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La guerre dans la "heimskringla" de snorri sturluson

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par Simon Galli
ENS-LSH - M1 Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans 2008
  

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Les chefs au combat

Pourquoi alors cette présence si courante du souverain sur le champ de bataille, et, plus généralement, des princes, c'est-à-dire des chefs de faction et de leurs principaux lieutenants ?

Un premier élément de réponse intéressant est qu'à lire nombre de récits de bataille, il semblerait que, si les rois et autres grands combattent en première ligne, parmi la presse, les vertus guerrières si présentes dans leurs portraits ne sont pas possédées en vain, et bien souvent les princes apparaissent comme des combattants particulièrement redoutables. En voici un bel exemple, que nous donne le roi Harald à la Belle Chevelure à la bataille de Sólskel (vers 870) :

Le roi Harald porta son vaisseau à côté de celui du roi Arnvið. La bataille fit rage, et nombre d'hommes tombèrent des deux côtés. Finalement, le roi Harald fut empli d'une telle colère et d'une telle fureur qu'il se porta à l'avant de son vaisseau et se battit si vaillamment que tous les hommes situés à la proue du vaisseau du roi Arnvið reculèrent jusqu'au mât, et certains tombèrent. Alors le roi Harald monta à l'abordage du vaisseau du roi Arnvið. Alors les hommes du roi Arnvið prirent la fuite, et lui-même tomba à bord de son vaisseau. 2

Voilà un comportement impressionnant, qui rappelle celui des fameux berserkir 3, dont Snorri parle d'ailleurs dans la Ynglinga Saga :

Ses propres hommes [d'Óðinn] allaient au combat sans cottes de maille et se comportaient comme des chiens ou des loups enragés. Ils mordaient leurs boucliers et étaient forts comme des ours ou des taureaux. Ils tuaient des hommes, et ni feu ni fer ne les affectaient. L'on appelle cela la rage du berserkr [berserksgangur]. 4

L'on aurait d'ailleurs tort de croire qu'il s'agit là d'un motif réservé à un âge héroïque et païen. Bien plus tard, en 1043, alors que la Norvège est censée être bien chrétienne, nous voyons Magnús le Bon charger l'ennemi - des païens, justement - furieusement, en brandissant à deux mains sa hache, après avoir jeté sa cotte de mailles, justement :

Il s'avança alors pour la bataille, le roi de la mer au coeur robuste, avec sa large hache brandie, et rejeta sa cotte de mailles, impatient de combattre.

De ses deux mains le manche de Hel il serra ; et des Cieux le Gardien - indemne dans les échauffourées,

les crânes il fendit - donna la victoire.

[...]

Parmi l'armée, le neveu de Harald vaillant - fut du corbeau

la plus forte faim longtemps insatisfaite

repue - premier de tous était.

Jusqu'au loin, les Wendes gisent éparpillés.

Et fut, où Magnús combattit,

1 Ibid, p. 774 (HHerð ch.9).

2 Ibid, pp. 67-68 ( HHárf. ch.11).

3 Signifie sans doute « peau d'ours » ; guerriers censés être rendus furieux par Óðinn. Voir lexique.

4 Ibid, p. 10 (Yngl. ch.6).

la plage cachée sous les cadavres abattus, sur plusieurs miles. 1

Redoutables exploits royaux, que nous chantent ici les scaldes Arnór Jarlaskáld et Þjóðólf ! Quant à Snorri, qui reprend ces récits, à peine mentionne-t-il en sus « les hommes du roi » qui « combattirent très férocement ». Étrange mélange alors entre « réalisme » et « récit épique » que celui que nous livre Snorri, à nos yeux du moins, compte tenu du récit où nous avons vu le roi Hákon le Bon tué par une flèche perdue... Mais ce n'est pas sans rappeler les sagas dites islandaises, où des hauts faits parfois fort spectaculaires côtoient des éléments beaucoup plus prosaïques, à nos yeux, s'entend.

