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La guerre dans la "heimskringla" de snorri sturluson

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par Simon Galli
ENS-LSH - M1 Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans 2008
  

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Conclusion

Avant d'en venir à proposer des éléments de réponse aux diverses questions qui ont été les nôtres au cours de cette étude, il en est une qu'il faut, ce me semble, affronter à nouveau. Jusqu'à quel point, dans quelle mesure peut-on suivre le récit de Snorri ? Le regard de Snorri l'Islandais sur la Norvège n'est-il pas « déformé », un peu de la même manière que Thucydide l'Athénien, né dans la cité de Thémistocle, le vainqueur de Salamine, et lui-même officier de marine, produisit une oeuvre où la maîtrise de la mer apparaît comme la clef de la victoire ? Je ne reprendrai pas ici ce que j'ai déjà dit sur l'impossibilité d'avoir un regard qui ne soit pas « déformé », et sur l'illusion néfaste de l'accès direct - ou indirect - à une quelconque « vérité pure ». À tout le moins, Snorri est un historien - thèse admirablement défendue, à mon sens, par le livre de S. Bagge 1 - et son interprétation n'est ni plus ni moins valable que celle d'un Thucydide ou que celle d'un historien d'aujourd'hui ; elle mérite étude. Cela ne signifie pas, cependant, que l'on ne puisse essayer de pointer les tendances qui pourraient tirer Snorri vers certaines interprétations, afin de nuancer - mais non pas « confirmer » ou « infirmer » - son propos.

Je ne reprendrai pas ici les remarques faites par S. Bagge sur cette question 2. L'essentiel à en retenir est que, si certaines tendances sont à relever chez Snorri - ainsi de son insistance sur l'aristocratie - aucune n'est de taille à balayer toutes les observations que l'on peut tirer de la Heimskringla. Quant à sa distance temporelle et spatiale avec son sujet, outre que ces éléments ne sont en rien rédhibitoires, ils ne sont pas à exagérer dans le cas de Snorri 3. Tout particulièrement intéressante pour notre sujet est l'observation faite par S. Bagge que, si les faides semblent plus présentes dans les histoires islandaises de la Norvège que dans les histoires norvégiennes de la Norvège, cela n'est pas forcément dû à une « déformation » islandaise ; la « déformation », selon S. Bagge, est plutôt à chercher en Norvège même 4. Ce qui pourrait nous amener à penser que tout compte fait, ce Snorri qui voyagea en Norvège et fut proche du pouvoir royal norvégien, mais était en même temps clairement un potentat islandais, possédait de ce fait une « distance moyenne » à son sujet tout à fait intéressante : il n'en aurait pas été assez lointain pour mal le distinguer, ni assez proche pour en être prisonnier. Idée, sans doute, excessivement optimiste ; aussi préférerai-je la réponse de S. Bagge : « Quoique nous ne puissions pas en être assurés sur tel ou tel cas particulier, il semble donc probable que ces histoires, vraies ou non, jettent quelque lumière sur la manière dont la politique était pratiquée dans la période [de la Heimskringla]. Cette probabilité se renforce à travers les indices plus fiables [dont nous disposons] sur les conflits des années 1150, qui montrent l'importance de la faide et, globalement, indiquent un milieu qui n'est pas sans ressemblances avec celui décrit par Snorri. » 5

L'on pourrait répondre que ce qui s'applique à l'étude de la politique ne s'applique pas forcément à l'étude de la guerre. S. Bagge affirme en effet que « Snorri n'est pas un bon historien militaire », soulignant la difficulté pour lui, dans l'Islande de son époque, d'assister à une bataille rangée 6 . En dehors de l'anachronisme que suppose la question « Snorri est-il un bon historien militaire ? », je tendrais à être, sur ce point, en désaccord avec S. Bagge. Si nous posons qu'un historien militaire est quelqu'un qui dissèque, sur des dizaines de pages, une bataille, qui écrit, toujours selon le mot de J. Keegan, de longs battle pieces (« récits de batailles ») afin d'expliquer les victoires ou les défaites de tel général, alors oui, Snorri n'est pas un bon historien militaire, car, sans le laisser indifférent, comme nous l'avons vu, la tactique l'intéresse peu. Je ne jurerais d'ailleurs pas pour autant qu'il en était totalement ignorant. Mais, si nous adoptons d'autres points de vue, le jugement porté sur Snorri

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit.

2 Ibid, p. 232 ff.

3 Ibid, p. 239.

4 Ibid, p. 240.

5 Ibid.

6 Ibid, p. 238.

change de même. D'un point de vue ethnologique, il me semble, comme j'ai essayé de le suggérer à travers toute notre étude, que Snorri est très conscient des questions de l'intégration de la violence par une société, de la manière dont cette société utilise la violence. L'on pourrait dire que c'est là une question politique : sans aucun doute, elle l'est aussi. Là encore, prenons garde que des catégories trop tranchées nous amènent à des jugements incomplets. De ce point de vue, et de celui de la réflexion stratégique générale, il me semble, quant à moi, que Snorri a quelque chose de clausewitzien dans sa réflexion sur les liens entre violence et politique, sur les effets généraux de la violence sur les hommes, sur la stratégie entendue comme pratique mêlant guerre et politique, et faisant le lien entre les deux. Il y a également chez lui une certaine réflexion stratégique liée à la question de la mobilisation et du soutien, et de leurs habituelles variations régionales. Certes, l'oeuvre de Clausewitz comprend aussi une importante dimension tactique - qui n'a pas eu la même postérité - et plus globalement, il ne faut pas pousser trop loin la comparaison entre une étude systématique de la guerre et une compilation de sagas relatant les règnes des rois de Norvège. La comparaison entre Snorri et Clausewitz est par ailleurs également faite, à l'occasion, par S. Bagge 1, qui signale aussi - nous l'avons vu - le rôle joué par les conflits violents chez Snorri, aussi je m'étonne quelque peu de cette vision de Snorri comme piètre historien militaire, sans doute surtout due à cette question encore fortement d'actualité - qu'est- ce que l'histoire militaire ?

