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La guerre dans la "heimskringla" de snorri sturluson

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par Simon Galli
ENS-LSH - M1 Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans 2008
  

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Agir et vaincre

Tous ces éléments de friction peuvent sembler bien peu exceptionnels, et quantitativement peu présents dans l'oeuvre de Snorri ; cependant, il me semble qu'ils ont leur importance, et ce, d'abord parce qu'ils sont l'indice d'une certaine compréhension de la question de la guerre par Snorri, alors que, suivant Clausewitz, « personne ne se représente [la friction] correctement s'il n'a pas vu la guerre ». J'ai beaucoup insisté, précédemment, sur la question de la démonstration et du spectacle, pensant que là se situe un des éléments-clefs pour comprendre la guerre chez Snorri. Mais la présence dans la Heimskringla de la friction, aussi diffuse puisse-t-elle sembler, rappelle que les opérations guerrières de Snorri ne sont pas seulement des spectacles et des discours. Quoique Snorri descende rarement à l'échelle du combattant individuel - sauf dans le cas des grands - ou du petit groupe d'hommes, quoique sur le sujet de la guerre comme en tout il soit généralement assez synthétique, cependant ses combats, ses récits de batailles, ses battle pieces évoquent la possibilité de tomber d'épuisement, de recevoir une flèche perdue, comme nous l'avons déjà vu, ou encore le long processus de nettoyage d'un champ de bataille 5, l'éventualité qu'au cours d'un combat - en l'occurrence urbain - « certains tombent qui n'étaient ni dans un camp ni dans l'autre » 6... De la lecture de nombreux passages de la Heimskringla, dont certains de ceux que nous avons cités, ressort également l'impression qu'une bonne partie, sinon l'essentiel, des pertes subies dans un combat le sont au cours de la déroute. La Heimskringla nous offre encore de rares et brefs, mais intéressants aperçus de la vie d'un homme en campagne lorsqu'elle décrit, par exemple, les troupes d'Óláf le Gros dormant à la belle étoile avant Stiklestad 7, ou la manière dont les rangs peuvent être formés à plusieurs reprises avant

de hâte qu'ils étaient très fatigués dès le début, et déjà presque abattus » ; Snorri affirme même que « certains moururent sans être blessés, de pur épuisement ». Ibid, p. 656 ( HHarð. ch.93).

1 Snorri souligne le caractère remarquable de la dispersion de l'armée boendr après la bataille de Stiklestad ; Ibid, p. 517 (OH ch.231).

2 CARL VON CLAUSEWITZ, De la guerre, cit., p. 133.

3 L'échec du système de feux d'alertes mis en place par Hákon le Bon est également un cas assez éloquent d'incertitude des données et de difficultés de prévision ; SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 114 (HG ch.22).

4 Ibid, pp. 772-773 ( HHerð. ch.7).

5 Après Stiklestad, au moins cinq jours y sont nécessaires ; Ibid, p. 523 (OH ch.327).

6 Ibid, p. 763 (Ingi ch.28).

7 Ibid, pp. 498-499 (OH ch.207-208).

que l'armée se mette enfin en marche 1, ou encore le bagage des troupes 2.

Par ailleurs, ces mêmes éléments de friction méritent étude, et sont peut-être plus présents qu'ils le semblent au premier abord, pour la raison que c'est au moins en partie autour d'eux, à partir d'eux, contre eux que sont bâtis des subterfuges et des ruses, des stratégies et des tactiques. Harald le Sévère en offre un bel exemple lorsque, acculé avec un seul vaisseau sur une île par de nombreuses forces hostiles, il se sert tout d'abord d'un serpent pour trouver une source d'eau potable, puis s'échappe avec son navire et ses hommes à la faveur de la nuit 3. De même, les étendards qui, à la bataille de la plaine de Rastarkálf, déclenchent un mouvement de panique parmi les troupes des fils d'Eirík à la Hache Sanglante sont un stratagème d'Egil Ullserk, l'un des conseillers de Hákon le Bon : « alors Egil fit dresser dix étendards, et conféra avec les hommes qui les portaient, à l'effet qu'ils s'avancent aussi près que possible du sommet de la colline, mais avec de grands intervalles entre chacun d'entre eux. Ils firent ainsi et s'avancèrent aussi près que possible du sommet de la colline, comme s'ils comptaient attaquer les fils d'Eirí k par-derrière » 4.