Une pratique sévère de la critique textuelle nous amènerait sans doute à rejeter tous ces récits comme affabulations. Mais il est un élément qu'à mon sens nous pouvons retenir comme véritable clef de voûte de ces mêmes récits, qu'il s'agisse ou non de « fables ». En effet, Þjóðólf, dans sa strophe, introduit quelque chose qui doit désormais attirer immédiatement notre attention : le roi « premier de tous était [framast manna] ». Manière de souligner sa position en première ligne, bien sûr, mais n'est-ce pas également un moyen pour le scalde de souligner, alors qu'il chante un événement aussi dramatique, l'excellence et la primauté de son prince ? Il y aurait ainsi un parallèle entre position spatiale et position sociale, qui fournirait un élément d'explication à ces passages. En voici une belle corroboration :

Þórir le Cerf [hjortr] s'enfuit vers la côte, où lui [et ses équipages] abandonnèrent leurs vaisseaux et furent poursuivis par le roi Óláf [Tryggvason] et ses hommes, qui quittèrent également leurs vaisseaux, et les suivirent de près en les tuant. Le roi, là aussi, était premier de tous, comme toujours lorsqu'il fallait accomplir de tels exploits. 2

Voilà qui nous rappelle bien tous ces rois, d'Óláf le Gros à Sigurð le Croisé, qui « toujours veu[len]t être premier[s] en tout, comme il convient à leur rang et à leur naissance » 3 ! La « véracité » de ces exploits princiers est impossible à déterminer, comme nous devons à présent en avoir l'habitude. Sans doute le topos doit-il appeler la méfiance ; mais il est aussi un fait en soi, qui nous suggère que dans la bataille aussi, et peut-être dans la bataille surtout, il faut démontrer. Que cette démonstration ait « véritablement » lieu dans la bataille elle-même, ou dans le récit, la mémoire, la propagande de la bataille : voilà qui est presqu'impossible à déterminer, mais c'est une distinction dont nous pouvons, finalement, nous passer pour une étude des mentalités et des représentations, même si la distinction doit être gardée à l'esprit.

Il est certain que la Heimskringla est héritière d'un tel point de vue, et qu'il y a là un effet de source net : le récit se concentre sur les grands, notamment sur les rois 4, et cette perspective narrative est particulièrement saillante dans les « battle pieces », qui peuvent se réduire presqu'entièrement aux actions d'un roi, comme nous venons de le voir avec Harald à la Belle Chevelure et Magnús le Bon, ou, dans d'autres cas, nous présenter une suite de combats singuliers ou presque, comme c'est le cas pour le récit des combats à Stiklestad 5. Ces duels sont plusieurs fois l'occasion de bons mots faits au détriment de l'ennemi que l'on va abattre 6, ce qui renforce leur aspect personnel et épique.

Mais faut-il voir là uniquement la marque d'une historiographie royale, princière, et plus globalement

1 Ibid, p. 562 (MG ch.28).

2 Ibid, p. 212 (OT ch.78).

3 Ibid, pp. 45-246 (OH ch.3).

4 Notons qu'un tel point de vue n'a rien d'exceptionnel, et peut être comparé, par exemple, à celui d'un Froissart (STEPHEN MORILLO, What Is Military History?, Polity, Cambridge, 2006, p. 23).

5 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 510-516 (OH ch.225-229).

6 Voir par exemple Ibid, p. 213 (OT ch.78) ou Ibid, p. 515 (OH ch.228). L'on pourrait voir dans ces jeux de mots une continuation des joutes verbales et autres concours d'insultes, ou proposer que le procédé apparemment typique consistant à désigner l'adversaire comme un animal à partir de son nom ou surnom fait référence au motif mythologique du changeur de forme, ou à un lien entre pratique de la chasse et pratique de la guerre. Mais le danger de sur-interpréter ces quelques exemples me semble grand, quoiqu'une comparaison avec d'autres sources pourrait peut-être l'atténuer.

aristocratique ? Et même si nous assumons un jugement aussi sévère, pourquoi penser que cette même historiographie met les princes au premier rang des batailles sans s'appuyer sur des explications plus ou moins logiques, ou du moins recevables, sans lesquelles elle courrait le risque d'être considérée absurde, ou comme « moquerie, et non éloge » 1. Ainsi :

Alors Grégóríús et ses hommes souquèrent vers les embarcadères et immédiatement déployèrent les rampes de débarquement juste devant les hommes de Hákon. Alors l'homme qui portait son étendard tomba, alors même qu'il se préparait à monter [la rampe] pour aller à terre. Alors Grégóríús appela Hall, fils d'Auðun Hallson, pour porter l'étendard. Il le fit et le porta sur le quai, et Grégóríús monta juste derrière lui, tenant son bouclier au-dessus de la tête de Hall. Mais aussitôt que Grégóríús monta sur le quai et fut reconnu par les hommes de Hákon, ceux-ci reculèrent, faisant place des deux côtés. Et lorsque davantage d'hommes venus des vaisseaux furent parvenus à terre, eux et Grégóríús avancèrent, et les hommes de Hákon firent d'abord retraite, puis coururent vers la ville, tandis que Grégóríús les poursuivait, les expulsant deux fois de la ville et en tuant un grand nombre. 2