Tout compte fait, nous sommes toujours renvoyés à nos propres mots, à nos propres concepts, ceux que nous utilisons pour poser nos questions, en attendant étrangement que ceux à qui nous demandons des réponses - en l'occurrence, Snorri, et plus généralement les Scandinaves altimédiévaux - utilisent les mêmes catégories de pensée que nous. Un autre exemple le montre, à mon sens, assez bien : les arguments qui ont pu être utilisés pour insister sur le fait que ces Scandinaves n'étaient pas « de grands guerriers ». Ainsi, R. Boyer a tenu à souligner le manque de « subtilité » des combats qu'ils livraient 2, ou leur tendance à pratiquer surtout le raid en petites troupes 3. Outre le problème de savoir de qui, au juste, nous voulons parler - les vikings, ou les Scandinaves altimédiévaux ? - il y a toujours cette même tendance que j'ai évoquée en introduction, et sur laquelle je tiens à insister tant elle me semble néfaste : à savoir l'idée que, pour qu'il y ait « guerre », il faut deux « grandes » armées, bien « organisées », c'est-à-dire, de notre point de vue, avec des officiers, des unités, des tactiques définies, et qui se rencontrent au cours de grandes batailles rangées. Et donc, l'histoire militaire, c'est la bataille de Cannes, ou Waterloo, ou la Somme, à la limite Bouvines et Azincourt, mais certainement pas ce que l'époque moderne appelait la « petite guerre », à savoir les « petites » troupes, les rapines, les raids, les coups de main... Pourtant, la « petite guerre » accompagne toujours la « grande », et peut même demeurer lorsque l'autre est absente. Mais les effets de sources jouent bien souvent contre elle, et elle est aisément oubliée. Comme le remarque Snorri lui-même en une occasion : « De nombreuses escarmouches eurent lieu entre les deux camps, avec poursuites et tueries, mais aucune ne fut relatée par écrit, sauf lorsque les chefs étaient impliqués » 4.

Le même problème de point de vue se pose lorsque nous prétendons juger une source ou un auteur. Dans son introduction, Lee M. Hollander qualifie de « sérieux défauts » (« serious blemishes ») l'inclusion par Snorri des récits des miracles de saint Óláf et autres histoires de sorcellerie, qu'il lui pardonne cependant, car « Snorri [...] était après tout un enfant de son temps - en l'occurrence, le XIIIe siècle, une période plus portée sur les superstitions de toute sorte que toute autre, précédente ou

1 « ...les faides sont mises en avant dans les sources narratives parce qu'elles contiennent des événements intéressants et dramatiques, tandis que les résolutions pacifiques de conflits sont mentionnées plus rarement. Cependant, la faide est la clef de tout le système, comme la guerre dans l'analyse clausewitzienne de la politique étrangère : la guerre est essentielle, non parce qu'elle intervient tout le temps, mais parce que la possibilité de la guerre doit être prise en compte dans toutes les décisions politiques. » Ibid, p. 76.

2 RÉGIS BOYER, Les Vikings : histoire et civilisation, cit., p. 106.

3 Ibid, pp. 101-102.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 798 (ME ch.11).

suivante » 1. Les choses ne seraient sans doute pas formulées ainsi aujourd'hui, mais beaucoup, peut- être, tendraient pourtant à écarter ces récits « superstitieux » d'une étude de la guerre chez les Scandinaves altimédiévaux, qui sans doute, tout comme la guerre ne devrait être que régiments, généraux, et batailles rangées, ne devrait être qu'épées, cottes de maille, navires, et coups de hache, autant d'éléments bien tangibles, loin de la supposée « superstition » du XIIIe siècle. C'est pour cette raison que j'ai tenu à évoquer l'exemple, certes unique mais tellement intéressant, du voyage vers l'Islande du sorcier du roi Harald Gormsson et les nombreux monstres qui se dressent contre lui 2.

