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La guerre dans la "heimskringla" de snorri sturluson

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par Simon Galli
ENS-LSH - M1 Histoire et archéologie des mondes chrétiens et musulmans 2008
  

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Le pain, la paix...

Régis Boyer a affirmé que le rôle principal des rois scandinaves était d'assurer « le bonheur matériel et moral de son peuple », et notamment les bonnes récoltes 2. Il s'appuie en cela sur leur rôle de sacrificateurs, et, à défaut de réussir dans ce dernier, de sacrifiés. Presqu'à l'image d'un des fils d'Eirí k que nous venons d'évoquer, Erling, tué par des boendr 3 excédés par des taxes trop lourdes, combinées aux mauvaises récoltes mentionnées ci-dessus. 4

Dans la première saga de la Heimskringla, la Ynglinga saga, nous voyons bien apparaître le modèle du roi-nourricier avec les successeurs du roi-dieu Óðinn, Njörð et Frey :

Après lui, Njörð de Nóatún prit le pouvoir sur les Suédois et continua les sacrifices. Alors les Suédois l'appelèrent leur roi, et il reçut leur tribut. Sous son règne, une bonne paix [friður allgóður] prévalut et toutes sortes de récoltes donnèrent de si bons résultats que les Suédois crurent que Njörð avait tout pouvoir sur les récoltes et la prospérité des hommes. [...] Njörð mourut dans son lit. Il se fit marquer du signe d'Óðinn [une lance] avant de mourir. Les Suédois brûlèrent son corps et se lamentèrent amèrement sur sa tombe.

Après Njörð, Frey accéda au pouvoir. Il fut appelé roi par les Suédois et reçut tribut de leur part. Il était grandement aimé et béni par l'abondance [ársæll], comme son père. [...] Sous son règne apparut ce que l'on appelle la Paix de Fróði. Il y avait de bonnes récoltes dans tous les pays en ce temps-là. Les Suédois attribuèrent cela à Frey. Et il fut vénéré plus que tout autre dieu car sous son règne, grâce à la paix et aux bonnes récoltes, la vie des habitants du pays fut meilleure qu'auparavant. 5

Particulièrement intéressant pour nous est le lien qui est fait entre la paix et les bonnes récoltes ; le roi-nourricier serait donc également un roi de paix, modèle apparemment en contradiction avec les portraits cités plus haut, où les rois - et les princes - étaient décrits comme non seulement habiles à la guerre, mais également comme « victorieux ». L'on pourrait tenter de résoudre le problème en proposant que le prince idéal est celui qui maintient la paix, mais est capable si nécessaire d'affronter victorieusement ses ennemis ; cependant, cela ne correspond guère plus avec nos portraits de grands, où la participation des princes à la guerre ne semble pas du tout vue comme un « mal nécessaire ». Surtout, cela ne correspond pas avec les actes de ces rois tels que décrits par la Heimskringla : la plupart multiplient les expéditions guerrières, notamment ceux que nous avons cités. Pour ne parler que de lui, il est bien connu que Harald le Sévère est mort à la bataille de Stamford Bridge, en 1066, alors qu'il tentait d'envahir l'Angleterre.

L'impression d'une contradiction, et plus précisément d'une tension, se renforce si nous étudions plusieurs passages qui évoquent des désirs de paix et des réclamations en ce sens, parfois fortes, adressées à des rois :

Les boendr de Vík assemblés déclarèrent qu'il n'y avait qu'un moyen de résoudre leur problème, et c'était que les rois [de Norvège et de Suède] parviennent à un arrangement et fassent la paix entre eux. Ils dirent qu'il leur était dommageable que les rois s'affrontent l'un l'autre. Mais nul n'osait porter hautement cette requête devant le roi. Ils prièrent donc Bjorn le Maréchal [stallari] de parler pour eux au roi et de lui demander d'envoyer des messagers rencontrer le roi suédois pour lui offrir de parvenir à quelque sorte d'arrangement. Bjorn était réticent et demanda qu'on l'en dispense, mais nombre de ses amis l'implorèrent à ce sujet. Enfin il promit d'aborder la question devant le roi, mais dit qu'il soupçonnait que le roi n'apprécierait pas d'avoir à céder face au roi

1 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 131 (HGráf ch.2).

