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La guerre dans la "heimskringla" de snorri sturluson

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par Simon Galli
ENS-LSH - M1 Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans 2008
  

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Faire la paix

Aucune étude de la guerre ne peut se passer tout à fait d'un examen des pratiques de paix. Il est, en vieil-islandais, un mot qui désigne assez bien ce que nous appelons « paix » : friðr, « paix », mais aussi « sécurité personnelle, inviolabilité », « tranquillité, repos », « amour, amitié » 2. Avec ce terme vont un verbe, friða, « faire la paix, pacifier », et, comme souvent, une série de mots composés, comme friðkaup, « achat de la paix » 3, et friðland, « pays de paix », désignant un accord entre un chef d'expédition et une puissance locale, l'un promettant de ne pas piller dans un pays, l'autre lui accordant le libre usage des ports de ce pays 4. Il faut également signaler le mot de sætt : « réconciliation, accord » (qui intervient également sous la forme sátt, moins courante), le verbe sætta, « réconcilier », et le nom sættir, « réconciliateur » 5. Mais les mots de « paix » interviennent peu dans la Heimskringla : friðr lui-même y est utilisé soixante-quinze fois, ce qui est notable certes, mais suppose une fréquence bien moindre que celle des « mots de guerre » que nous avons évoqués plus haut. Sætt/sátt est certes plus courant - 106 occurrences - et le verbe sætta l'est presque autant. Quant au verbe friða, il est rare ; les mots composés à partir de friðr qui apparaissent sont tous des hapax ou presque, et ceux qui le sont à partir de sætt/sátt sont à peine plus courants. Le seul qui ressort un tant soit peu est sáttmal, « paroles de réconciliation », qui intervient vingt fois.

L'impression générale qui ressort de la Heimskringla est, à mon sens, que la paix n'est pas tant un état « normal » qu'un état « par défaut », et, finalement, peu digne d'attention ; là encore, les soixante ans de règne d'Óláf le Calme résumés en huit courts chapitres sont révélateurs. Non pas que la paix soit honnie, comme nous l'avons vu ; mais elle est rarement évoquée, sauf lorsqu'elle existe pour une période particulièrement longue - comme pendant le règne d'Óláf le Calme, ou dans le cas de la mythique « paix de Fróði » 6 - auquel cas elle est évoquée de manière positive, mais sans que soient donnés beaucoup de détails. Les périodes de paix seraient ainsi, par excellence, ce « temps vide » entre les événements - à savoir, par excellence, les conflits 7. Quant au sens à donner à cette tendance à considérer la paix comme un état « par défaut », qu'il est inutile de préciser, il est difficile à déterminer. Faut-il y voir l'expression d'une normalité de la paix, ou au contraire l'idée que ce n'est pas la paix qui est intéressante, instructive, problématique, capitale dans l'existence d'une société enfin, mais les conflits ? À aucun moment de la Heimskringla Snorri ne prend clairement parti dans le fameux débat sur « l'état naturel » de l'Homme - pacifique ou belliqueux. Là encore il semble surtout s'en tenir, stylistiquement, à la neutralité et à une absence générale du « je », et globalement dans son choix des événements rapportés et de leur ordonnancement, à un relativisme empli de nuances. Si l'on

1 « La norme voulant qu'il est honteux de se retirer d'une bataille ne doit donc pas être prise trop sérieusement ; il s'agit plutôt d'un élément rhétorique qui peut être invoqué lorsqu'il convient. » SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 166.

2 RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 173.

3 Évoqué une fois, dans une strophe de poésie scaldique : SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 401 (OH ch.131).

4 Il y en a trois exemples dans la Heimskringla : Ibid, p. 221 (OT ch.89) ; p.259 (OH ch.20) ; p. 618 ( HHarð. ch.54).

5 RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 619.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 13-14 (Yngl. ch.10).

7 Pour une discussion du concept de temps et de chronologie chez Snorri, cf. SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 49-5 0 ff.

étudie le début de la Heimskringla, les trois premières figures royales de l'oeuvre - Óðinn, Njörð et Freyr - ne semblent pas dire autre chose que « la « guerre » comme la « paix » font partie de la politique des princes, de leur pouvoir, et de l'histoire de leurs règnes ». Il n'est guère possible d'aller plus loin.

