manque parmi les troupes d'Einar, ou du moins une partie d'entre elles, de réagir vigoureusement à l'embuscade tendue par Harald le Sévère et de venger la mort de leur chef et de son fils ; mais, les ayant perdus, ils ne sont apparemment pas assez bien organisés pour contre-attaquer, tandis que Harald a de toute évidence prémédité et préparé son opération. Ici aussi l'analyse de Snorri s'appliquerait bien : il y a perte d'initiative.

Nous trouvons, dans la Heimskringla, plusieurs cas où le chef, et lui seul, semble être la cible d'une action guerrière, comme ici de la part du jarl Einar, magnat des Orcades :

Un été, alors que le jarl Einar menait des raids en Irlande, il livra bataille dans l'Úlfreksfjord avec Konofogor, un roi d'Irlande, comme cela a été dit précédemment, et là il subit une grande défaite, perdant nombre d'hommes. L'été suivant, Eyvind Úrarhorn partit d'Irlande et fit voile vers l'est, comptant atteindre la Norvège, mais il rencontra des tempêtes et des courants contraires, de telle sorte qu'il jeta l'ancre dans l'Ásmundarvág et y resta un certain temps, bloqué par le mauvais temps. Lorsque le jarl Einar apprit cela, il se rendit là-bas avec une grande flotte, captura Eyvind et le fit exécuter, mais fit quartier à la plupart de ses hommes. 3

Cependant, dans ce cas, comme dans d'autres, il est bien difficile de faire la part - là encore - entre les

1 Ibid, pp. 467-468 (OH ch.176).

2 Ibid, pp. 611-612 ( HHarð. ch.44).

3 Ibid, p. 354 (OH ch.98).

objectifs stratégiques et la dimension très personnelle apparente de nombre de conflits dans la Heimskringla 1, et donc, notamment, le rôle des rancunes personnelles. Snorri le suggère lui-même ici : en effet, il fait référence à son récit précédent de l'expédition du jarl Einar en Irlande, où il a été défait par le roi Konofogor, aidé par Eyvind Úrarhorn et sa troupe de Norvégiens, au sujet de quoi Snorri dit que « le jarl fut considérablement fâché du résultat de son expédition et attribua sa défaite aux Norvégiens qui avaient pris part à la bataille aux côtés du roi irlandais » 2. L'on peut néanmoins remarquer que, pour avoir censément attribué sa défaite « aux Norvégiens » sans autre précision, le jarl Einar semble ensuite faire tomber l'essentiel de son ire sur la tête de leur chef Eyvind. D'ailleurs les deux aspects - stratégique et personnel - que j'ai suggérés ci-dessus ne sont en rien mutuellement exclusifs ; l'on peut proposer, par exemple, que c'est en raison de l'importance du chef dans la conduite d'une troupe qu'il est ainsi tenu responsable des agissements de la troupe entière - y compris de la constitution même d'une troupe - et focalise ainsi l'hostilité et la rancune de ses adversaires 3. En fait, la distinction entre ces deux éléments semble trop abstraite pour être opérante. Snorri opère certes, de manière explicite, cette abstraction en généralisant les effets de la disparition du chef, mais présente également d'autres points de vue, d'autres cas de figure, nous amenant - ce qui est chez lui une habitude - à une vision nuancée de la question.

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