WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

La guerre dans la "heimskringla" de snorri sturluson

( Télécharger le fichier original )
par Simon Galli
ENS-LSH - M1 Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans 2008
  

précédent sommaire suivant

Visions et jugements sur la violence

Justifier la violence

L'activité guerrière, la violence, la cruauté - éléments non synonymes, mais souvent concomitants - ne vont justement pas de soi dans la Heimskringla : elles s'accompagnent de motifs et de justifications, dont l'étude est essentielle à la réflexion sur les raisons de ces actions, mais aussi à la définition, aussi approximative soit-elle, de leurs limites.

Quiconque a jamais eu l'occasion de lire un passage d'une saga dite islandaise ne sera pas étonné d'apprendre que la vengeance est un motif fort présent dans la Heimskringla. En voici un exemple criant, qui se déroule alors que les hommes de Magnús, fils de Harald le Sévère, sont occupés à briser la glace d'un lac pour dégager leurs navires :

Alors quelqu'un dit : « À présent vous pouvez voir que, comme toujours, nul n'apporte une meilleure aide dans toute chose nécessaire que Hall, le Tueur de Koðrán [Koðránsbani]. Regardez comme il brise la glace. »

À présent, il y avait un homme sur le vaisseau de Magnús qui s'appelait Þormóð Eindriðason, et lorsqu'il entendit le nom de Hall, le Tueur de Koðrán, il courut sur Hall et lui porta un coup mortel. Koðrán était fils de Guðmund, fils d'Eyólf ; et Valgreð, la soeur de Guðmund, était la mère de Jórunn, la mère de Þormóð. Þormóð avait un an lorsque Kóðran fut tué, et n'avait jamais vu Hall Ótryggson auparavant.

[...] Hall avait été suivant du roi [Harald le Sévère] et l'un de ses grands favoris, et le roi fut donc extrêmement furieux. La journée était déjà bien avancée lorsqu'il arriva au mouillage, et entre- temps Magnús [son fils] avait aidé le tueur à s'échapper dans les bois, et à présent offrit une compensation en son nom. Mais le roi en vint presque aux coups avec Magnús et ses hommes avant que des amis communs arrangent une réconciliation. 3

Suffisamment d'études ont été faites sur la vengeance et la faide dans les sagas 4 pour que nous ne

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 664 (OK ch.1).

2 Ibid, pp. 36-37 (Yngl. ch.34).

3 Ibid, pp. 638-639 ( HHarð. ch.72).

4 Je pense ici aux deux études classiques de WILLIAM IAN MILLER, Bloodtaking and peacemaking, cit., et de JESSE L. BYOCK,

détaillons pas cet aspect qui, de toute manière, est loin d'être aussi central dans la Heimskringla que dans une saga telle que la saga de Njáll le Brûlé. L'exemple que nous venons de citer met bien en lumière l'essentiel du phénomène : le rôle des liens de parenté, celui des relations avec les grands, le risque que, par ces deux liens, le conflit s'étende, et la possibilité d'éviter cette extension par la médiation et le paiement d'une compensation. La grande différence entre les sagas dites islandaises et la Heimskringla est sans doute l'absence, dans cette dernière, des batailles légales qui font inextricablement pendant, dans les sagas dites islandaises, aux combats physiques. Plus présente, par contre, que dans les sagas dites islandaises est la propension d'une faide à s'étendre verticalement, par les liens des personnes impliquées avec des personnages plus hauts placés, comme, dans notre exemple, la querelle entre Hall et la famille de Þormóð menace de causer une dispute tout aussi grave entre le roi Harald le Sévère et son fils Magnús - prenant ainsi le pas sur le lien de parenté entre ces deux derniers personnages 1.