2 RÉGIS BOYER, La religion des anciens Scandinaves, Payot, Paris, 1981, p. 106 ff.

3 Au singulier bóndi : homme libre et propriétaire de sa terre, franc-tenancier. Voir lexique.

4 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 142 (HGráf ch.16).

5 Ibid, pp. 13-14 (YS ch.9-10).

suédois, même sur un seul point. 1

Bjorn le Maréchal formule bien, ici, un avis selon lequel ce désir de paix de la part des boendr de Ví k (qui en situation frontalière entre la Norvège et la Suède) est en contradiction avec la politique du roi, en l'occurrence d'Óláf le Gros. Mais le roi de Suède dont il est question doit faire face à une opposition bien plus sérieuse encore, lors d'une assemblée à Uppsala où Bjorn le Maréchal, soutenu par un magnat local, est venu présenter les offres de paix du roi de Norvège. Le roi de Suède les rejette violemment ; alors Þorgný, le logsogumaðr 2, se lève et tient, selon Snorri, le discours suivant :

« Différente est à présent la disposition des rois suédois, par rapport à ce qu'elle fut par le passé. Þorgný, le père de mon père, se souvenait d'Eirík Emundarson, roi à Uppsala, et rapportait de lui que, dans ses meilleures années, il faisait une levée [leiðangur] chaque été et menait des expéditions vers diverses régions, se soumettant la Finlande et le Kirjálaland [la Carélie], l'Eistland [l'Estonie] et le Kurland [la Courlande], et de vastes étendues d'autres terres orientales. Et l'on peut encore voir les fortifications et autres grands ouvrages qu'il fit [là-bas] ; et il n'était pas si hautain qu'il refuse d'écouter des hommes qui avaient d'importantes questions à discuter avec lui. Þorgný, mon père, suivit longtemps le roi Bjorn, et il connaissait sa manière de faire avec les hommes. Et tant que Bjorn vécut, son domaine fut florissant et jamais ne fut réduit. Ses amis trouvaient qu'il était aisé de traiter avec lui. Moi-même, je puis me souvenir du roi Eirík le Victorieux, car je fus avec lui dans de nombreuses expéditions guerrières. Il augmenta le domaine des Suédois et le défendit vaillamment. Il était aisé de lui adresser des conseils. Mais le roi que nous avons à présent ne permet à personne d'oser lui parler, sauf au sujet de ce que lui-même veut que l'on fasse ; et de cela seul il se préoccupe, mais laisse des pays qui lui doivent tribut faire défection, par son manque d'énergie et d'initiative. Il a pour ambition de conserver le gouvernement de la Norvège sous son pouvoir, ce qu'aucun roi suédois n'a jamais convoité auparavant, et cela cause des problèmes à beaucoup. À présent, c'est la volonté de nous autres boendr que tu fasses la paix avec Óláf le Gros, le roi de Norvège, et que tu lui donnes ta fille en mariage. Et si tu veux conquérir à nouveau les régions de l'est que tes parents et ancêtres ont possédées avant toi là-bas, alors nous te suivrons dans cette entreprise. Mais si tu ne fais pas comme nous te le disons, nous nous lèverons contre toi et te tuerons, et ne tolérerons pas ton hostilité et ton irrespect des lois. »

Alors les gens de l'assemblée frappèrent leurs armes l'une contre l'autre et firent un grand vacarme [d'approbation]. Alors le roi se leva et dit qu'il suivrait la volonté des boendr en toute affaire, comme tous les rois suédois l'avaient fait, laissant les boendr tenir conseil avec eux sur les sujets qu'ils désiraient. Alors les murmures parmi les boendr cessèrent. 3

L'on retrouve dans la bouche de Þorgný les motivations des boendr de Ví k : la guerre du roi de Suède « cause des problèmes à beaucoup ». Mais en même temps, nous pouvons voir tout ce qu'il y a de complexe dans cette réclamation pour la paix : l'argument essentiel de Þorgný est que cette guerre est déraisonnable, non conforme aux coutumes et aux habitudes. Par contre, Þorgný loue les expéditions des précédents rois promet le soutien des boendr dans le cas où le roi de Suède accepterait de se tourner vers « ces terres à l'est que [ses] parents et ancêtres ont possédées ». Traverser la Baltique pour attaquer les Finnois ou les Slaves ne paraît pourtant pas être une petite gêne pour ceux qui pratiquent l'agriculture ! Cette dernière n'est d'ailleurs pas la seule à être éventuellement perturbée par la guerre, comme l'évoque le récit de cette discussion entre Óláf le Gros et le jarl Rognvald, magnat suédois du Götaland ou Gautland, région frontalière :