En dehors de ces considérations globales, cependant, il est un type de paix qui ne fait pas partie du « temps vide », et n'existe pas « par défaut » : la paix conclue pour terminer une guerre ou une querelle. En fait, c'est surtout sous cette forme que la « paix » ou la « réconciliation » est mentionnée dans la Heimskringla. Le processus exact, par contre, n'en est pas souvent détaillé, aussi n'y a-t-il pas beaucoup de choses à dire sur les pratiques de paix à partir du texte de Snorri. Une observation, cependant, est importante à noter : les paix, tout comme les guerres, se font entre personnes, la seule exception à cette observation étant les « paix » - en fait les soumissions - ayant lieu entre un prince et une province rebelle. Mais il ne s'agit, justement, pas vraiment d'une paix - et l'on pourrait également arguer que la Heimskringla suggère souvent, comme nous l'avons vu lors de la conquête de l'Orkadalr par Harald à la Belle Chevelure 1, que la soumission d'une région est avant tout marquée par celle, personnelle, des principaux magnats de cette région.

L'une des « conférences de paix » les plus détaillées de la Heimskringla, qui a lieu entre Harald le Sévère et le roi Svein de Danemark, le suggère bien. En voici le processus : des « messages et des émissaires furent échangés entre la Norvège et le Danemark, de par l'intention qu'avaient à la fois les Norvégiens et les Danois de parvenir à une paix [frið] entre eux et à une réconciliation [sætt], ce à quoi ils priaient les rois d'agréer » 2. Ceci, après un conflit assez long, dont il est difficile de dire s'il est ouvert par les expéditions de pillage de Harald dans le Jutland 3 ou par le défi lancé par Harald à Svein de lui livrer bataille « de telle sorte que l'un d'entre eux ait les deux royaumes » 4 - peut-être l'acte qui, dans la Heimskringla, ressemble le plus à une déclaration de guerre formelle. Une rencontre est arrangée entre les deux rois, sur la frontière entre leurs domaines, à laquelle chacun se rend accompagné d'une imposante force. Mais, à peine commence-t-on à parler de paix que, d'un côté et de l'autre, l'on se plaint des dommages infligés par l'adversaire.

Finalement, les plus éminents et plus sages personnages intervinrent. Alors une réconciliation [sætt] fut amenée entre les deux rois, de telle sorte que Harald aurait la Norvège, et Svein, le Danemark, suivant les frontières qui avaient précédemment existé entre la Norvège et le Danemark. Aucun ne paierait de compensation à l'autre. Les incursions cesseraient, et celui qui avait fait des gains [par le pillage] les conserverait. Et la paix durerait aussi longtemps qu'ils [Harald et Svein] vivraient. Cet accord fut confirmé par des serments. Les rois échangèrent des otages [...]. 5

Notons enfin que cette paix - et c'est, là aussi, exceptionnel - fait l'objet d'un poème scaldique, qui loue l'entreprise et critique ceux dont « l'obstination » retarde un accord entre les rois.

Il y a ici de nombreux éléments notables, mais, étant donné que ce processus de paix est le plus détaillé de la Heimskringla, il n'est pas toujours possible de dire s'ils sont habituels ou normaux - ainsi de la rencontre à la frontière. Le recours à des otages, par contre, intervient assez souvent dans la Heimskringla, qu'il soit bilatéral ou unilatéral ; il peut servir, comme ici, de garantie supplémentaire aux serments 6 - qui sont, eux aussi, assez courants - ou de gage de soumission, dans le cas de la réduction - et de la conversion forcée - d'une province rebelle 7. La Heimskringla ne donne hélas

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 63 ( HHárf. ch.5-6).

2 Ibid, p. 634 ( HHarð. ch.71).

3 Ibid, p. 621 ( HHarð. ch.58).

4 Ibid, p. 622 ( HHarð. ch.59).

5 Ibid, p. 636 ( HHarð. ch.71).

6 En un sens, c'est même la première pratique de paix qui apparaît dans la Heimskringla, puisque l'échange d'otages est évoqué au sujet de la fin de la guerre entre les Æsir et les Vanir, les deux peuples ou familles de dieux. Ibid, p. 8 (Yngl. ch.4).

7 Ibid, p. 208 (OH ch.69).

guère de détails sur ces otages ; il semble souvent s'agir des fils des personnages impliqués 1. Des destinées futures apparaissent pour deux de ces otages seulement, et elles sont fort dissemblables : Skjálg, fils d'Erling Skjálgsson, qui semble être pris par Óláf le Gros auprès de lui comme gage de réconciliation avec Erling 2, avertit peu de temps après son père de la capture d'Ásbjorn par Óláf, comme nous l'avons vu 3 ; par contre, Níkolás, fils de Sí mun Skalp, est tué peu après sa prise en otage, à la faveur d'une bataille, apparemment par ceux-là même qui l'avaient capturé 4.