L'on pourrait penser, face au large éventail de ruses utilisées dans la Heimskringla - que ce soit celle- ci, classique, du leurre, ou les divers usages que fait Harald le Sévère de plusieurs animaux 5 - que Snorri n'évoque des éléments de friction, comme par exemple la diffusion de la panique parmi les rangs des fils d'Eirí k, que lorsque cela permet de faire fonctionner une ruse ; en somme, ces éléments de friction ne seraient qu'un artifice narratif. L'idée a son mérite, quoiqu'elle repose encore trop sur celle que les sagas ne sont que littérature, et donc indignes de confiance. Mais il ne s'agit pas de confiance ou de méfiance ; de nombreux contre-exemples peuvent être avancés qui relativisent, sinon rejettent, cet argument. Ainsi, la flottille de vaisseaux légers aperçus descendant la rivière Göta älv et qui fait croire à une retraite du roi Ingi n'avait pas pour but de tromper les hommes de Hákon ; leur mission, telle que définie par Erling Skakki, conseiller et beau-frère d'Ingi, était « de fondre sur eux et d'essayer de les détacher des poteaux [auxquels ils sont amarrés] » 6. Si le résultat obtenu est équivalent, nous n'avons pourtant pas ici la description d'une ruse géniale réussie, mais plutôt d'un enchaînement de circonstances incontrôlées et de mauvaises interprétations, qui joue plutôt en faveur des hommes d'Ingi, même s'ils se trouvent eux aussi surpris par le déroulement des événements et doivent rectifier leurs plans sur le moment : « lorsqu'ils virent que les troupes de Hákon étaient prêtes au combat - entre eux il n'y avait que la rivière - ils envoyèrent un esquif rapide après cette partie de leur flotte qui descendait vers l'aval, pour leur dire de faire demi-tour » 7.

Ici s'illustre bien la nécessité de pouvoir, comme Harald le Sévère, ruser « dans le feu de l'action » 8 : dans la Heimskringla, des plans succombent au contact de l'ennemi, d'autres sont improvisés, même si les ruses évoquées ont tendance à réussir, ce que l'on peut expliquer comme un effet littéraire, un effet de sources - les ruses réussies ayant peut-être plus de chances d'être retenues et rapportées que celles qui avortent - ou encore comme une manière, pour Snorri, de suggérer une règle générale que ne renierait pas Sun Tzu : le camp le mieux préparé, qui possède un plan d'action, gagne, le moins bien préparé et organisé perd. Rien ne permet de décider entre ces hypothèses, et peut-être interviennent- elles toutes. Mais il est à peu près certain, comme nous l'avons d'ailleurs déjà vu dans notre étude de la ruse et de l'intelligence chez les princes, que pour Snorri ce sont là des qualités de premier plan dans l'exercice du pouvoir et du commandement, guerrier ou non.

La capacité à agir sur la psychologie collective surtout, autrement dit sur le moral et les impressions

1 Ibid, p. 798 (ME ch.12).

2 Ibid, p. 799 (ME ch.12).

3 Ibid, pp. 621-622 ( HHarð. ch.58).

4 Ibid, p. 116 (HG ch.24).

5 Voir, outre l'anecdote du serpent-sourcier, celle des oiseaux-boutefeux, déjà évoquée : Ibid, p. 582 ( HHarð. ch.6).

6 Ibid, p. 772 ( HHerð. ch.7).

7 Ibid, p. 774 ( HHerð. ch.9).

8 Ibid, pp. 660-661 ( HHarð. ch.99).

de l'adversaire, est un élément important des stratégies utilisées dans la Heimskringla. Celle proposée par Finn Árnason à Óláf le Gros alors qu'il revient dans une Norvège qui s'est rebellée contre lui, est éloquente :