Là ils abordèrent de nombreuses questions, notamment les relations hostiles entre le roi de Norvège et le roi de Suède ; et tous deux déclarèrent, conformément à la vérité, qu'il était ruineux aussi bien pour les habitants de Vík que pour ceux du Gautland qu'il n'y ait aucune occasion de négoce pacifique entre les deux pays. Et à cet effet, ils conclurent une paix entre eux jusqu'au prochain été. 4

1 Ibid, p. 299 (OH ch.68).

2 Littéralement « diseur de loi ». En Islande, son rôle était de présider l'assemblée (þing) et de réciter une partie des lois à l'ouverture de celle-ci. Voir lexique.

3 Ibid, pp. 320-321 (OH ch.80).

4 Ibid, p. 298 (OH ch.67).

Que conclure, alors, sur les attentes quant à l'attitude des rois par rapport à la guerre ? Quel est l'idéal- type - et en existe-t-il un seul ? Est-ce la figure mythologique, religieuse, divine même du roi- nourricier, du roi propitiatoire ? Est-ce le personnage du roi respectueux des coutumes et des traditions, pour ainsi dire d'un mos maiorum ? Est-ce la personne plus prosaïque du roi dont la politique a le bon goût de ne pas (trop) perturber l'agriculture et le commerce ? Ou est-ce autre chose encore, une image plus réceptrice à ce que nous avions observé précédemment : la mise en scène d'un idéal aristocratique nettement, quoique non exclusivement, guerrier ?

Dans The Viking Achievement, Peter Foote et David Wilson se basent non plus sur le contenu des sources, mais sur leur quantité pour émettre le jugement suivant : « La paix et la prospérité étaient appréciées - et il y a des légendes sur les grands et bons rois sous les justes règnes desquels le pays était prospère. Cependant, il est parlant que, de tous les rois de Norvège, on a retenu le moins de choses du règne d'Óláf le Calme, qui régna en paix de 1066 à 1093, tandis qu'on a retenu, ou inventé, le plus de choses sur les règnes des deux puissants vikings missionnaires, Óláf Tryggvason et saint Óláf, qui régnèrent pendant moins de vingt ans à eux deux » 1. Cela concerne directement la Heimskringla : Óláf le Calme fait l'objet de huit chapitres plutôt courts, tandis qu'Óláf Tryggvason est gratifié de 113 chapitres ; quant à la Saga de saint Óláf, morceau de bravoure de la Heimskringla, elle compte 251 chapitres. Il est quasiment incontestable qu'il y a un « effet de sources » en faveur des deux Óláf « agités », si j'ose dire, et au détriment d'Óláf le Calme.

Certains passages de la Heimskringla permettent de donner à cet effet de sources une signification, presque une idéologie - en apparence du moins. En voici un exemple magnifique, le chapitre 76 de la Saga de saint Óláf, dans lequel ce dernier rencontre et évalue, pourrait-on dire, ses demi-frères, les jeunes fils de sa mère :

L'on nous rapporte qu'alors que le roi Óláf était à ce banquet, sa mère, Ásta, lui amena ses enfants pour les lui montrer. Le roi mit sur l'un de ses genoux son [demi-]frère Guthorm, et sur l'autre genou, son autre [demi-]frère, Hálfdan. Le roi regarda les jeunes garçons en fronçant les sourcils et en montrant une expression de colère. Alors les garçons gémirent. Ensuite Ásta lui amena son plus jeune fils, nommé Harald. Il avait alors trois ans. Le roi le regarda en fronçant les sourcils. Mais il lui fit face. Alors le roi prit le garçon par les cheveux et les tira. Le garçon attrapa la moustache du roi et la tordit. Alors le roi dit : « Tu seras sans doute vindicatif lorsque tu seras adulte, parent. »