Les règlements frontaliers apparaissent ailleurs dans la Heimskringla, mais ils sont loin d'être courants ; l'objectif le plus répandu dans la Heimskringla est d'éliminer un adversaire et, le cas échéant, de s'emparer de la totalité de son territoire, ou d'installer à la tête de ce dernier un allié politique plus ou moins vassalisé. Là encore, la dimension personnelle des conflits pointe, tout comme dans la paix jurée pour aussi longtemps que les rois impliqués vivront 5. Nous pouvons néanmoins signaler, pour avoir un aperçu de la diversité des méthodes employées pour parvenir au règlement d'un conflit territorial, l'étrange épisode au cours duquel Óláf le Gros, roi de Norvège, et son homonyme Óláf de Suède jouent une île aux dés 6, ou l'habile solution trouvée par Erling Skakki à la querelle, que nous avons déjà évoquée, avec Valdamar de Danemark : lui accorder la province norvégienne initialement promise, mais se faire nommer jarl de cette province et la tenir au nom du roi de Danemark 7.

Néanmoins, le point le plus important à retenir, le moyen d'intercession si courant dans la Heimskringla qu'il en est presque une institution, est l'intercession de personnages, ici « éminents et sages », mais qui sont le plus souvent qualifiés d'« amis communs » aux deux parties, et qui négocient un accord. Je ne m'étendrai pas sur ce processus de régulation, sur lequel Snorri donne d'ailleurs peu de détails, sinon que, bien souvent, l'intercesseur offre une compensation au nom de l'une des parties, pratique qui, là encore, rappelle les sagas dites islandaises. Cette compensation peut prendre une forme monétaire ou celle de l'octroi d'un titre. Enfin, il est une forme de compensation honorifique qui est aussi un gage de paix, et plus globalement une pratique de réconciliation fort répandue : un mariage unissant les familles des deux parties. Il serait fastidieux de citer tous les exemples dans lesquelles ces pratiques interviennent, mais elles sont bien combinées par l'un des cas d'intercession les plus détaillés de la Heimskringla, celle entreprise par Finn Árnason entre Harald le Sévère et Hákon Ívarsson pour le meurtre d'Einar Þambarskelfir, exemple d'autant plus intéressant que, dans un premier temps, l'accord négocié n'est pas respecté, et que le règlement du conflit se fait donc en deux temps 8.

Par ailleurs, il me semble important de relever que l'expression utilisée ici au sujet des « plus éminents et plus sages personnages », ainsi que les strophes de poésie scaldique qui accompagnent ce passage et critiquent les « hommes qui ne cessent de se quereller », peuvent donner l'impression que la paix est le désir des sages. Impression qui pourrait être renforcée par l'association souvent faite entre la paix et la prospérité, comme nous l'avons déjà vu, mais aussi entre la paix et l'oeuvre législatrice d'un prince 9, associations par lesquelles Snorri peut sembler dire que « la paix, c'est l'ordre ». Il est certain qu'à lire Snorri, la paix donne l'occasion à un prince d'ordonner son pays - quoique la violence, comme nous l'avons vu, reste un excellent moyen d'imposer la soumission. Mais, je le souligne à nouveau, la paix pour Snorri reste surtout, à mon sens, un moyen politique ; et elle est également un moyen de victoire. Tout comme le grið, la paix peut tout à fait avoir quelque chose de violent ; elle peut être

1 Ibid, p. 189 (OT ch.47) ; p. 368 (OH ch.111) ; p. 794 (ME ch.6).

2 Ibid, p. 377 (OH ch.116).

3 Ibid, p. 383 (OH ch.118).

4 Ibid, p. 795 (ME ch.7).

5 Déjà pratiqué entre Magnús le Bon, roi de Norvège, et Horða-Knút, roi de Danemark ; Ibid, p. 543 (MG ch.6).

6 Ibid, p. 350 (OH ch.94).

7 Ibid, p. 812 (ME ch.30).

8 Ibid, pp. 612-616.

9 Ibid, pp. 104 (HG ch.11) ; p. 554 (MG ch.16) ; pp. 664-665 (OK ch.2).

imposée, fort loin du rapport d'égal à égal dont le traité entre Harald le Sévère et Svein de Danemark donne l'image.