Que l'on me permette une comparaison fortement anachronique, mais d'autant plus apte, je pense, à briser certaines idées reçues : en 1944, alors qu'ils préparaient le débarquement en Normandie, les Alliés mirent en place une opération de diversion, dite Operation Fortitude, destinée à tromper le haut-commandement allemand sur le lieu où devait se dérouler le débarquement. L'opération impliqua l'utilisation de chars gonflables et de canons en bois, de telle sorte que de fausses concentrations de troupes fassent croire à la préparation d'un débarquement dans le Pas-de-Calais ou - justement ! - en Scandinavie. Il semble que l'opération réussit, car le haut-commandement allemand crut longtemps, même après le 6 juin 1944, à cette possibilité. Il serait donc étrange de faire l'histoire du débarquement en Normandie sans évoquer Fortitude, et sans prendre au sérieux ce qui, pourtant, n'était que chars gonflables et canons de bois. Il s'agit d'une « fausseté », mais qui a « vraiment » eu lieu, et qui a eu de « vraies » conséquences. Seulement, pour pratiquer cette désinformation, les Alliés ont utilisé des éléments qui, dans ce contexte et dans la situation de leurs adversaires, seraient crédibles. Ce choix dit quelque chose, de même que le fait qu'il ait fonctionné et que ses conséquences. Pourquoi traiter le récit du voyage du sorcier autrement ? Parce qu'il est bâti sur des éléments qui ne nous sont pas crédibles ? Pourtant, les monstres de papier et d'encre de Snorri ne valent pas moins que les chars de caoutchouc de 1944. Et, s'il s'agit de juger cette question si vaine, mais si présente, de la « qualité » de Snorri en tant qu'« historien militaire » et surtout, plus généralement, de la « qualité » des Scandinaves altimédiévaux en tant que « guerriers », je prendrais le parti de répondre que ce récit du voyage du sorcier vers l'Islande vaut bien toute une longue battle piece, et vaut bien la bataille rangée qui l'accompagne. De même, les récits présentant saint Óláf comme un pourvoyeur de victoire peuvent être compris comme une propagande amenant l'adversaire étranger à craindre ces Norvégiens qui combattent aidés d'un saint aussi redoutable. Et l'anecdote de la victoire remportée par les Varègues grâce à l'aide de saint Óláf 3 ne peut-elle pas servir à mettre en avant l'idée que les Varègues sont, non pas des « éponges à vin », mais des mercenaires de la plus haute valeur ? Ce type de propagande au sujet de la valeur guerrière d'un peuple ou d'une nation apparaît d'ailleurs en un autre endroit de la Heimskringla, lorsqu'Óláf Tryggvason, avant la bataille de Svolð, décrit avec mépris le peu de danger représenté par ses adversaires danois et suédois, mais souligne que du jarl Eirí k Hákonarson et de ses hommes il faut attendre une plus forte résistance, car « ils sont norvégiens, comme nous » 4. Par ailleurs, parler de propagande ne signifie ni « mensonge », ni « hypocrisie », et je me garderai bien de décider de la question : les Norvégiens croyaient-ils à leur saint ?

J'oserai un second anachronisme. Le manque relatif d'éléments tactiques chez Snorri peut faire croire à un désintérêt pour les aspects techniques et détaillés de la « chose militaire » ; et il faut bien avouer que, d'un certain point de vue, ce manque est gênant pour nous, car la Heimskringla nous donne fort peu d'éléments permettant de juger de l'évolution des pratiques et techniques guerrières sur une période qui est pourtant censée représenter plus de trois siècles. À peine peut-on discerner une tendance à l'augmentation de la taille des armées, ou à une présence plus répandue de la cotte de mailles, mais tout cela reste fort vague, fort anecdotique - raisons pour lesquelles je n'ai pas tenu à insister sur ces éléments - et surtout, il ne semble pas y avoir d'évolution dans la manière de livrer

1 Ibid, pp. xx-xxi.

2 Ibid, pp. 173-174 (OT ch.33).

3 Ibid, pp. 787-788 ( HHerð. ch.21).

4 Ibid, pp. 234-235 (OT ch.104).

bataille et plus généralement de faire la guerre, ce qui peut sembler problématique, et apparaître comme la preuve que Snorri était fort peu attentif à la diachronie 1 - ce qui, pour un historien actuel, est évidemment un scandale - et aux questions militaires en particulier. Sans doute préférerions-nous trouver chez Snorri une rupture nette, une « révolution militaire », qui nous rassurerait aussitôt sur ces points. Mais - en-dehors du fait que l'existence et surtout la localisation des « révolutions militaires » fait l'objet de vifs débats 2 - là encore, c'est attacher une importance excessive aux questions telles que la nature de l'armement et des tactiques, fascination technologique qui a longtemps tenu l'histoire militaire. Or, ces questions sont bien entendu intéressantes, et il est en un sens dommage que Snorri ne contienne guère d'éléments qui permettent de les traiter. Mais leur absence chez lui ne dénote pas automatiquement une ignorance, volontaire ou non, des « questions militaires », ni - si telle était notre perspective - l'absence totale d'intérêt qu'aurait la Heimskringla pour la théorie militaire ou la réflexion stratégique.

Comme nous l'avons vu, l'utilisation de la peur pour soumettre l'adversaire et surtout une population est un élément très présent chez Snorri, et apparaît comme l'une des applications majeures de la violence. Or, que l'on considère la récente doctrine américaine du Shock and Awe (« choc et stupeur »), également dite « théorie de la domination rapide » (rapid dominance) 3. L'idée en est, en résumé, qu'il s'agit d'anéantir la volonté de résistance adverse en faisant une démonstration particulièrement effrayante de sa propre force ; doctrine adoptée et appliquée tout récemment, au cours de l'opération israélienne Cast Lead de 2008-2009 dans la bande de Gaza. Bien sûr, la théorie du Shock and Awe intègre des éléments qui sont fort loin de Snorri, des éléments technologiques notamment, dont l'importance est soulignée ; et c'est là qu'apparaît la nécessité des distinctions tant synchroniques que diachroniques, la situation - dans tous les sens du terme - d'un général américain ou israélien n'étant de toute évidence pas la même que celle d'un roi ou d'un jarl norvégien. Cependant, les références des auteurs de la théorie du Shock and Awe à Sun Tzu, à Clausewitz, ou encore à la diplomatie de la canonnière et aux légions romaines 4, souligne aussi, quoiqu'elle soit troublante pour l'historien, la pérennité - qui peut s'expliquer de bien des façons - de certaines idées stratégiques.