L'argumentaire légal est néanmoins présent dans la Heimskringla, mais il est moins détaillé que dans une saga dite islandaise ; il prend surtout la forme de la référence, par un locuteur-acteur se proposant d'utiliser la violence, à ses « droits », c'est-à-dire, le plus souvent, à son héritage. Par exemple, Harald le Doré (Gull-Haraldr), potentat danois et neveu du roi Harald de Danemark qui « se considérait en droit de succéder [à Harald] sur le trône du Danemark » 2, déclare au jarl Hákon Sigurðarson : « Je compte soutenir ma réclamation de telle manière que je n'hésiterai pas à tuer le roi [Harald] de mes propres mains, si l'occasion s'en présente, car il entend me refuser le pouvoir qui de droit est mien » 3. Mais, en dehors de la défense de ce qui est considéré comme sien, la « juste cause » peut être fondée sur l'iniquité de l'ennemi : un fort bel exemple, où les deux arguments se mêlent, nous en est donné par le discours de Sigurð de Reyr, l'un des lieutenants de Hákon aux Larges Épaules alors en lutte contre le roi Ingi, son oncle, qui déclare :

« Le meilleur espoir que nous ayons pour [le succès de] notre cause est que Dieu sait que nous avons le droit pour nous. Ingi a déjà abattu ses deux frères, et nul n'est assez aveugle pour ne pas savoir quelle compensation est réservée au roi Hákon pour la mort de son père, c'est à savoir d'être abattu comme ses autres parents [...].

Dès le début, Hákon n'a pas demandé pour lui-même plus d'un tiers de la Norvège, comme son père, et cela lui fut refusé. Mais à mon avis, Hákon a plus de droits à l'héritage d'Eystein, son oncle, qu'Ingi ou Símun Skálp ou les autres hommes qui ont tué le roi Eystein. À nombre de personnes inquiètes pour le salut de leur âme et qui auraient commis des crimes aussi monstrueux que ceux d'Ingi, il semblerait outrecuidant de se dire rois devant Dieu ; et je m'étonne que Dieu tolère son audace, et il se pourrait que Dieu l'abatte par notre intermédiaire. » 4

Notons qu'un tel argumentaire est presque toujours utilisé dans le cadre de ce que nous appellerions une « guerre civile », ou plutôt, pour utiliser des qualificatifs plus adéquats à la Heimskringla, lorsqu'il est question de se rebeller 5 ou de lutter pour la succession 6 ; quoiqu'aucune distinction explicite ne soit jamais faite dans la Heimskringla, aucun appel au droit n'apparaît lorsqu'il s'agit de mener une expédition contre une région lointaine. Par contre, ce registre peut jouer à l'intérieur de la Scandinavie, plus particulièrement à l'intérieur de ce qu'un souverain peut considérer comme sa sphère d'influence, comme lorsque l'évêque Sigurð, lui-même danois, met en avant dans son discours la légitimité de Knút le Grand, roi de Danemark, à régner sur la Norvège 7. Une autre particularité fort intéressante est que ces discours sont faits devant les troupes du locuteur-acteur, devant ceux qui le soutiennent, ou devant un allié potentiel ; ils précèdent l'usage de la violence, le justifient a priori et en

Feud in the Icelandic Saga, University of California press, Berkeley ; London, 1982.

1 Voir également SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 778-780 ( HHerð. ch.12).

2 Ibid, p. 142 ( HGráf. ch. 15).

3 Ibid, p. 150 (OT ch.10).

4 Ibid, pp. 773-774 ( HHerð. ch.8).

5 Ibid, p. 347 (OH ch.94) ; pp. 187 et 190 (OT ch.45 et 48).

6 Ibid, p. 357 (OH ch.100).

7 Ibid, pp. 505-506 (OH ch.218).

donnent le programme, au lieu de le justifier a posteriori devant une assemblée, au cours d'un procès. La distinction est bien sûr problématique car, la Heimskringla étant un récit a posteriori, il peut fort bien s'agir, en fait, de tentatives de la part de Snorri pour justifier et expliquer les actions de ses personnages, conformément à l'habitude des sagas de donner la parole aux diverses parties impliquées 1. Cet aspect est sans doute présent. Mais le cadre dans lequel ces discours sont rapportés - durant une lutte intestine, et devant un public acquis ou favorable - me ferait dire que Snorri leur donne aussi un lourd sens politique et social : ils soulignent d'une part le problème que pose une guerre entre parents, entre alliés, entre membres d'une même société, et d'autre part l'impératif de la recherche de soutien, que nous avons vu à travers la question de la mobilisation, cette dernière étant, sans doute, d'autant plus problématique dans un contexte aussi ambigu et générateur de divisions qu'une guerre de succession.