Ce passage montre bien toute la difficulté de la question. Tout d'abord, il ne s'agit pas ici d'un roi, même si Grégóríús est assurément un important personnage, et non pas le premier venu. Sans doute, nous pouvons également distinguer encore des possibles traces d'embellissement de ses actions, quoique ce récit soit plus sobre que celui des exploits de Magnús le Bon... Mais par ailleurs, nous pouvons également en faire une lecture très prosaïque. Les troupes de Grégóríús doivent débarquer pour attaquer les troupes ennemies qui tiennent le front de mer, opération périlleuse donc. Alors que leur navire a touché terre, le porte-étendard est tué. Grégóríús fait alors reprendre l'étendard, et, avec son nouveau porteur, mène l'assaut de ses hommes, ce qui lui permet d'établir une tête de pont. Certes, si nous tenons à la critique impitoyable, nous pouvons mettre en doute la peur que Grégóríús semble inspirer à l'ennemi, et froncer le sourcil lorsque Snorri nous dit : « Il est dit que jamais un exploit plus courageux que celui-ci par Grégóríús ne fut accompli, car Hákon avait plus de quatre mille [4800] hommes, tandis que Grégóríús en avait à peine quatre cents [480 3] » 4. Il est cependant intéressant de noter que, contrairement à Magnús le Bon qui semblait vaincre l'ennemi en tuant personnellement un nombre assez inhumain d'adversaires, la victoire de Grégóríús repose plus sur le moral, celui de ses troupes et surtout celui de l'adversaire. Apparemment, lui et son porte-étendard - qu'il complimente d'ailleurs après la bataille - partagent le mérite d'avoir mené un vigoureux assaut à un moment décisif, entraînant ainsi ses hommes et surtout faisant hésiter l'adversaire au moins assez longtemps pour établir une tête de pont. Notons d'ailleurs que, d'après ce récit, ce n'est qu'après qu'un certain nombre de ses hommes ont débarqué que Grégóríús poursuit son assaut. Comme Snorri le dit, l'anecdote est tout à la gloire de Grégóríús, et l'on peut sans doute l'inscrire dans cette même historiographie aristocratique dont nous parlions précédemment. Mais en même temps, elle nous présente une scène à nos yeux plus « réaliste », et qui pourrait avoir lieu dans des temps moins éloignés de nous, au cours des guerres napoléoniennes ou de la guerre de Sécession : celle de l'officier menant la charge de ses hommes, le drapeau à ses côtés. Quant à savoir si Snorri, ou ses lecteurs, faisaient la même différence que nous, qui peut le dire ?

Ce que nous pouvons dire, néanmoins, c'est que plusieurs indices pointent vers une compréhension de l'importance qu'a pour le moral la présence visible du commandant en chef sur le champ de bataille, et donc de ce qu'il y a de problématique à vouloir le mettre à l'abri des traits ennemis. Cela avait été tenté peu avant que Hákon le Bon soit mortellement touché :

1 Ibid, p. 4 (Prol. Hkr.).

2 Ibid, p. 769 ( HHerð. ch.3).

3 J'ai repris à Lee M. Hollander la conversion entre crochets des centaines scadinaves, qui étaient duodécimales avant la christianisation, et le sont restées dans la majorité des usages même après l'introduction de la centaine décimale ; « cent » (hundrað) dont donc être entendu comme « 120 ». Cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 292.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 769 ( HHerð. ch.3).

Le roi Hákon était aisément reconnaissable - plus que tout autre homme. Son heaume brillait au soleil. Il était pris pour cible par tous. Alors Eyvind Finnsson prit une capuche et la mit sur le heaume du roi.

Alors Eyvind Skreya appela, disant : « Le roi des Norvégiens se cache-t-il à présent, ou s'est-il enfui - sinon, où se trouve son heaume d'or ? » [...]