Cela peut sembler un lieu commun, mais une telle considération a pourtant un fort intérêt méthodologique. Par exemple, S. Bagge remarque : « Au sujet de la société en général, nous avons déjà noté le biais aristocratique de Snorri : les gens sont généralement perdus s'ils sont privés de leurs chefs, et lorsqu'il y a opposition populaire contre un roi, les magnats en sont les véritables organisateurs » 5. Je me garderai bien de remettre en cause ce jugement en général ; notre étude est d'ailleurs allée dans le même sens. Mais si nous considérons, en particulier, cette idée que la perte des chefs est paralysante, elle a animé de nombreuses stratégies d'élimination des chefs et principales figures adverses, qui sont aujourd'hui très présentes dans les opérations dites terroristes et anti-terroristes. Cela n'empêche pas l'idée de l'importance du chef chez Snorri d'être liée à un biais aristocratique plus général ; j'entends seulement suggérer que ce n'est pas le seul angle sous lequel l'on peut considérer une telle idée. Est-elle issue d'un biais aristocratique, ou d'une réflexion stratégique, ou d'un intérêt pour la psychologie des masses, ou d'une pratique des conflits politiques dans un contexte islandais marqué par la présence de plusieurs chefs locaux concurrents et de clientèles se formant autour d'eux ? Là encore, tout est question des catégories que nous choisissons d'adopter et d'utiliser pour ordonner la source, la parole d'un auteur. C'est pourquoi je pense qu'il n'est pas inutile, pour sortir de certaines vieilles querelles, de sortir également des cadres spatio-temporels traditionnels, qui peuvent avoir leur légitimité, mais

1 Cf. la discussion de la conception du développement historique et de la périodisation chez Snorri dans SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 192 ff.

2 STEPHEN MORILLO, What Is Military History?, cit., pp. 73-8 1.

3 Détaillée par le livre de HARLAN ULLMAN; JAMES WADE, Shock and Awe. Achieving Rapid Dominance, National Defense University, 1996.

4 Ibid, p. 19 ff.

5 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 236.

tendent à peser excessivement, empêchant la multiplication de points de vue autres qui, quoiqu'anachroniques ou risqués, peuvent s'avérer éclairants, ou du moins donner à penser et inspirer, finalement, la prudence. Pour le cas qui nous occupe, une bonne partie de l'historiographie est encore héritière de raids vieux de plus de mille ans, et considère la Scandinavie par la lorgnette de « l'époque viking », que l'on fait commencer par tel ou tel raid initial - traditionnellement le sac de Lindisfarne en 793 - et dont la fin est sujette à débats, variant selon l'origine des historiens impliqués, ou la région considérée. Je dirais quant à moi qu'il y a quelque chose de fort important, mais aussi de très dangereux, à tenter de dégager une mentalité (ou une « civilisation ») scandinave altimédiévale dont l'on pourrait définir nettement les valeurs. C'est une direction de recherche ; mais ne négligeons pas pour autant, sous prétexte d'anachronisme, et surtout d'incompatibilité avec les traditions de la discipline, de regarder la Heimskringla à travers De la guerre, ou de comparer, comme l'a fait P. Griffith, les pratiques vikings avec les recommandations d'ouvrages datant de l'apogée de l'empire britannique 1. D'ailleurs, un Gwyn Jones parlant du sea-power chez les Scandinaves 2, ou, plus récemment, les auteurs ayant proposé l'idée d'« empires vikings », ne vont-ils pas dans cette direction prometteuse ?

Cependant, et j'insiste tout aussi fortement sur cela : la Heimskringla n'est pas De la guerre, et Snorri n'est pas Clausewitz, encore que je ne sois pas sûr qu'il n'y ait pas une dimension, dans la Heimskringla, qui relève, derrière la narration, d'un manuel de stratégie ou plutôt de « leçons à tirer » des exemples du passé... Ce que les rares, mais significatives interventions de Snorri sous la forme de « comme c'est généralement le cas... », « comme il arrive souvent... » semblent étayer. Mais, aussi intéressante, et pour de nombreux points de vue, que soit la guerre dans la Heimskringla, ce n'est aucunement sa « modernité », sa « performance » ou son « élaboration » que j'entends souligner ; je souhaitais seulement réagir aux idées voulant que nous sommes là en présence d'une guerre « archaïque », « petite », ou « simpliste ». Notre but était de définir, non pas de juger - quoique la distinction entre ces deux activités soit parfois ténue - et c'est toujours à la même question que nous faisons face : qu'est-ce que la guerre dans la Heimskringla ?

J'ai essayé d'en donner un portrait, non pas complet, mais en procédant par lignes fortes. Cependant, en dernière analyse, si l'on nous réclame une définition simple et rapide, je ne crois pas que nous puissions fournir une réponse qui s'écarte beaucoup de celle que nous avions, dans notre introduction, empruntée au Trésor de la Langue Française Informatisé. Aussi, d'un point de vue lexicographique - et conceptuel - répondrais-je que la guerre, dans la Heimskringla, c'est l'action violente, menacée ou effectuée, et la préparation à ces actions - pour les accomplir, ou pour les rendre crédibles en tant que menace, ou pour s'en défendre ; ce sont aussi, intégrées à la guerre et non extérieures à elle, diverses conditions d'exécution de ces actions - conditions physiques, sociales, culturelles, politiques, économiques... - qui ne sont pas à comprendre comme des limites absolues et déterministes, mais sur des paramètres qui doivent être pris en compte, certes, mais aussi sur lesquels l'on influe, l'on joue.