« Je vais te dire, dit-il, ce qui serait fait si j'en décidais. Nous ferions des déprédations dans tous les fylki avec la torche et l'épée à la main, prendrions aux boendr toutes leurs possessions, et brûlerions tous les villages si complètement qu'il ne resterait pas une hutte debout ; et ainsi nous récompenserions les boendr de leur trahison envers leur roi. Il me semble que nombre d'entre eux quitteraient leurs rangs s'ils voyaient de la fumée et des flammes s'élever de leurs maisons au loin, sans savoir ce qu'il advient de leurs enfants et femmes et anciens, de leurs pères, mères et autres parents. Je m'attends, ajouta-t-il, à ce que si l'un d'entre eux rompt les rangs, leur armée sera bientôt fort amaigrie ; car il en est ainsi des boendr qu'ils préfèrent la plus nouvelle façon de faire [Finn veut dire par là qu'ils sont inconstants]. » 1

Il est bien, à nouveau, question d'un spectacle, mais le projet de Finn Árnason est loin de se limiter à un discours, à des menaces sans fondement ; au contraire, son plan suggère que, pour que le spectacle fonctionne, il lui faut une dimension fortement concrète - et concrètement violente : d'où l'idée d'incendier. En l'occurrence, Óláf le Gros ne suit pas le conseil de Finn Árnason, mais il avait lui- même procédé de cette exacte façon pour vaincre la rébellion des boendr de Valdres, s'aidant d'un lac qui lui permettait de conduire en toute impunité des raids navals rapides et mobiles 2.

Influencer l'ennemi, par le simulacre ou par la terreur, est ainsi une ligne d'action bien présente dans la Heimskringla ; dans les deux cas, il y a jeu sur les apparences. Un autre modus operandi fort présent, et en quelque sorte antérieur dans la chronologie des possibilités, est celui de l'attaque surprise, qui passe idéalement par un contrôle aussi bon que possible des renseignements et informations : il s'agit d'en avoir soi-même suffisamment, tout en laissant l'ennemi dans l'ignorance. En voici un exemple éloquent :

Peu de temps après, le roi Eystein partit en expédition à l'ouest au-delà de la mer, naviguant jusqu'au Caithness. Il apprit que le jarl Harald Maddaðarson était à Thurso. Il approcha de l'île avec trois petits esquifs et les prit par surprise. Le jarl avait un vaisseau avec trente bancs de rame et un équipage de quatre-vingts hommes. Cependant, comme ils n'étaient pas préparés [contre l'attaque], le roi Eystein et ses hommes prirent le navire à l'abordage, capturèrent le jarl, et l'emportèrent. Il paya sa propre rançon avec trois marcs d'or, et ils se séparèrent. 3

Ici, le procédé - mener une expédition, apprendre la localisation d'une cible de valeur, la prendre par surprise, en retirer profit - rappelle fortement un raid viking, et correspond bien aux remarques nombreuses qui ont été faites sur la rapidité de mouvement et d'exécution, sur terre comme sur mer, comme clef - pas toujours suffisante - du succès de ces raids 4. Mais il ne s'utilise pas uniquement pour rançonner ou piller ; il peut aussi avoir des effets plus radicaux :

Alors le roi Harald [à la Belle Chevelure] prit possession du Moer du Sud. Vémund, le frère du roi Auðbjorn [que Harald venait de tuer], tenait le fylki du Fjord [Firðafylki] et se fit couronner roi de ce territoire. Cela eut lieu tard dans l'automne, et le roi Harald tomba d'accord avec ses hommes qu'il ne doublerait pas le promontoire de Stað [célèbre pour ses tempêtes] pour aller vers le sud si tard dans la saison. Alors le roi Harald mit le jarl Rognvald à la tête du Moer du Nord, du Moer du Sud, et du Raumsdalr. Le jarl avait de nombreux hommes dans sa suite. Le roi Harald, pour sa part, retourna dans le nord, à Trondheim.