L'un des actes d'Eirík à la Hache Sanglante fournit, à mon sens, un bon exemple de ce besoin de justification d'autant plus pressant que la violence a lieu entre proches :

Eirík à la Hache Sanglante avait l'intention d'en imposer à tous ses frères, et le roi Harald [à la Belle Chevelure] y était favorable. Lui et Eirík furent ensemble pendant longtemps. Rognvald Rettilbeini [frère d'Eirík] était en possession du Haðaland. Il apprit la magie et devint un sorcier. Le roi Harald n'aimait pas les sorciers. [Harald envoie alors à un sorcier, Vitgeir, l'ordre de cesser de pratiquer la magie, mais celui-ci répond qu'il le peut bien, puisque Rognvald, fils de Harald, le fait]. Mais lorsque le roi Harald entendit dire cela, Eirík à la Hache Sanglante, avec son consentement, fit route jusqu'au fylki de l'Uppland et au Haðaland. Il brûla son frère Rognvald dans sa demeure, lui et quatre-vingts sorciers, et on loua grandement cet acte. 2

Certes, le roi Harald n'est pas le seul souverain à faire la chasse aux sorciers - encore que cette entreprise soit moins centrale chez lui, et lui corresponde moins, qu'elle ne l'est dans une saga de roi évangélisateur, comme Óláf Tryggvason ou Óláf le Gros. Et ce motif diffère de ceux que nous avons étudiés précédemment, en ceci qu'il n'est pas formulé au discours direct, mais suggéré par le narrateur, Snorri, lui-même. Cependant, ce même Snorri fait précéder cet épisode par cette observation, qui ouvre en même temps le chapitre 34 : « Eirí k à la Hache Sanglante avait l'intention d'en imposer à tous ses frères, et le roi Harald [à la Belle Chevelure] y était favorable ». Il me semble difficile de croire que cette observation est fortuite. Je pense plutôt que Snorri fait ici montre de sa subtilité : d'un côté, exterminer les sorciers - et du même coup, affirmer l'autorité royale - est un acte qui n'est pas dépourvu de légitimité ; d'un autre côté, ce motif, cette légitimité, tombent à point nommé pour servir les ambitions d'Eirí k, avec la bénédiction du roi Harald, et pour justifier le meurtre d'un frère, acte loin d'être anodin. Il est également un cas où Snorri, au sujet d'une même opération, semble l'associer une fois à une opération de défense 3, et une autre fois la qualifie d'expédition de pillage 4. L'on peut certes penser à une distraction de la part de Snorri, mais je n'exclurais pas, pour ma part, la possibilité que cette confusion soit volontaire...

À l'opposé, semble-t-il, des motifs touchant à la justice d'une cause, ou à l'iniquité d'un ennemi, Snorri évoque souvent pour motif le gain de richesses et de terres, notamment, ce qui ne nous surprendra point, au sujet d'expéditions entreprises par de jeunes princes 5. De tels motifs ne sont en rien étrangers aux rois en titre, cependant, et peuvent même être évoqués par la poésie scaldique, ainsi au sujet de la conquête du Gautland par le roi Harald à la Belle Chevelure :

Au sud de la mer, celui

qui-rassasie-les-corbeaux conquit terres et hommes liges, combattant,

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 67.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 89-90 ( HHárf. ch.34 ; HHárf. ch.35 dans l'édition de Finnur Jónsson).

3 Ibid, p. 85 ( HHárf. ch.32 ; HHárf. ch.33 dans l'édition de Finnur Jónsson).

4 Ibid, p. 88 ( HHárf. ch.33 ; HHárf. ch.34 dans l'édition de Finnur Jónsson).

5 Ibid, p. 103 (HG ch.10) ; p. 185 (OT ch.43).

aimé et protégé par les dieux ;

et le héros ancra,

vêtu de son heaume, dans la rivière

à côté des poteaux ses destriers-de-tilleul ballottés par la tempête, à l'abri. 1