Nous avons déjà rencontré l'exemple d'Erling Skjálgsson menaçant assez clairement, quoiqu'à mots couverts, Óláf le Gros : « à présent, je ne te cacherai pas mes intentions : à savoir, que nous nous séparions réconciliés, et si ce n'est pas le cas, je ne pense pas que je prendrai le risque de te rencontrer à nouveau » 1. Techniquement, Erling s'était déjà réconcilié avec Óláf le Gros 2 ; il est clair que, par cette nouvelle réconciliation, il veut en fait entériner la grâce d'Ásbjorn Selsbani, qu'il est venu obtenir « avec une armée ». Cela montre un aspect discret, mais important de ces réconciliations : quoiqu'elles soient faites entre personnes, elles semblent avoir une force qui va au-delà de la seule bonne volonté des contractants - car sinon, Erling n'aurait aucune raison de vouloir extorquer à Óláf le Gros une « réconciliation » derrière laquelle il y aurait de toute évidence fort peu de sincérité, et même bien plutôt de l'animosité. Nous avons déjà vu qu'un certain nombre de gages de paix étaient utilisés ; mais il y a plus, car en l'occurrence, Snorri mentionne qu'Erling donne à Óláf le Gros « des assurances » - sans précision - mais le contraire n'est pas mentionné, alors que c'est plutôt Erling qui aurait besoin d'assurances contre une éventuelle vengeance d'Óláf. Quoique Snorri ne le dise pas explicitement, il y a sans doute là le rôle d'un regard social sur la réconciliation, une attente qu'elle soit tenue une fois conclue ; notamment de la part de ceux qui se sont entremis entre les parties, et ont ainsi engagé leur crédibilité. La fureur de Finn Árnason le suggère bien, lorsqu'il constate que Harald le Sévère refuse de faire en sorte que la réconciliation négociée par Finn entre lui et Hákon Ívarsson aboutisse 3.

Finalement, il semble que l'on puisse conclure sur les paix de la même manière que pour le grið. Comme le grið, la paix est un outil politique et stratégique. Elle signifie, certes, mettre un terme - au moins provisoire - à la violence ; mais les implications de cela sont vastes, et cela peut en fait vouloir dire, comme dans la querelle entre Óláf le Gros et Erling Skjálgsson autour d'Ásbjorn Selsbani, forcer l'autre à renoncer à la violence, après que l'on ait fait des gains et alors que l'on se trouve en position de force. En ce sens, la paix peut être un moyen de victoire, l'ultime coup à porter pour exploiter et consolider l'utilisation de la violence que l'on a faite auparavant. Comme le grið, elle est un choix ; cet aspect est bien mis en lumière par l'argumentaire de Finn Árnason persuadant Hákon Ívarsson de ne pas se soulever contre Harald le Sévère : « alors Finn démontra à Hákon que la meilleure alternative pour lui était de retirer du roi autant d'honneur qu'il voudrait lui-même lui demander, plutôt que de risquer un soulèvement contre le roi à qui il était lié par allégeance ; car il pourrait être vaincu - « et en ce cas, [dit Finn,] tu auras perdu et tes biens et ta vie. Mais si tu vaincs le roi Harald, tu seras appelé traître à ton roi » 4. Formidable et inextricable mélange, encore et toujours, d'arguments de principe et d'arguments pragmatiques, et remarquable opposition entre les risques du soulèvement et les gains à retirer d'une négociation aussi serrée que possible.

Enfin, étant, justement, un choix, la paix est loin d'être un passage obligé, pas plus qu'elle ne présente, comme nous l'avons vu, un aspect uniforme. Nombre de conflits dans la Heimskringla se terminent sans paix formelle. D'une part, il peut y avoir victoire totale de l'une des parties, auquel cas, comme le signale S. Bagge 5, le ralliement au vainqueur se fait généralement aisément, sans qu'il soit besoin d'y mettre les formes. D'autre part, un arrêt dans les combats - quelle qu'en soit la raison - peut amener une paix par défaut, qui n'a rien de stable, mais semble pouvoir tout à fait remplacer une paix négociée. Ainsi, Snorri mentionne ceci, après que les rois Eystein et Sigurð Haraldsson se sont ligués contre leur frère Ingi et que Sigurð a été tué :

Des hommes s'entremirent entre eux [Eystein et Ingi] pour amener une réconciliation. Mais