Un autre jour le roi, accompagné de sa mère, se promenait dans la propriété. Ils s'approchèrent d'une quelconque mare, et là étaient les jeunes Guthorm et Hálfdan, les fils [d'Ásta], en train de jouer. Ils avaient fabriqué de grosses fermes et granges, avec nombre de bétail et de moutons, et jouaient avec. Non loin de là, dans une anse boueuse de la mare, était assis Harald qui jouait avec des morceaux de bois, et en faisait flotter une multitude sur l'eau. Le roi lui demanda ce qu'ils étaient. Il répondit que c'étaient ses vaisseaux de guerre. Alors le roi rit et dit : « Il se peut fort bien, parent, que le temps viendra où tu commanderas des vaisseaux. »

Alors le roi appela Hálfdan et Guthorm, leur disant de venir à lui. Il demanda à Guthorm : « Que désirerais-tu le plus avoir, parent ?

« Des champs », répondit-il.

Le roi dit : « De quelle taille voudrais-tu que ce champ soit ? »

Il répondit : « Je voudrais faire ensemencer toute cette péninsule chaque été. » Il y avait là dix fermes.

Le roi répondit : « Cela donnerait beaucoup de grain. » Puis il demanda à Hálfdan ce qu'il désirerait le plus avoir.

« Des vaches », répondit-il.

Le roi demanda : « Combien de vaches voudrais-tu posséder ? »

Hálfdan répondit : « Tellement que, lorsqu'on les mènerait boire, elles se tiendraient en rangs serrés tout autour de cette mare. »

Le roi répondit : « Vous voulez tous les deux avoir de grandes fermes, comme votre père. » Puis le roi demanda à Harald : « Et que désirerais-tu le plus avoir ? »

« Des húskarlar 1 », répondit-il.

Le roi demanda : « Et combien ? »

« Tellement qu'ils mangeraient toutes les vaches de mon frère Hálfdan en un seul repas. »

Le roi rit et dit à Ásta : « De lui, tu feras sûrement un roi, mère. » L'on ne nous dit pas ce qu'ils se dirent d'autre. 2

Il faut savoir que ces trois fils, Ásta les as eus avec Sigurð Sýr, roi ou plutôt « roitelet » d'Hringaríki, « un fermier très efficace » 3. Lorsque la Heimskringla décrit Óláf revenant chez sa mère et son père adoptif après une jeunesse passée en expéditions vikings, et dévoilant son intention de devenir roi de Norvège, Sigurð Sýr l'exhorte à la prudence dans une entreprise qu'il décrit comme dangereuse. Mais sa mère Ásta, elle, tient ce discours :

« Pour ce qui me concerne, mon fils, je te dirai que je ressens de la joie pour toi, et d'autant plus que tu prospères davantage. Je n'épargnerai rien de ce que je possède pour t'aider dans ton entreprise, quoique mes conseils ne soient pas d'une grande aide. Mais si le choix m'était donné, je préférerais te voir devenir roi suprême de la Norvège, même si tu ne vivais pas davantage qu'Óláf Tryggvason pour la gouverner, plutôt que tu ne sois pas un roi plus grand que Sigurð Sýr et que tu meures de vieillesse. » 4

Les paroles attribuées à la mère et au fils semblent se bien combiner pour former une idée cohérente : ce n'est pas vraiment être roi que n'être « pas un roi plus grand que Sigurð Sýr », en possédant, comme le fait le père et comme le veulent ses fils Hálfdan et Guthorm, de grands champs et troupeaux, et en ayant un caractère prudent, réservé, de « fermier très efficace ». Être roi, c'est, comme Óláf le Gros et comme son demi-frère Harald, avoir un caractère « vindicatif » et ambitieux, ne rien vouloir de moins que d'être « roi suprême de la Norvège », et posséder nombre de vaisseaux de guerre et de húskarlar - qui, notons-le au passage, dévorent les troupeaux des agriculteurs !