Le roi Hákon répondit, criant à Eyvind : « Continue dans cette direction, si tu veux trouver le roi des Norvégiens. » 1

La remarque d'Eyvind Skreya a ceci d'intéressant que, faite par un adversaire, elle a pour but de provoquer ; mais elle pourrait aussi bien être faite par les hommes de Hákon, qui, ne voyant plus de heaume doré auquel se rallier, pourraient, eux aussi, croire à la fuite ou à la mort de leur chef. L'on voit en tout cas bien, ici, comment un élément à dominante stratégique - protéger le chef - et un élément à dominante culturelle - sa nécessaire visibilité pour prouver sa présence - s'entremêlent et se contredisent. De même pour la nécessité d'être grand et beau pour être visible au sein de la mêlée, mise en avant lors du mannjafnaðr de Sigurð et d'Eystein 2 : comment distinguer entre l'aspect symbolique - lié à l'excellence - et l'aspect pratique, à savoir la nécessité, pour les troupes, de savoir vers qui se tourner pour recevoir des ordres, qui suivre.

Voici un autre exemple qui, pour être unique en son genre dans la Heimskringla, n'en illustre pas

moins les effets potentiellement désastreux de l'absence d'un chef - en l'occurrence non pas du roi lui-

même, qui est présent, mais de l'un de ses principaux favoris et lieutenants, le jarl Sigurð :

Les hommes de Hákon les exhortèrent à tenir bon, mais Onund Símunarson, qui commandait alors la majeure partie des troupes, dit : « Je ne me battrai pas pour aider le jarl Sigurð à augmenter son pouvoir, puisqu'il n'est pas présent lui-même ». Alors Onund prit la fuite, comme le fit toute l'armée, et le roi [Hákon] avec elle : tous se dispersèrent dans la campagne. Un très grand nombre d'hommes de Hákon tombèrent là. À propos de ces événements, la strophe suivante fut composée :

Jamais pour le jarl, dit

Onund, ne se battrait-il

avant que Sigurð du sud

fasse voile avec tous ses huskarlar. 3

Sans doute, l'on peut voir dans cette défection une rancoeur personnelle, ou de la rivalité politique ; mais c'est bien l'absence d'un grand qui sert d'argument à un autre pour retirer tout soutien. Ce passage est intéressant, car il établit un lien entre la présence dans la bataille et des enjeux politiques plus larges. Incontestablement, la présence personnelle des chefs est rendue mécaniquement plus importante dans un système militaire qui ne possède pas de chaîne de commandement fermement établie, et où le chef est difficilement remplaçable. Dans un tel système, rien n'empêche non plus un Onund Símunarson de faire ainsi défection. L'absence des chefs met en danger le maintien du consentement à soutenir leur cause, enjeu essentiel sur lequel nous reviendrons abondamment. Mais par ailleurs, il s'agit véritablement d'une question d'image, non pas seulement aux yeux de ceux qui sont engagés dans la bataille, mais aussi par rapport à ceux qui considèrent a posteriori la bataille. Cette extension de l'enjeu est bien illustré par le bilan que fait Snorri de la bataille de Ré, la dernière de la Heimskringla (1177) :

Le roi Magnús retourna alors à Túnsberg, et sa renommée devint fort grande à cause de cette victoire, car [auparavant] tout le monde disait que, entre eux deux, le jarl Erling [Skakki] était le bouclier et le chef. Mais après que le roi Magnús eut remporté la victoire contre une armée si forte et si nombreuse avec une troupe plus petite, chacun pensa qu'il surpasserait tous les autres et qu'il deviendrait un guerrier d'autant plus grand que le jarl qu'il était plus jeune. 4

1 Ibid, pp. 121-122 (HG ch.30-31).

2 Ibid, p. 703 (Msyn. ch.21).

3 Ibid, pp. 791-792 (ME ch.3).

4 Ibid, p. 821 (ME ch.44).

Pour tuer, dans le regard des autres, le père que lui est Erling Skakki aussi bien au propre qu'au figuré, puisqu'il lui devait largement son trône, Magnús Erlingsson a donc besoin d'être présent sur le champ de bataille, tandis que son père en est pour une fois absent. C'est bien toujours le même impératif : il faut occuper l'espace, le devant de la scène, et y démontrer sa primauté. La présence sur le champ de bataille est physiquement dangereuse, comme Hákon le Bon peut en témoigner ; mais en être absent est politiquement périlleux. Très peu des grands évoqués dans la Heimskringla semblent vouloir, ou même pouvoir, prendre ce risque.

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