WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

L'univers techno de la teuf : entre marginalité et post-modernité

( Télécharger le fichier original )
par Noémie Lequet
Université Victor Segalen Bordeaux 2 - Maîtrise de sociologie 2010
  

précédent sommaire suivant

Bitcoin is a swarm of cyber hornets serving the goddess of wisdom, feeding on the fire of truth, exponentially growing ever smarter, faster, and stronger behind a wall of encrypted energy

PARTIE 4 - UNE DIMENSION IDEOLOGIQUE ET POLITIQUE ?

« If you fight politics with politics, is fighting fire with fire. »

Spiral Tribe

Cette dernière partie cherche à comprendre dans quelle mesure l'idéologie et la politique permettraient d'expliquer, partiellement au moins, le phénomène. En effet, on remarquera que, malgré des revendications en apparence purement festives, on peut voir derrière ces regroupements un signe de l'affaiblissement de la confiance en l'Etat.

Dans un premier temps, on s'attachera à montrer que l'engagement politique des teufeurs est très faible. Les deux points suivants permettront de révéler les revendications et opinions majoritaires chez les teufeurs, afin de comprendre, dans un dernier point, les phénomènes politiques sous-jacents à l'existence et à la forme que prend le mouvement technoïste.

I- Faible conscience politique 1- Le vote

La première constatation que l'on peut faire lorsque l'on s'intéresse à l'opinion politique des teufeurs en termes de vote est que la grande majorité d'entre eux « ne se réclame d'aucune posture politique ou idéologique, et ne développe aucune forme de militantisme ou de prophétisme. » (Gaillot, 2001).

Les teufeurs interrogés dans le cadre de cette recherche confirment ne pas s'intéresser du tout à la politique ; ils sont déçus par l'ensemble des partis et des hommes politiques. Pour eux, tous sont à mettre dans le même sac et aucune lutte politique n'est valable.

« Mon opinion politique ? Je n'en ai pas. Tous des cons, tous des pourris. [...] Et en plus, je ne vais pas voter, j'en ai rien à foutre. » Amaury

« Je ne vais pas voter. Je n'ai jamais voté de ma vie. [...] Qu'ils aillent se faire foutre, qu'ils se bouffent le cul entre eux. » Alban

« Je ne m'y suis jamais intéressé, je n'ai jamais voté de ma vie. [...] C'est tous les mêmes. » Denis

Ceux qui reconnaissent avoir des préférences, même si elles ne sont pas très précises, disent voter plutôt à gauche, lorsqu'ils votent.

« Je vote plutôt à gauche, pour ceux qui mettront le moins de limites et le moins de répression. » Théo

« Ma sensibilité politique ? J'aimerai bien qu'il y en ait une de correcte. [...] Je suis plus de gauche. Pas extrême gauche non plus, parce que pour moi tout ce qui est extrême de toute façon ne peut pas fonctionner parce qu'on ne peut pas tous être pareils. » Margot

On peut donc dire que même si la teuf n'est pas forcément synonyme d'un refus du vote, elle est souvent synonyme d'une confiance très limité à l'égard des appareils politiques.

Dorian

Il a 24 ans, et travaille en tant que barman. Je le rencontre par l'intermédiaire du voisin de son petit studio à Bordeaux centre. La discussion s'engage avant même qu'on ne commence formellement l'entretien. Il est très bavard. L'entretien durera environ deux heures. Du fait des différents passages dans l'appartement durant l'entretien, toute une partie est complètement inaudible sur l'enregistrement. En effet, c'est d'abord le colocataire de Dorian qui se mêle à la conversation, puis des amis-clients-dealers qui passent un bon moment avec nous. Dorian fume de nombreuses douilles avec eux, ce qui peut également expliquer la faiblesse de sa voix ensuite.

2- La politique en teuf

Il s'agit ici de se demander si un quelconque discours ou volonté d'expression politique aurait sa place lors d'un événement techno. En effet, le mouvement technoïste, de par sa nature marginale, est souvent vu comme un rassemblement d'individus à tendance anarchiste.

En tous cas, la grande majorité des teufeurs interrogés sont d'accord sur le fait qu'aller en teuf ne reflète pas une volonté d'expression politique, consciente tout du moins.

« On ne va pas parler de politique en teuf, ça c'est sûr. [...] Non, on est là pour faire la fête sans se prendre la tête. » Amaury

« Est-ce qu'en allant en teuf, j'exprime quelque chose politiquement ? Je ne sais pas. Ce n'est pas le but en tous cas. » Théo

« Non, je n'exprime rien politiquement en allant en teuf parce qu'il y a des gens

qui n'ont pas du tout les mêmes idées politiques que moi. [...] Ce n'est pas le but de toute façon. » Margot

Quelles que soient leurs opinions politiques, les teufeurs interrogés considèrent donc que la teuf n'est pas une tribune d'expression de celles-ci.

II- Revendications

Les revendications portées par le mouvement free-party ne sont pas, d'un premier abord en tous cas, politiques mais concernent plutôt uniquement le festif.

1- The right to party !

La seule réelle revendication du mouvement free-party est née en Angleterre et a émigré avec celui-ci par l'intermédiaire des Spiral Tribe. « L'unique revendication des ravers en France est le droit de faire la fête comme ils l'entendent » (Fontaine et Fontana, 1996), the right to party ! (le droit de faire la fête). Cette revendication est exprimée par les enquêtés à diverses reprises.