Le moment est sans doute bien choisi pour se remémorer les strophes des Hávamál citées en introduction, où meurent bétail et parents, mais non point le renom acquis par des exploits fameux 5. L'on pourrait appliquer ces strophes comme une prophétie à ces rois et fils de roi, Óláf le Gros, Guthorm Sigurðarson, Hálfdan Sigurðarson, et Harald Sigurðarson : de Guthorm et Hálfdan, ceux qui désiraient des champs et... du bétail, la Heimskringla ne parle plus ; tandis qu'Óláf connaît une apothéose - d'un point de vue chrétien au moins - en étant tué à la bataille de Stiklestad (Stiklarstaðir) et en devenant le « roi éternel » de la Norvège ; et le Harald que nous venons de voir rêver à des navires de guerre et à des húskarlar est le futur roi Harald le Sévère.

Il suffirait alors de laisser à Magnús aux Jambes Nues (berfoetts) le soin de conclure : tué au combat à environ trente ans, alors qu'il menait une expédition en Irlande, il avait, selon Snorri, cette habitude :

Il est rapporté que lorsque ses amis lui dirent qu'il se comportait souvent imprudemment lors de

ses expéditions à l'étranger, il répondit : « Un roi est fait pour les exploits glorieux, non pour une

longue vie. » 6

Tableau lapidaire, vigoureux, convoquant aisément, sans doute, nombre d'images épiques... Trop aisément peut-être. Revenons au cas d'Óláf le Calme et à ses huit courts chapitres. Voici le portrait avec lequel Snorri ouvre cette très courte saga :

Óláf était un homme imposant sous tout rapport, et bien proportionné. Tous sont d'accord

pour dire que nul ne vit jamais un plus bel homme, ni une apparence plus princière. Il avait des

1 Au singulier húskarl ; littéralement, « homme de la maisonnée », ce qui peut signifier aussi bien un serviteur qu'un membre de la hirð (q.v.) d'un grand, notamment d'un roi. Voir lexique.

2 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., pp. 314-315 (OH ch.76).

3 Ibid, p. 245 (OT ch.1).

4 Ibid, p. 271 (OH ch.35).

5 HENRY ADAMS BELLOWS (TRAN.), The Poetic Edda, cit., p. 44.

6 SNORRI STURLUSON, Heimskringla. History of the Kings of Norway, cit., p. 687 (MB ch.26).

cheveux blonds et soyeux, d'une grande beauté, et une belle peau. Ses yeux étaient exceptionnellement beaux, et ses membres bien formés. En règle générale, il était peu loquace, et parlait peu aux assemblées. Mais il était joyeux et buvait beaucoup, discutait volontiers et agréablement, et, pendant son règne, fut enclin à la tranquillité. Comme le dit Stein Herdísarson :

Ses terres, le seigneur des habitants du Trøndelag

- ses hommes apprécient cela -

fort capable de prouesse -

volontairement, laisse en paix.

Hautement ils le louaient d'apaiser

les querelles dans son propre pays

tandis qu'il effraie les Anglais.

- Óláf sous le ciel. 1

Remarquons d'abord qu'Óláf le Calme est décrit comme possédant tous les traits de l'idéal-type aristocratique : beau, grand, bien proportionné... La nouveauté étant qu'il est dit « enclin à la tranquillité ». Mais la strophe qui suit, et fait partie d'un poème intitulé Óláfs drápá, complique ce commentaire. En effet, elle précise qu'Óláf le Calme est « fort capable de prouesse » ; mais « volontairement, il laisse ses terres en paix », « ce qu'aiment bien ceux de sa suite ». Nous aurions ainsi une illustration du cas hypothétique évoqué plus haut : l'idéal du prince capable de combattre et de remporter la victoire, mais qui préfère maintenir la paix autant que possible. Óláf le Calme en serait néanmoins le seul représentant dans toute la Heimskringla. Par ailleurs, l'on pourrait expliquer le déséquilibre quantitatif entre la Saga d'Óláf le Calme et la Saga de saint Óláf ou la Saga d'Óláf Tryggvason par un effet de source de la part de Snorri lui-même : comme il se concentre essentiellement sur les conflits, les enjeux de pouvoir, le règne d'Óláf le Calme, s'il a véritablement laissé un souvenir de « calme », ne présente guère d'intérêt comme cas d'étude. D'ailleurs, la phrase par laquelle Snorri conclut sa Saga d'Óláf le Calme ne simplifie pas les choses : « En tant que roi, il était très aimé, et durant son règne la Norvège crût grandement en richesse et en honneur » 2. Il semble alors qu'il soit inutile d'être belliqueux pour acquérir ce « renom » dont parlent les Hávamál... L'on se souvient pourtant du jugement d'Óláf le Gros sur ses deux demi-frères « enclins à la tranquillité » ! Comment démêler cet écheveau d'attitudes idéales du souverain par rapport à la guerre, qui semblent à la fois se croiser et se heurter ?