Le même hiver, le jarl Rognvald traversa par voie de terre la péninsule d'Eið et, de là, alla vers le sud jusqu'au fylki du Fjord. Il apprit de ses éclaireurs que le roi Vémund était en un endroit appelé Naustdalr, et il y parvint pendant la nuit. Vémund y faisait une visite. Le jarl Rognvald encercla la maison et brûla le roi à l'intérieur, où il périt avec quatre-vingt-dix hommes. Après quoi Berðlu-Kári

1 Ibid, p. 495 (OH ch.205).

2 Ibid, pp. 388-389 (OH ch.121).

3 Ibid, pp. 753-754 (Ingi ch.20).

4 Cf. par exemple PADDY GRIFFITH, The Viking Art of War, cit., p. 109 ff. et ANGELO FORTE; RICHARD D. ORAM; FREDERIK PEDERSEN, Viking Empires, Cambridge University Press, Cambridge, 2005, p. 55 ff.

rejoignit le jarl avec un vaisseau de guerre dont l'équipage était au complet, et ils firent voile vers le nord, jusqu'au Moer. Le jarl Rognvald s'appropria les navires qui avaient appartenu au roi Vémund, ainsi que tous les troupeaux sur lesquels il put mettre la main. [...]

Au printemps suivant, le roi Harald fit voile vers le sud, longeant la côte avec sa flotte, et il soumit le fylki du Fjord. 1

Ce passage comprend plusieurs éléments remarquables : la manière dont l'expédition du jarl Rognvald, avec une petite troupe et par la terre, remplace une invasion plus massive par mer qui ne peut avoir lieu en raison de la saison ; l'utilisation d'éclaireurs pour localiser la cible ; la coordination de l'action terrestre avec un élément naval, en l'occurrence le vaisseau de Berðlu-Kári ; le profit immédiat - là encore - retiré du raid ; enfin son résultat à plus long terme, à savoir une conquête apparemment aisée du fylki du Fjord par Harald à la Belle Chevelure. Plusieurs exemples de ce type d'opération, que je suis tenté malgré l'anachronisme d'appeler « raid commando », se trouvent dans la Heimskringla 2. L'objectif en est presque toujours de tuer un chef adverse, si possible le principal ; si, dans le récit du raid du jarl Rognvald, le gain matériel est très présent, cet aspect est globalement très mineur. Nous avons déjà eu un aperçu de l'explication de cet objectif principal, à travers l'idée que « lorsque des hommes [...] perdent leurs chefs, ils perdent aussi l'initiative » 3.

À plus long terme - au-delà de l'effet paralysant d'une telle perte au cours d'une bataille - supprimer un chef permet bien souvent, dans la Heimskringla, de disperser du même coup une faction, l'unité de celles-ci apparaissant généralement fondée autour d'un grand. Comme le suggèrent bien les voeux des Jómsvíkings 4, ou les effets du raid du jarl Rognvald, supprimer un chef permet de créer un « vide de pouvoir » (power vaccuum), que l'on peut ensuite venir occuper, ou, dans le cas où il ne s'agit pas de conquérir, qui permet de neutraliser un adversaire. Mais de tels raids ne frappent pas toujours la tête ; ils peuvent aussi cibler les principaux subordonnés ou partisans d'un adversaire, ce qui ne manque pas d'être déstabilisant ; c'est notamment ce que font les hommes du roi Hákon aux Larges Épaules, alors que ce dernier a le dessous dans sa lutte contre le roi Ingi 5. Dans tous les cas, l'arme essentielle de ces raids est l'incendie, et la cible se trouve souvent soit brûlée à l'intérieur d'un bâtiment en flammes, soit tuée en tentant d'en sortir ; modus operandi qui paraîtra tout à fait familier aux lecteurs des sagas dites islandaises, comme par exemple de la célèbre saga de Njáll le Brûlé.