Grégóríús voulait les [Eystein et ses hommes] attaquer, disant que les choses n'iraient pas en

1 Ibid, p. 386 (OH ch.120).

2 Ibid, p. 377 (OH ch.116).

3 Ibid, p. 615 ( HHarð. ch.48).

4 Ibid, p. 614 ( HHarð. ch.47).

5 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 96-97.

s' améliorant [...]. Cependant, beaucoup y étaient opposés, et rien ne fut fait. Le roi Eystein retourna vers l'est, à Vík, et le roi Ingi fit voile jusqu'à Trondheim ; et il y eut une sorte de paix [sáttir] entre eux, quoiqu'ils ne se rencontrèrent pas en personne. 1

Il faut d'ailleurs remarquer que les paix négociées ne sont pas forcément plus stables, loin de là, surtout si elles vont à l'encontre des intérêts de l'une des parties impliquées, voire des deux : ainsi de la lutte sans cesse reprise entre Óláf le Gros et Erling Skjálgsson. Ce qui explique que, tout comme l'on refuse dans certains cas d'accorder le grið, certains semblent ne pas prendre le risque de faire la paix avec un adversaire considéré comme trop dangereux : décision dont nous avons déjà vu un bel exemple dans la manière dont Harald le Sévère, sous prétexte de négocier, attire Einar Þambarskelfir dans un guet-apens et le tue 2.

La paix et le grið ne sont pas à opposer à la guerre et à la violence, ou à voir en tant que seules limites. Il s'agit bien plutôt de seuils de la violence : des limites, certes, des passages à une relation autre, mais aussi des mécanismes qui peuvent tout à fait se combiner à celui de la violence pour le faire aboutir, le poursuivre, le consolider. En somme, de nouvelles pièces de Meccano dans le jeu d'un locuteur-acteur, dont l'utilisation n'est pas obligatoire, et ne suppose pas forcément une stabilité de longue durée. Néanmoins, certaines paix, nous l'avons vu, peuvent être jurées à vie - il y en a deux exemples dans la Heimskringla, et dans les deux cas, elles sont tenues. Certaines réconciliations ont une véritable pérennité ; celle entre Óláf le Gros et Einar Þambarskelfir en offre un intéressant exemple 3. Elle dure pendant tout le règne d'Óláf ; Einar ne s'allie avec les ennemis d'Óláf qu'après la première défaite d'Óláf le Gros. À ce moment, Einar se joint à son beau-frère le jarl Hákon Eiríksson, qui tient la Norvège au nom de Knút le Grand, et il est alors séduit par les généreuses promesses que lui fait Knút 4. Mais, lorsqu'Óláf le Gros revient en Norvège pour tenter de reconquérir sa couronne, Einar ne se joint pas aux si nombreux magnats qui s'opposent à lui. Snorri écrit, après la chute d'Óláf le Gros, que l'on commence à appeler saint Óláf : « Einar Þambarskelfir ne s'était pas joint à la rébellion contre le roi Óláf, et de cela il se vantait. Einar avait soin de se souvenir du fait que Knút lui avait promis la Norvège en duché, et aussi que le roi n'avait pas tenu sa promesse. Einar fut le premier parmi les hommes d'influence [ríkismanna] à soutenir la sainteté du roi Óláf. » 5 L'on notera cependant l'importance, là encore, de l'intérêt personnel dans la conduite d'Einar...

Faut-il pour autant dire que tous ceux qui font ou veulent la paix sont hypocrites ? Certainement pas. Cela tient plutôt à cette double explication que Snorri semble se faire une règle de fournir : raisons pragmatiques et raisons en quelque sorte bénévoles. Sans que l'on puisse séparer les deux, d'ailleurs, car, comme le montre bien le discours tenu par Finn Árnason à Hákon Ívarsson, même si l'on peut, soi, être prêt à laisser de côté tout motif de droit et d'honneur pour le bénéfice de ses intérêts personnels, les autres, ceux qui regardent les actions entreprises par quelqu'un et qui y réagissent, risquent bien de ne pas omettre ces principes dans leurs discours et leurs réactions. Que tous ces personnages soient sincères ou non importe peu, et est d'ailleurs impossible à déterminer ; toujours est-il qu'à lire la Heimskringla, il semble que l'on ne puisse ignorer les principes, ou les valeurs socioculturelles, bien que l'on puisse et même que l'on doive tenter de les orienter et de les manipuler à son avantage.

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