L'épisode qui suggère le mieux la solution est, à mon avis, la compétition orale (mannjafnaðr) entre les rois Sigurð le Croisé (jórsalafari ; littéralement « qui est allé à Jérusalem ») et son frère Eystein. Après avoir échangé des répliques touchant à des éléments qui nous sont familiers désormais - les exploits physiques d'abord, puis l'apparence, puis la ruse et la connaissance des lois - ils en viennent à leurs hauts faits :

Le roi Sigurð dit : « C'est l'opinion des hommes que l'expédition au loin que j'ai entreprise a été assez digne d'un prince. Pendant ce temps, tu restais à la maison, comme si tu étais la fille de ton père. »

Le roi Eystein répondit : « Tu en viens maintenant au fait. Je n'aurais pas lancé cette controverse si je n'avais pas une réponse à cela. Il me semble plutôt que c'est moi qui t'ai doté, comme si tu étais ma soeur, avant que tu puisses lancer cette expédition. »

Le roi Sigurð dit : « Tu as probablement entendu dire que j'ai livré de très nombreuses batailles en Serkland [littéralement « pays des Sarrasins », Afrique], comme tu le sais probablement, et que je remportai la victoire dans chacune d'entre elles, et acquis toutes sortes d'objets de valeur, comme nul n'en a jamais vu dans notre pays. J'ai été tenu en la plus haute estime où que j'aille, chaque fois que je rencontrai les hommes du plus haut rang ; tandis que toi, je pense que tu n'as jamais été qu'un casanier.

Le roi Eystein répondit : « J'ai entendu dire que tu avais livré quelques combats au loin ; mais

plus utile pour notre pays a été ce que j'ai fait pendant ce temps. J'ai bâti cinq églises à partir des

1 Ibid, p. 664 (OK ch.1).

2 Ibid, p. 667 (OK ch.8).

fondations [jusqu'au clocher], et j'ai construit un port dans l'Agðanes, là où auparavant la côte était dépourvue de port, et à un endroit où chacun doit passer s'il fait voile vers le nord ou le sud en suivant la côte. De plus, j'ai érigé le phare dans le détroit de Sinholm et la salle [royale] de Bergen, tandis que tu passais des Maures par le fil de l'épée en Serkland et les envoyais au diable. Je considère cela peu profitable à notre pays. »

Le roi Sigurð dit : « Au cours de cette expédition, à son apogée, j'ai fait route jusqu'au Jourdain et l'ai traversé à la nage. Et au-delà, sur la rive, il y a un buisson, et là j'ai fait un noeud sur lequel j'ai dit des mots, de telle sorte que tu devais le dénouer, frère, ou bien subir les mots que j'ai dits dessus 1 . »

Le roi Eystein dit : « Ce noeud que tu as noué pour moi, je ne le déferai pas ; mais j'aurais pu nouer ce même noeud pour toi, et tu aurais été plus incapable encore de le défaire : à savoir, lorsqu'avec un seul vaisseau tu as rencontré ma flotte, au moment où tu es revenu au pays. »

Après quoi ils cessèrent de parler, et tous deux étaient furieux. Plusieurs choses advinrent dans leurs relations mutuelles qui montraient que chacun se mettait en avant, lui-même et ses prétentions, et que chacun voulait être le premier ; cependant la paix fut maintenue entre eux deux tant qu'ils vécurent. 2