La question est alors de savoir s'il est possible de réconcilier ces champs apparemment dissemblables : celui du droit, celui du gain matériel, ou encore celui, qui semble apparaître dans d'autres passages encore, de l'honneur personnel. Ainsi, menacé par le roi de Dublin Margath Eachmargach, censé pourtant être son allié, mais qui lui refuse sa part de butin et entend lui prendre ses vaisseaux, Guðorm Ketilsson prend, selon Snorri, la décision suivante : « Alors Guðorm choisit de mourir en homme courageux [deyja með drengskap 2], ou de remporter la victoire, plutôt que de souffrir la honte et le déshonneur, et l'accusation de couardise, pour avoir perdu autant » 3. Il livre alors bataille la veille de la Saint-Óláf, et « avec l'aide de Dieu et de saint Óláf » - qui est aussi son oncle - il remporte la victoire contre les forces supérieures en nombre du roi Margath. Exemple remarquable, en ceci que, tout en comprenant cette phrase qui ravirait celui qui veut voir en les Scandinaves un « peuple guerrier », il la situe dans un contexte qui fait le lien avec les autres motifs que nous avons évoqués : « mourir en homme », certes, mais mourir aussi pour défendre son droit, ce droit portant sur des vaisseaux et une partie d'une « importante quantité d'argent » 4. La même impression ressort de cette exhortation par laquelle Ástrið, veuve d'Óláf le Gros, tente d'amener les Suédois - qui avaient soutenu Óláf le Gros dans sa tentative de reconquête de la Norvège - à soutenir à présent Magnús, le fils d'Óláf :

« Présent ici avec nous est le fils du saint roi Óláf, dont le nom est Magnús. Il compte à présent faire route vers la Norvège pour recouvrer son patrimoine. J'ai de grandes et bonnes raisons de le soutenir dans cette entreprise, car il est mon beau-fils, comme tous le savent, Suédois autant que Norvégiens. [...] Ainsi tous peuvent voir que je n'épargnerai pour le soutenir aucune chose que je puisse lui fournir. » Et elle continua à parler ainsi éloquemment et longtemps.

Mais lorsqu'elle se tut, beaucoup répondirent en disant que pour les Suédois qui avaient suivi le roi Óláf, son père, jusqu'en Norvège, cela n'avait guère été une expédition glorieuse [litla tírarför 5] ; « et l'on ne peut guère attendre un meilleur succès avec ce roi », dirent-ils. « Et pour cette raison les hommes ne sont guère volontaires pour participer à cette expédition. »

Astríð fit cette réponse : « Tous ceux qui entendent être appelés hommes vaillants [hreystimenn] ne s'arrêteront pas à de telles considérations. Cependant, si quiconque a perdu un parent dans l'expédition du saint roi Óláf, ou y a été lui-même blessé, alors c'est montrer le courage d'un homme [drengskapur 6] que de marcher à présent sur la Norvège et de venger cela ». 7

1 Ibid, pp. 72-73 ( HHárf. ch.16).

2 Le terme de drengr (dont drengskapr, qui désigne l'état du drengr, le fait d'être un drengr, est dérivé) est extrêmement complexe. R. Cleasby et G. Vigfusson recensent les sens suivants : I. (à l'origine, probablement) rocher ou pilier ; II. un jeune homme ; III. (sens usuel) un homme brave, vaillant, de valeur ; cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 105. R. Boyer a discuté le sens de ce terme et tenu à souligner qu'il n'est pas fondamentalement martial, notant que « il pourra arriver que l'on fasse du Christ le type même du drengr goðr [donc du « bon drengr »] » : RÉGIS BOYER, Les Vikings : histoire et civilisation, Perrin, Paris, 2004, p. 98. Observation importante mais qui, à mon sens, n'épuise pas la question : n'a-t-on pas également fait du Christ le modèle du chevalier ?

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 618-619 ( HHarð. ch.55).

4 Corrélation également relevée par S. Bagge : « Cela semble être généralement le cas chez Snorri : l'honneur entre en relation avec d'autres intérêts, notamment matériels. » SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 165.

5 Tírarför est composé à partir de tirr, « gloire, renom », et de ferð, « voyage ». Cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 634.

6 Ici, les paroles d'Ástrith ne laissent guère douter qu'elle entend que la drengskapr sera montrée, le cas échéant, par l'usage des armes, même s'il s'agit globalement de soutenir Magnús par tous les moyens, comme elle-même se le propose de le faire - et Magnús accède d'ailleurs au trône sans avoir à livrer bataille.