Cette définition peut paraître bien vaste, voire même informe ; et le texte de Snorri, à partir duquel je pense pouvoir l'établir, pourrait être à nouveau accusé d'imprécision, de désintérêt pour la question guerrière. En somme, pour dire les choses familièrement, la guerre dans la Heimskringla ne paraîtrait autant échapper à une définition précise, formelle et définitive que parce que Snorri, par incompétence ou par choix, traiterait la question par-dessus la jambe. Il est certain que Snorri n'est pas un théoricien réfléchissant sur le concept même de guerre ou sur l'une de ses possibles incarnations, telle que la « guerre juste ». Mais doit-on lui demander de l'être ? Et surtout, doit-on, parce qu'elle recouvre tant de choses et a des limites si vagues, rejeter la définition de la guerre qui semble émaner de son oeuvre ? Je serais plutôt enclin à considérer que cette définition est le produit d'une certaine largeur de vue de la part de Snorri, et qu'elle se compare assez favorablement à certaines définitions,

1 PADDY GRIFFITH, The Viking Art of War, cit., pp. 25-26.

2 GWYN JONES, A History of the Vikings, Oxford University Press, London, 1973, p. 11 ff.

même très récentes, de ce qu'est la guerre, tandis qu'elle en rejoint assez bien d'autres 1. Elle est aussi, sans doute, le produit de considérations qui ne sont pas celles de Snorri lui-même, légales notamment, et qui peuvent expliquer, chez un Islandais et sans doute plus généralement chez un Scandinave de l'époque, une définition moins restrictive de la guerre que ne l'est la nôtre. Un exemple révélateur : les lois dites Grágás, en vigueur en Islande au temps de Snorri, disent qu'il y a hervígi, c'est-à-dire « bataille et ravage » - mot composé de her et de vígi, « combat, violence » - à partir du moment où trois personnes ou plus sont blessées ou tuées dans chaque camp 2.

De plus, en-dehors des questions conceptuelles, si nous choisissons, comme S. Bagge, de faire globalement confiance à Snorri et de considérer que les récits qui composent la Heimskringla « jettent quelque lumière sur la manière dont [la guerre, au lieu de : la politique] était pratiquée dans la période », il est impératif de considérer que la fluidité et le polymorphisme sont des caractéristiques, et des caractéristiques tout à fait marquantes. Que, dans la Heimskringla, un grand dispose de tout un arsenal de formes d'opérations - depuis le « raid commando » destiné à assassiner un grand adverse jusqu'à la bataille rangée - moyens qu'il peut de plus combiner, distingue nettement la guerre de la Heimskringla (et donc, si nous persistons dans notre pari, la guerre scandinave, du moins norvégienne, altimédiévale) d'autres formes de guerre ; notamment de cette forme apparue en Europe aux environs du XVIIe siècle, et qui a pu amener des définitions de la guerre telles que « un conflit armé se déroulant entre les forces militaires de deux unités politiques indépendantes » 3... Il est à peu près certain que, dans l'Europe de Louis XIV par exemple, il est peu pensable - et pratiquement impossible - d'assassiner un prince adverse pour ensuite s'emparer aisément du territoire qu'il contrôle.

À ce sujet, l'on pourrait être amené à se demander si certaines des limites que nous avons eu l'occasion de rencontrer - les irrégularités de la mobilisation, par exemple, et l'incapacité des rois à établir un contrôle monopolistique et infaillible de la violence - ne contribueraient pas, finalement, au polymorphisme, en poussant les locuteurs-acteurs à trouver des moyens d'action diversifiés, dont certains puissent, par exemple, être mis en place lorsqu'on n'a qu'une petite troupe à sa disposition, comme le « raid commando ». Cependant, il faut également noter que le polymorphisme de la guerre telle qu'elle apparaît dans la Heimskringla la distingue aussi des formes de guerre pratiquées dans un contexte par certains côtés assez proche, et où la facilité à rassembler une troupe importante n'est certainement guère plus grande : celui des guerres féodales et faidales de la France des alentours de l'an mil, telles que décrites notamment par D. Barthélémy, où il serait tout autant inconcevable d'assassiner un rival en le faisant brûler dans sa demeure, et ce, quoique ni la ruse, ni le raid-surprise ne soient absents de ces guerres où, néanmoins, l'on tue rarement le chef adverse 4.

Poursuivant cette idée qu'une limite peut cacher un mécanisme complémentaire, et qu'une frontière indique une direction d'expansion, il me semble important de souligner ce que nous avons pu voir à plusieurs reprises, et notamment au sujet du grið ou de la paix : qu'il faut toujours, et pour de tels éléments notamment, envisager au moins autant la manière dont ils se combinent avec d'autres que ce qu'ils semblent être en eux-mêmes, car la définition et la compréhension de la chose suppose ces deux angles de vue. D'une part, le grið, par exemple, semble répondre à ce qui pourrait être l'exigence moraliste de quelqu'un de notre époque : nous pourrions ainsi nous rassurer, car si, dans ces « temps sombres » il n'y avait ni conventions de Genève ni Plaidoyer pour la paix, il y avait tout de même une certaine régulation, des moyens divers qui permettaient d'éviter ce que nous appellerions les

1 Pour un aperçu de la question, l'on peut se référer à MICHEL FORTMANN, article « Guerre », in THIERRY DE MONTBRIAL; JEAN KLEIN (EDS.), Dictionnaire de stratégie, Presses universitaires de France, Paris, 2006, pp. 276-283.