Tout comme les ruses évoquées par Snorri, ces raids réussissent généralement. Il y a, cependant, quelques exceptions : nous avons déjà vu comment, grâce au manque de lumière, Erling Skakki échappe - mais de justesse - à l'attaque menée contre lui par Óláf le Malchanceux, qui gagne à l'occasion son surnom, ce qui laisserait supposer qu'un tel échec est assez exceptionnel 6. Cependant, Óláf le Malchanceux n'est pas le seul à le connaître ; peu de temps auparavant, Grégóríús, pourtant chef de guerre renommé, avait échoué à tuer le roi Hákon aux Larges Épaules par un raid :

Peu de temps après, Grégóríús apprit que Hákon et ses hommes étaient dans un lieu appelé Saurbýir. Cela se trouve en haut, vers les forêts. Il alla là-bas, arriva la nuit, et, pensant que Hákon et Sigurð [Sigurð de Reyr, l'un des plus importants partisans de Hákon] se trouvaient dans la plus grande des [deux] maisons qui se trouvaient là, il y mit le feu. Cependant, Hákon et Sigurð étaient dans la plus petite des maisons, et lorsqu'ils virent l'incendie, ils se portèrent en hâte à l'aide des autres. Là tombèrent Munán, fils d'Áli le Dépourvu-de-bouclier [óskeynds], qui était frère [adoptif] du roi Sigurð, le père du roi Hákon. Grégóríús et ses hommes le tuèrent alors qu'il allait aider ceux qui brûlaient dans la maison. Ils réussirent à sortir, mais beaucoup furent tués là. [...]

Hákon et Sigurð réussirent à s'échapper, mais nombre de leurs hommes furent tués. Alors

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 68-69 ( HHárf. ch.12).

2 Voir par exemple : Ibid, pp. 134 ( HGráf. ch.5) ; p. 213-214 (OT ch.80) ; p. 219 (OT ch.87) ; p. 457 (OH ch.166) ; p. 778 ( HHerð. ch.11).

3 Ibid, p. 468 (OH ch.176).

4 Ibid, pp. 175-176 (OT ch.35).

5 Ibid, p. 778 ( HHerð. ch.11).

6 Ibid, p. 814 (ME ch.33).

Grégóríús retourna vers l'est [le sud] à Konungahella. Peu de temps après, Hákon et Sigurð vinrent au domaine d'Halldór Brynjólfsson à Vettaland, mit le feu aux bâtiments et les incendia entièrement. Halldór sortit [du bâtiment en feu] et fut immédiatement abattu, ainsi que ses húskarlar. En tout, presque vingt hommes furent tués. Ils laissèrent s'échapper dans la forêt Sigríð, sa femme, soeur de Grégóríús, qui n'avait que sa chemise de nuit. Ils capturèrent Ámundi, fils de Gyrð Ámundason et de Gýrið fille de Dag, et neveu de Grégóríús, et l'emmenèrent avec eux. Il avait alors cinq ans. 1

Il est intéressant de noter que le raid entrepris par Hákon et Sigurð est de toute évidence un raid de riposte et de vengeance ; cela est à mettre en lien avec ce que nous avons déjà dit sur les chefs et grands en tant que cibles privilégiées.