7 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 539 (MG ch.1).

En fait, plutôt que par l'existence de registres nettement distincts et opposés, il semble que la question se doive résoudre de la même manière que celle de l'existence ou non d'un idéal guerrier : il existe bel et bien plusieurs registres de justification et d'explication de la violence, qui peuvent être utilisés pour fonder ce qui apparaît souvent comme un programme ; mais ces registres ne sont pas sans liens entre eux, ils peuvent être combinés - toujours le jeu de Meccano - et maniés selon la situation. Cette maniabilité, et son utilité, sont bien démontrées par ce cas, que nous avons déjà rencontré, d'une expédition de lutte contre des vikings qui se fait également expédition de pillage, expédition viking donc 1. Tel est également le cas d'un registre que nous avons déjà entrevu, le registre religieux - chasse aux sorciers, conversion d'une région, croisade - qui se combine admirablement, dans le récit de Snorri, avec d'autres motifs, qui sont en même temps des objectifs : affirmation de l'autorité royale, gain de prestige, élimination d'un adversaire 2... L'exemple suivant, ajouté aux cas que nous avons déjà étudiés, le suggère bien :

Le roi Níkolás [Sveinsson de Danemark] envoya des messagers au roi Sigurð le Croisé, lui demandant de le soutenir avec des troupes et toute la force de son royaume, et de faire route avec le roi Níkolás vers l'est, le long des côtes de la Suède, jusqu'au Smáland, afin d'en convertir les habitants. [...] Le roi Sigurð promit de venir, et les rois s'accordèrent sur une rencontre dans le détroit d'Eyrar.

Alors le roi Sigurð fit faire une levée de tous les hommes de toute la Norvège, les appelant à l'armée et aux vaisseaux [bauð Sigurður konungur almenningi út af öllum Noregi, bæði að liði og að skipum]. Et lorsque cette force fut assemblée il eut trois centaines complètes [360] de vaisseaux. Le roi Níkolás vint au lieu du rendez-vous très en avance, et attendit là pendant longtemps. Alors les Danois commencèrent à grommeler et à se plaindre, disant que les Norvégiens ne viendraient probablement pas, et se dispersèrent ensuite. Le roi et la flotte entière s'en allèrent. Plus tard, le roi Sigurð arriva pourtant, et fut mécontent. Ils firent voile vers l'est jusqu'à Simrarós et y tinrent conseil. Le roi Sigurð dit que le roi Níkolás n'avait pas tenu sa parole, et ils décidèrent de faire quelque pillage en son pays en réponse à cela.

Ils s'emparèrent du village de Tumaðorp [en Scanie occidentale 3] qui se trouve à proximité de Lund, puis firent voile vers l'est, jusqu'à la ville marchande qui est appelée Kalmar. Ils pillèrent là et également dans le fylki de Smáland, réquisitionnant des contributions en nourriture, d'un montant de quinze cents [1800] têtes de bétail ; et les habitants du Smáland acceptèrent le christianisme.

Alors le roi Sigurð prit avec son armée le chemin du retour et arriva dans son royaume avec du butin et des biens nombreux et précieux qu'il s'était gagnés au cours de cette expédition. [...] Ce fut la seule expédition guerrière entreprise par Sigurð pendant son règne. 4

L'on notera l'aisance et la rapidité avec lesquelles, dans le récit de Snorri, le roi Sigurð ajoute à une entreprise de croisade celle d'un pillage sur les terres d'un ex-allié pour le punir d'un manquement à sa parole ; et, dans le domaine des résultats, la manière dont conversion et butin se combinent. La guerre, la violence, n'apparaissent jamais dans la Heimskringla comme fin en soi ; de leur mise en branle à leur résultat, ce sont d'autres motifs qui les animent et leur donnent sens - du moins dans le récit qu'en fait Snorri. Reste cependant à savoir si, derrière ces divers motifs qui se combinent au gré des circonstances, il y a ou non une loi générale qui apporterait aux entreprises guerrières ce que l'on pourrait appeler un méta-motif.

précédent sommaire suivant











9Impact, le film from Onalukusu Luambo on Vimeo.