2 RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 259. Cf. RICHARD CLEASBY; GUDBRAND VIGFÚSSON, An Icelandic-English dictionary, cit., p. 634.

3 JACK S. LEVY, War in the Modern Great Power System : 1495-1975, The University of Kentucky Press, Lexington, 1983 ; cité par THIERRY DE MONTBRIAL; JEAN KLEIN (EDS.), Dictionnaire de stratégie, cit., p. 276.

4 Cf. entre autres DOMINIQUE BARTHÉLEMY, Chevaliers et miracles, cit., p. 15 ff.

« génocides » et les « crimes de guerre ». Mais d'autre part, il faut bien comprendre, au moins dans la perspective de la Heimskringla, que ces éléments rendent la guerre possible en tant que moyen politique, en tant que stratégie, car ils permettent d'en sortir - et d'en profiter. L'exemple de ce qui semble être une erreur stratégique de la part d'Erling Skakki, qui dissuade ses adversaires de se rendre en raison de ses conditions par trop sévères 1, le montre bien : rendre le grið plus difficile, c'est pousser la guerre vers un extrême, vers « l'usage illimité de la force », comme le dit Clausewitz, ce qui est finalement dangereux pour tout le monde, et qui réduit la rentabilité de la guerre, entendue comme le rapport entre les risques encourus et les gains potentiels. Faciliter le grið, au contraire, c'est s'assurer le ralliement d'une partie des vaincus, donc plus de gain, et c'est s'assurer aussi que la tuerie n'ira pas trop loin, donc moins de risque. Ce qui n'empêche pas, répétons-le, que le grið - ou la paix - n'est aucunement une obligation, puisqu'il est dans de nombreux cas remplacé, volontairement ou non, par d'autres possibilités, y compris celle d'une cruauté considérable, signalée comme telle par Snorri, qui n'est pas non plus sans intérêt - se faire craindre - ni sans risque - se faire trop haïr.

La conséquence logique de ces aspects articulatoires est que la guerre décrite par la Heimskringla est une guerre intégrée : intégrée, là encore, à l'économie, à la culture, à la société, à la diplomatie également... Le meilleur exemple de cela est sans aucun doute le pillage, cette action de herja qui apparaît si souvent - quoique non pas immanquablement - en lien avec les opérations guerrières. S. Bagge écrit pourtant, pour appuyer son propos sur le primat du « politique » sur le « militaire » dans les conflits de la Heimskringla : « les descriptions faites par Snorri de ces campagnes [en terre étrangère] sont généralement des listes assez vaines de raids et de pillages, entrecoupés de batailles, dans lesquelles les héros et les épisodes dramatiques sont mis en avant à la manière habituelle » 2. Je ne sais exactement ce que S. Bagge entend lorsqu'il qualifie de « vaines » ces listes, mais il me semble important de souligner que raids et pillages ne sont pas vains. Sur le plan politique d'abord, le pillage apparaît dans la Heimskringla comme un discours en actes, en actes violents s'entend : comme nous l'avons vu, selon Snorri, lorsqu'un homme se trouve dépourvu de protecteur et exposé au danger, il cherche du soutien où il pense pouvoir en trouver. Ce mécanisme semble fonctionner même lors d'expéditions en terres « étrangères », puisqu'il opère, par exemple, lors de l'invasion du Danemark par Óláf le Gros, roi de Norvège, et Onund Óláfsson, roi de Suède 3. Ainsi, tout en étant acte de désordre, le pillage se fait discours d'ordre, qui dit à ses victimes : « vous ne pouvez survivre sans protecteur, sans chef, sans prince - et j'en suis un meilleur que celui qui vous laisse ainsi à ma merci ! ». En ce sens, le pillage serait à rapprocher de l'interprétation faite par D. Barthélémy de la faide chevaleresque comme outil de domination sociale et « construction idéologique permanente » 4, encore qu'il s'agisse ici moins de renvoyer les victimes - souvent anonymes - du pillage à leur statut de paysans désarmés, ce que les boendr ne sont pas vraiment, que d'avancer ses pions dans la compétition entre les grands en créant, en un endroit d'où précédemment un adversaire tirait du soutien, un « vide de pouvoir » (power vaccuum), vide que l'on peut ensuite immédiatement venir remplir.

De même, le pillage s'intègre autant à des logiques économiques qu'à des logiques de prestige, devise de grande valeur dans les luttes pour le pouvoir. Ces dynamiques ont été mieux remarquées ; les auteurs de Viking Empires affirment que « Le pouvoir personnel d'un roi durant l'âge viking était en grande partie déterminé par l'estime qu'on lui portait personnellement, par sa capacité à rassembler une hird de guerriers autour de lui qui pouvaient ajouter à son prestige par le pillage et les exploits militaires, et par sa capacité à coopérer avec ses nobles et ainsi à les garder sous contrôle. L'hospitalité opulente, la poésie panégyrique récitée par les scaldes, et la distibution de riches cadeaux

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 798 (ME ch.11).

2 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 95.

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 435 (OH ch.145).