Snorri nous livre bien l'enjeu de la joute verbale : « chacun voulait être le premier ». L'on voit comment chacun des deux « combattants » procèdent à cet effet : Sigurð ouvre le feu en se situant dans un registre tout à fait conforme à un idéal aristocratique marqué par un fort élément guerrier, ce qu'il avait d'ailleurs déjà suggéré auparavant dans le dialogue. C'est l'occasion pour lui de traiter son adversaire avec un mépris marqué : il se serait comporté « comme [s'il] avait été la fille de son père ». Mais Eystein n'en est pas démonté pour autant ; il trouve le moyen de mettre à son tour en doute la virilité de son contradicteur 3, grâce au fait que c'était lui, Eystein, qui avait fourni à Sigurð les navires nécessaires à son expédition vers Jérusalem. Ensuite, vient véritablement la comparaison de ce qui a été accompli par l'un et l'autre. Sigurð reste dans un domaine guerrier, avec ses « très nombreuses batailles », mais il brandit également le prestige qu'il a récolté au cours de son expédition, ainsi que les richesses qu'il en a rapportées : la guerre et les fruits de la guerre. Eystein riposte par un discours fondé sur l'utilité de son oeuvre de bâtisseur, comparée à l'utilité qu'il y a pour la Norvège à avoir « envoyé [des Maures] au diable » : c'est, sinon l'idéal de paix, du moins celui de modération et de raison utilisé contre ce que Sigurð présente comme une quête réussie de gloire, mais qui sonne dans la bouche d'Eystein comme de l'aventurisme. Mais la fin de la joute est tout aussi intéressante. Sigurð utilise contre Eystein le fait qu'il est allé bien plus loin que lui, au-delà du Jourdain ; alors, Eystein répond au ruban de Sigurð - son gage, pourrait-on dire en termes chevaleresques - par une menace de violence à peine voilée, quoiqu'elle soit rétrospective : lui, Eystein, aurait pu faire un sort à Sigurð lorsqu'il est revenu de son expédition avec un seul vaisseau et a rencontré la flotte d'Eystein. Ainsi Eystein finit-il tout de même par invoquer sa puissance, sa capacité à la violence pour avoir raison contre Sigurð.

La solution recherchée n'est-elle pas là, dans la perspective du discours, donc de la situation dans laquelle se trouve celui qui est à la fois locuteur (auteur d'un discours a priori ou a posteriori) et acteur (en ce sens qu'il met en scène un discours, mais également agit, les deux actions se confondant) ? Une série, assez large d'ailleurs, de champs lexicaux sont donnés - parmi lesquels le registre guerrier - mais l'on peut les articuler de diverses façons pour se présenter comme prince idéal, ou présenter son adversaire comme anti-idéal. Dans le discours de Sigurð le Croisé, le fonctionnement articulatoire est bien visible : un moteur, l'expédition guerrière ; deux engrenages entraînés par ce dernier, le prestige et

1 Le texte dit : fórmala, soit « préambule, prière, stipulation » ; L. M. Hollander interprète cela comme « un défi », tandis que Samuel Laing, dans sa traduction de 1844, traduit par « une malédiction, un sort ».

2 Ibid, pp. 703-704 (Msyn ch.21).

3 C'est un élément classique d'un autre genre de dialogue fort proche : la senna ou échange d'insultes. Voir notamment, à titre d'exemples, le Hárbarðsljóð (HENRY ADAMS BELLOWS (TRAN.), The Poetic Edda, cit., pp. 121-137) et la Lokasenna (Ibid, pp. 151-173). Au sujet de ces genres, cf. ERIC CHRISTIANSEN, article « Senna-Mannjafnaðr », in PHILLIP PULSIANO (ED.), Medieval Scandinavia : an encyclopedia, Garland, New York, 1993, pp. 567-569.

le butin. Il ne serait donc pas possible de démêler l'écheveau, tout simplement parce que chaque acteur-locuteur l'emmêle et le tisse de manière à ce qu'il soit cohérent dans et à sa situation. Ici se pose, à nouveau, la question de l'effet de source : n'est-ce pas Snorri qui, avec ses discours et ses paroles fabriquées 1 - comme chez Thucydide - nous donne cette image d'une éloquence capable de jongler avec les idéaux, qu'en fait ses personnages n'auraient pas possédée ? Question insoluble... Cette dernière possibilité doit bien demeurer à l'esprit. Mais il me semble néanmoins que l'alternative - des locuteurs-acteurs capables, au moins dans une certaine mesure, de manipuler ces articulations, de faire de l'idéal-type un jeu de Meccano 2 - n'est pas si improbable qu'on doive la rejeter.

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