Mais surtout, il me semble essentiel de noter, dans tous les raids que nous venons de citer, le rôle du renseignement : il faut, pour réussir, savoir où se trouve la cible, puis agir rapidement de manière à ce qu'elle ne puisse s'échapper. Le jarl Rognvald y parvient, grâce à des éclaireurs. Óláf le Malchanceux, lui, reçoit des renseignements du prêtre du village où Erling Skakki fait étape, mais Erling dort mal - troublé qu'il est par de nombreux rêves - et se lêve fort tôt, allant avec ses hommes à l'église 2. En conséquence, Óláf attaque une maison presque vide, et les hommes d'Erling, entendant le cri de guerre des assaillants, s'échappent aussitôt vers leurs vaisseaux. C'est à peu près le même phénomène qui affecte le raid manqué de Grégóríús : ce dernier obtient un renseignement - le lieu dans lequel se trouve Hákon - qui lui permet de lancer un raid, mais il lui manque une précision - dans quelle maison Hákon se trouve. En raison de quoi, il se trompe, attaque un bâtiment où sa cible ne se trouve pas, et Hákon, alerté par cette première attaque, peut s'échapper. L'élément de surprise s'avère donc potentiellement redoutable, mais aussi très fragile, et dépendant de la détention de renseignements précis.

Le renseignement - à entendre, donc, au sens du « renseignement militaire » - est globalement un aspect notablement présent dans la Heimskringla. Nous avons déjà vu à quel point il est important, pour un roi, d'avoir « des oreilles nombreuses », et l'usage qui peut en être fait militairement et politiquement, comme lorsqu'Óláf le Gros apprend l'existence d'une insurrection - ou de ce qu'il perçoit comme tel - et l'étouffe promptement grâce aux informations fournies par Þoraldi, son régisseur 3. Plus généralement, dans la Heimskringla, le renseignement permet d'être au fait des actions adverses, notamment de ses mobilisations, de ses départs en expédition, de ses invasions. Si nous reprenons, par exemple, l'expédition des Jómsvíkings contre la Norvège dont nous avons vu le lancement et le projet par les voeux qui l'ouvrent 4, nous constatons que le renseignement intervient à plusieurs reprises. Tout d'abord, immédiatement après avoir rapporté les voeux des Jómsvíkings, Snorri dit :

Tout cela fut su de tous à travers le pays. Le jarl Eirík, le fils de Hákon [le jarl Hákon Sigurðarson, cible des Jómsvíkings] eut vent de cela. [...] Il rassembla immédiatement des troupes et se mit en route [...], arrivant à Trondheim où il rencontra son père, le jarl Hákon. [...] Le jarl Hákon et le jarl Eirík firent envoyer les flèches de guerre dans tous les fylki de Trondheim, et envoyèrent des messagers vers les Moer [du Nord et du Sud], le Raumsdalr, et aussi vers le nord vers le Naumudalr et le Hálogaland, pour en appeler tous les hommes et vaisseaux à l'armée [stefna út öllum almenning að liði 5 og skipum]. 6

1 Ibid, p. 780 ( HHerð. ch.13).

2 Ibid, p. 813 (ME ch.32).

3 Ibid, pp. 366-367 (OH ch.109).

4 Ibid, pp. 175-176 (OT ch.35).

5 Liði est à rattacher à lið, mot très polysémique pouvant désigner un troupeau, une famille, une troupe, une armée, une flotte... R. Cleasby et G. Vigfusson notent dans l'entrée Lið : « II. not. un terme milit. : troupe, armée, terrestre ou maritime, originellement la troupe de la maison du roi [la hirð] par opposition à la levée ou leiðangr. Ce mot et liði [« III. Au sens d'un lieu : un district, par rapport à la levée »] rappellent le comitatus dans la Germanie de Tacite [...]. » RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 387.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 176-177 (OT ch.35-37).