4 DOMINIQUE BARTHÉLEMY, Chevaliers et miracles, cit., pp. 14-15.

contribuaient au pouvoir du roi et augmentaient son prestige. » 1 L'ouvrage plus ancien de Gwyn Jones décrit un « cycle du prestige » en ces termes : « L'essentiel [du prestige du roi] venait du sea-power [la « maîtrise des mers »] et de la capacité à l'employer pour la conquête et le profit. La maîtrise des itinéraires maritimes assurait la possibilité de piller et de lever tribut, ce qui permettait ensuite d'acquérir loyauté et service, sans lesquels un roi scandinave était entièrement dépourvu de pouvoir, comme les règnes et les désastres connus par les rois de Norvège de Eirik Bloodyaxe à saint Óláf le confirment. » 2 Nous voyons qu'ici encore, chaque auteur tend à proposer un point de départ ou une clef de voûte estimée comme plus importante que les autres composantes, qui en sont dérivées. L'entreprise est fort intéressante, mais risquée, car nous risquons de tomber dans des difficultés logiques et paradoxes tel que celui de la poule et l'oeuf. S. Bagge, posant la question, comme nous l'avons vu, dans les termes des mirois de princes, de savoir s'il est plus important de se faire aimer ou de se faire craindre, souligne l'importance selon lui plus grande, dans la Heimskringla, du premier élément, remarquant notamment qu'il est plus courant de se gagner des partisans par des dons et concessions que par le procédé du pillage et du « vide de pouvoir » que nous venons de décrire, et ajoutant que « à terme, il n'est pas possible de régner par la terreur et la répression » 3. Je ne me risquerai certes pas à remettre en cause cette opinion : il est certain que la Heimskringla comporte plusieurs passages montrant les dangers qu'il y a à être trop craint et pas assez aimé, comme nous l'avons vu, par exemple, par le cas de la compétition entre Hákon le Bon et Eirík à la Hache Sanglante, dans laquelle l'on peut voir l'échec partiel, a posteriori, de l'« exception » que constitue, pour reprendre l'opinion de S. Bagge 4, la conquête de la Norvège par Harald à la Belle Chevelure.

Mais le point important, à mon sens, la leçon à tirer de la Heimskringla s'il en est une, c'est l'importance de la combinaison entre les moyens. Pour ce qui est du pouvoir royal, nous l'avons vu à travers plusieurs exemples, ceux d'Óláf le Calme, d'Óðinn, d'Óláf le Gros devenu saint Óláf, ainsi que dans le portrait d'Óláf Tryggvason : s'il est important pour le prince de se faire aimer, assurément, il est tout aussi important que la possibilité de la guerre, la capacité à déchaîner la violence et à vaincre, ne quitte jamais son côté. Tout locuteur-acteur doit pouvoir passer, dans ses stratégies, de la « guerre » à la « paix », de « se faire aimer » à « se faire craindre » ; comme dans le cas de la dynamique du « vide de pouvoir », où, en quelque sorte, l'on se fait craindre pour se faire aimer. Le grið renvoie une impression assez similaire : d'abord vaincre un adversaire au combat, puis lui manifester de la générosité, ce que l'on renforce ensuite éventuellement par des cadeaux et autres marques de faveur. Devant de tels mécanismes complexes, je reculerais pour ma part devant la tâche de déterminer l'importance respective des divers concepts ou aspects, d'autant que tout dépend tellement du découpage que nous choisissons d'adopter. Je préfère souligner que la Heimskringla m'apparaît être une leçon de mécanique politique, d'alchimie idéologique, et de stratégie combinatoire, où, en quelque sorte, les liens entre les atomes et les manières dont ils se composent et se recomposent seraient plus importants à retenir que les quantités relatives des atomes eux-mêmes.

Ce système m'amène à un dernier trait dont l'importance est à souligner : le caractère spectaculaire de la guerre - et, plus généralement, de l'action politique et stratégique - dans la Heimskringla. Il est présent dans le pillage, qui est, nous venons de le voir, une double démonstration ; il est aussi présent dans d'autres formes d'opérations, notamment dans la bataille rangée. Comme nous avons eu l'occasion de l'évoquer, la bataille, et plus généralement les campagnes guerrières, sont à plusieurs reprises présentées comme des épreuves de chance 5, ou comme des duels dont le destin décide 6 . Cette idée rappelle assez le thème, courant dans l'histoire militaire médiévale 7, de la bataille comme duel

1 ANGELO FORTE ET AL., Viking Empires, cit., p. 49.

2 GWYN JONES, A History of the Vikings, cit., p. 152.

3 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 97.

4 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., p. 87.