Peu après, alors que les Jómsvíkings ont commencé leur invasion et pillent sur les côtes de Norvège, le jarl Hákon reçoit de nouveaux renseignements :

Il y avait un homme appellé Geirmund qui, avec quelques hommes, faisait voile dans un esquif rapide. Il mit pied à terre dans le Moer où il trouva le jarl Hákon. Il entra et se présenta devant le jarl, alors assis à table, et l'informa qu'une flotte était arrivée au sud de cet endroit [où ils se trouvaient], venue du Danemark. Le jarl demanda s'il pouvait produire une preuve que cela était vrai. Geirmund leva son bras sur lequel la main avait été coupée au niveau du poignet, et dit que c'était là sa preuve qu'une troupe hostile avait envahi le pays. Alors le jarl s'enquit plus précisément de cette armée. Geirmund dit qu'il s'agissait des Jómsvíkings, et qu'ils avaient tué de nombreuses personnes et pillé de vastes régions. « Et ils voguent rapidement et vont de l'avant avec grande hâte. Je pense qu'il n'y aura pas long avant qu'ils arrivent ici. » Alors le jarl souqua dans et en dehors de tous les fjords, voyageant nuit et jour, et faisant des reconnaissances dans l'intérieur des terres à partir de la péninsule d'Eið, et à partir de là vers le sud dans le fylki du Fjord, et également vers le nord où Eirík [son fils] était avec sa flotte [...].

Le jarl Eirík alla vers le sud avec sa flotte aussi vite qu'il le put.1

De leur côté, les Jómsvíkings souffrent de désinformation : un vieux bóndi les provoque - « vous n'agissez guère comme des guerriers, emmenant des vaches et des veaux vers la plage, quand vous pourriez faire une meilleure prise, et tuer l'ours, puisque vous êtes si proches de sa tanière » - et leur affirme que « hier [le jarl Hákon] est entré dans le Horundarfjord avec un vaisseau ou deux, il n'y en avait pas plus de quatre en tout cas, et il ne savait rien de vous ». Les Jómsvíkings mordent à l'hameçon :

Búi et ses hommes coururent immédiatement vers les vaisseaux, laissant là tout leur butin. Búi dit : « faisons bon usage de ce que nous venons d'entendre, et soyons les premiers dans la victoire ». Et aussitôt à bord des navires, ils souquèrent vers la mer. Alors le jarl Sigvaldi les héla et leur demanda ce qu'ils avaient appris. Ils dirent que le jarl Hákon était dans le fjord. Alors le jarl largua les amarres de ses vaisseaux et ils souquèrent vers le nord, autour de l'île de Höð, puis à l'intérieur du fjord au-delà de l'île.2

L'on voit que le mensonge du vieux bóndi a pour ce dernier un intérêt immédiat, car les Jómsvíkings abandonnent leur pillage. De son côté, le jarl Hákon et son fils Eirí k « avaient appris que les Jómsvíkings avaient jeté l'ancre au large de l'île de Höð. Alors les jarlar souquèrent vers le nord pour les rencontrer, et lorsqu'ils arrivèrent à l'endroit appelé baie de Hjorunga [Hjörungavogur] ils les trouvèrent. » La bataille s'engage alors près du lieu indiqué par le vieux bóndi, à ceci près que le jarl Hákon dispose - selon Snorri - de 180 navires, et en tout cas d'une force nettement plus conséquente que quatre vaisseaux3. Hákon remporte la victoire, non sans mal d'ailleurs, et Snorri ne précise pas à quel point la désinformation du vieux bóndi est préjudiciable aux Jómsvíkings. Il est cependant clair qu'elle les a empêchés de prendre Hákon isolé et par surprise - ce qui est l'idéal, comme les « raids commandos » le suggèrent bien - et a permis à Hákon de contrôler, en partie, le lieu et le moment de la bataille, en tout cas de choisir l'engagement au lieu de le subir. Il conserve ainsi l'initiative, ce qui lui est plus généralement permis par les renseignements qu'il reçoit à plusieurs reprises sur les dernières actions de l'adversaire. Il est aussi très intéressant de noter que Snorri raconte que Hákon demande à Geirmund « une preuve » (sannindi) de ce qu'il avance, ce que les Jómsvíkings auraient été bien inspirés de faire par rapport aux renseignements du vieux bóndi. Mais abondent surtout dans la Heimskringla des mentions sans précision du type « il apprit que... », « il eut vent que... », comme lorsque Snorri dit que Hákon et Eirí k « avaient appris que les Jómsvíkings avaient jeté l'ancre au large de l'île de Höð ».