5 Cf. par exemple SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 272 (OH ch.36).

6 Cf. par exemple Ibid, p. 67 ( HHárf. ch.11) ou p. 772 ( HHerð. ch.7).

7 STEPHEN MORILLO, What Is Military History?, cit., p. 22.

dont l'issue est décidée par Dieu ; Óláf le Gros en appelle d'ailleurs à une telle idée avant Stiklestad 1. De son côté, R. Boyer, au sujet de la déclaration des brigands par lesquels nous avons ouvert notre étude : « nous autres n'avons de foi qu'en nous-mêmes, en notre force [afl : vertu, puissance] et en nos chances de victoire » 2, signale que « l'expression [...] est une déclaration de soumission aux puissances dispensatrices du destin », « mentalité bien connue par quantité d'autres textes » 3. Il est cependant un élément fort important à relever : comme souvent, Snorri ne met guère en avant cet élément lui- même, mais le fait apparaître lorsqu'il laisse parler, ou fait parler, tel ou tel personnage. Lorsque Snorri lui-même évoque la chance, il la mêle à d'autres vertus ; le portrait du jarl Hákon Sigurðarson en est un excellent exemple 4. De fait, la victoire, et plus généralement le succès, ou la défaite, et plus généralement l'insuccès, sont des preuves, des démonstrations ; mais de quoi exactement ? Voilà qui reste à déterminer, voilà qui reste enjeu du discours. Le dialogue entre Óláf le Gros et le jarl Hákon Eiríksson, après que le premier a fait chavirer le navire du second 5, le suggère bien : tandis qu'Óláf suggère que la chance a déserté Hákon, ce qui signifie qu'il n'a plus rien à espérer, Hákon, lui, répond que la chance ne l'a pas quitté, qu'il se trouve seulement qu'Óláf a temporairement pris l'avantage, mais que le vent pourrait bien tourner à nouveau. Vaincre un ennemi ne suffit donc pas : il faut encore livrer un combat, de paroles cette fois, pour déterminer ce que signifie cette victoire.

Là encore, comme en de nombreux autres domaines que nous avons évoqués - l'adresse aux armes dans les portraits de princes, les images du prince comme guerrier redoutable, les récits d'expéditions et de massacres, les débats pour déterminer ce qu'est le prince idéal... - actes et discours apparaissent comme inextricablement mêlés, non seulement parce que la Heimskringla est elle-même un, ou plutôt plusieurs, discours mais aussi parce qu'à l'intérieur même de la Heimskringla, l'habileté remarquable de Snorri est de présenter sans cesse divers points de vue possibles et concurrents, sans jamais, ou presque, disqualifier l'un ou l'autre. Est-ce là une simple recherche d'objectivité de sa part, à la manière d'un journaliste d'aujourd'hui ? Cet élément joue peut-être, et les sagas se font certes souvent un point d'honneur de laisser les diverses parties d'un conflit présenter leur version des faits. Mais il me semble que nous allons dans la Heimskringla au-delà des problèmes juridiques et des procès qui ont pu inspirer aux sagas dites islandaises cette manière de faire. À travers les discours très divers et parfois directement opposés que présente la Heimskringla, ce sont véritablement des concepts, des valeurs culturelles qui sont discutés, affirmés et contestés, et, plus précisément, la place que doivent tenir ces concepts. Je ne répéterai pas ici ce que j'ai déjà dit sur l'aspect de jeu de Meccano que semble revêtir aussi bien les combinaisons stratégiques que les combinaisons rhétoriques des locuteurs-acteurs de la Heimskringla. Souvenons-nous surtout que ces deux dimensions sont inextricablement liées, et que la fluidité, le polymorphisme de la guerre permettent ses multiples utilisations dans le champ de la rhétorique, au point qu'elle y est un pivot majeur, tandis que la puissance, la capacité du discours à peser et à infléchir qui ressort de la lecture de la Heimskringla rend possible, également, ce recours à la guerre sous diverses formes, pour divers motifs, et de manière intégrée avec d'autres mécanismes.

Ces observations pourraient cependant laisser penser que Snorri est un auteur exceptionnel, aux conceptions pragmatiques, un génie habité d'une vision stratégique et politique qui rendrait en même temps son oeuvre trop exceptionnelle pour qu'elle soit parlante ; en somme, l'on en reviendrait à l'idée que la Heimskringla est une vaste construction, dédiée, cette fois, aux subtilités de la stratégie et à la puissance politique du spectacle, de la représentation. Mais ce n'est pas ainsi qu'il faudrait considérer ce que nous venons de dire. Là encore, la comparaison avec Thucydide est intéressante : l'oeuvre de Thucydide a également été considérée comme exceptionnelle, géniale, fruit d'un esprit immense et unique. Or, comme on l'a souligné pour Thucydide, et comme S. Bagge le note au sujet de Snorri, l'un

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 493 (OH ch.204).

2 Ibid, p. 491 (OH ch.201).

3 SNORRI STURLUSON, La Saga de saint Óláf : tirée de la "Heimskringla", Payot, Paris, 1983, p. 295.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 193 (OT ch.50).

5 Ibid, p. 265 (OH ch.30).

et l'autre se sont inspirés ou ont hérité de mentalités et de courants divers. « Cette comparaison entre Snorri et d'autres historiens [écrivant en] vieux norrois a confirmé notre impression que Snorri n'est pas une figure unique, mais qu'il appartient à une tradition. La plupart des différences entre lui et ses prédécesseurs sont des différences de degré, non pas de nature » 1. Nous pouvons donc continuer à en faire le pari : cette guerre « dans » la Heimskringla que nous avons décrite, cette guerre polymorphe, intégrée, et représentée, est aussi la guerre scandinave altimédiévale, du moins telle que pratiquée par les grands de Norvège et leurs voisins immédiats. Ce qui ne préjuge aucunement, bien au contraire, de l'invalidité de vues autres que celles de Snorri, d'autres analyses qui mettraient en avant d'autres éléments. Car Snorri me laisse le sentiment d'avoir un grand mérite : celui de suggérer qu'aucun point de vue n'est à exclure absolument, tant comptent les questions de combinaisons rhétoriques, enjeux conceptuels, et concurrences de représentations, tant sont jointes guerre des actes et guerre des mots.

1 SVERRE H. BAGGE, Society and Politics in Snorri Sturluson's Heimskringla, cit., pp. 236 ; cf. également pp. 250-251.

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