Demander une preuve, ou recourir à une source fiable, comme le fait Óláf le Gros avec Þoraldi qui est

1 Ibid, pp. 178-179 (OT ch.38).

2 Ibid, p. 179 (OT ch.39).

3 Ibid, pp. 179-180 (OT ch.40).

« son homme »1, permet de tenter de contrôler l'information dans un sens, en s'assurant que les renseignements dont l'on dispose sont précis ; mais l'autre aspect de ce contrôle, à savoir laisser l'ennemi dans l'ignorance, est également présent dans la Heimskringla. Ainsi, Þórir Klakka conseille à Óláf Tryggvason, lorsque ce dernier veut prendre la Norvège au jarl Hákon Sigurðarson et en devenir roi, « de ne laisser personne savoir qui il était et de ne laisser aucune nouvelle se répandre à propos de sa position, mais de faire mouvement contre le jarl aussi vite que possible pour le prendre au dépourvu. Le roi Óláf fit ainsi, voyageant nuit et jour à chaque vent favorable, et sans que les habitants du pays apprennent où il était. » 2 Cela ne laisse d'ailleurs pas d'étonner, car Þórir Klakka est, en fait, un espion du jarl Hákon envoyé auprès d'Óláf Tryggvason 3. Mais son conseil s'avère bon, à sa propre surprise, car contrairement à ce qu'il pensait, Óláf arrive en Norvège à un moment où le pouvoir du jarl est fortement ébranlé : devant faire face à une révolte de boendr, il se cache dans une porcherie. Peut-être le but initial du conseil de Þórir était-il d'éviter qu'Óláf apprenne, en prenant contact avec des habitants du pays, qu'il avait contre lui un jarl puissant et incontesté, comme Þórir pensait que c'était le cas. L'exemple en est d'autant plus intéressant, car il montre qu'avancer sans faire de bruit, c'est aussi avancer sans prendre de contacts, ce qui est potentiellement dangereux ; en l'occurrence, si l'on suit Snorri, Óláf Tryggvason doit son succès à un heureux hasard qui le fait arriver en pleine crise politique, alors que personne ne l'attend.

Le conseil n'est pourtant pas dépourvu d'intérêts, si l'on songe aux exemples nombreux de ceux qui - comme Eyvind Úrarhorn revenant d'Irlande ou les Jómsvíkings tentant d'envahir la Norvège - sont interceptés et tués par un adversaire qui a eu vent de leur itinéraire. La manière de procéder d'Óláf Tryggvason n'est pas exceptionnelle ; Eirí k à la Hache Sanglante parvient à tuer ses frères Óláf et Sigröð en les prenant par surprise, et ceci, d'une manière qui rappelle fort celle d'Óláf Tryggvason : « Eirí k eut [pour lui] des vents si forts et si favorables qu'il vogua nuit et jour, et qu'aucune nouvelle de sa venue ne le précéda » 4. Le fait de « voguer nuit et jour » est encore évoqué pour une attaque des fils d'Eirí k à la Hache Sanglante contre Hákon le Bon ; mais ici, elle reste longtemps dissumulée car le système de feux d'alarme, établi par Hákon le Bon justement pour parer à cette éventualité, fait défaut 5. La vitesse n'est cependant pas le seul remède au phénomène de diffusion rapide et incontrôlée d'une nouvelle, ou d'une rumeur, qui semble affecter toute action ou presque dans la Heimskringla 6. Einar Þambarskelfir, conférant avec le jarl Svein pour attaquer Óláf le Gros, suggère : « Avançons précautionneusement et découvrons, par le moyen d'espions, quels sont les plans du roi Óláf. Qu'il ne sache rien de nous, sinon que nous nous tenons tranquilles » 7.

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