« L'esprit c'est toujours le même, il est universel, c'est la fête. » Amaury « On ne fait rien de mal, on veut juste faire la fête entre nous. » Roman

Ce mouvement n'aurait donc pas de revendications particulières, mise à part le droit à faire la fête, ce sans quoi il n'existerait pas.

2- Liberté, gratuité, autonomie : des thèmes récurrents

Cependant, même s'il ne s'agit pas de revendications précises, certaines idées sont prônées par l'ensemble des teufeurs interrogés et peuvent être considérées comme un ensemble de valeurs fondant un socle de revendications.

Ainsi, la liberté et la gratuité, deux valeurs fondamentales de l'univers free-party, sont mises en valeur par les teufeurs interrogés et souvent citées comme exemples des différences qui existent entre cet univers et la société.

« Voilà, l'idéologie principale c'est d'être dans un endroit où on ne te jugera pas, parce que t'es black, parce que t'es chinois, parce que t'es un nain, parce que t'es handicapé, parce que tu as un handicap physique. Il n'y a pas de jugement. » Amaury

« La liberté d'expression... et la liberté tout court, la liberté d'action, de faire ce que l'on veut du moment que l'on ne fait de mal à personne. » Théo

« L'esprit de la teuf c'est quand même la gratuité, la liberté et l'autosuffisance, alors que la culture de masse, pas du tout. » Gaël

De la même manière, l'autonomie est placée au coeur de l'expérience teuf et est érigée en valeur fondamentale du mouvement.

« Quand tu te retrouves avec plus de mille personnes qui s'autogèrent, pour moi, elle est là l'autonomie. » Amaury

« C'est une sorte de zone autonome, une autocratie : plus ou moins libre
échange, plus ou moins libre vente. C'est la liberté. C'est une forme de liberté.
»

Dorian

C'est bien le droit à cette liberté, à cette gratuité et à cette autonomie qui est revendiqué par la scène free-party à travers le discours de ses adeptes.

Joris

Il prend contact avec moi par l'intermédiaire de forums internet où j'avais laissé des appels à contribution. Il ne veut pas me rencontrer et souhaite que l'entretien se déroule via Skype, un outil de télécommunication sur internet. Il a 29 ans, et ne va pas seulement en free-party mais aussi en boîte. Il n'existe pas d'enregistrement de cet entretien, la prise de note a été mon seul recours. Hors temps formel de l'entretien, il m'avoue être déçu par le monde de la teuf.

III- Opinions

Mais au-delà de revendications de droits pour le mouvement, les teufeurs ont aussi des avis assez convergents en ce qui concerne certains aspects de la société.

1- Les médias

Les médias et ce qu'ils véhiculent comme a priori sur le monde de la teuf sont incontestablement le sujet le plus sensible pour les teufeurs lorsque l'on parle de l'image de la techno et de la free party. Tous, sans exception, dénoncent ce qu'ils considèrent comme une critique ouverte à leur égard.

« Les médias, ils ont créé beaucoup d'a priori. Tu regardes tous les reportages qui montrent la teuf, c'est toujours la même chose : les drogues, les descentes de flics. » Denis

« Les médias en parlent comme si on était des trucs à parquer, des choses à parquer, à vraiment mettre à part. » Alban

« Tout ce que l'on voit à la télé aujourd'hui, c'est le côté de la drogue et du n'importe quoi, c'est le bordel, c'est crade, c'est des décibels à donf [à fond en verlan]. » Gaël

« Ils ne montrent que le côté extrême. [...] Voilà, la façon de dire les choses, la façon de détourner les choses, et de faire comprendre ce que l'on a envie aux gens. Ce n'est que de la manipulation. » Dorian

« C'est le mauvais côté de la teuf que l'on montre à la télé en général. [...] Ils montrent ce qui les choque le plus. » Margot

« Ils ne montrent vraiment que le mec qui est allongé dans la boue. Ils ne
montrent pas à côté que peut être sur les cent mille, il y en a trois ou quatre qui

sont allongés dans la boue et tu as tout le reste, ils sont au calme, dans les camions. » Lisa

Deux raisons sont principalement mises en cause : les choix de cadrage faits par les journalistes et l'attitude passive du téléspectateur.

« On ne peut pas dire que c'est faux ce qu'ils montrent, puisque c'est vrai. Mais c'est le choix de ce qu'ils montrent, l'heure aussi, le choix des individus. [...] C'est l'information par la désinformation. » Dorian

« Mais le problème c'est que les gens quand on leur dit teuf, tout ce qu'ils voient c'est la drogue. Mais ça, ça viens d'où ? Ça vient de la télévision de toute façon. Les gens ont trop tendance à gober ce qu'on leur dit. Et moi, j'ai un conseil à leur donner, c'est de venir pour voir par eux-mêmes. On ne peut pas se faire une

idée à partir de quelqu'un d'autre. » Roman

On voit donc ici que les teufeurs ont un discours particulièrement virulent à l'égard du traitement journalistique qui est fait de leur mouvement. Mais, comme on va le voir, ce discours s'inscrit dans une critique plus générale de la société contemporaine dans son ensemble

2- Relations avec la police

Deuxième institution à s'attirer les foudres des teufeurs, les forces de l'ordre représentent en effet l'autorité de l'Etat... celui qui les empêche d'accéder à la liberté, la gratuité et l'autonomie tant désirées.

Interventions

Les policiers ou les gendarmes intervenant directement sur un lieu de free-party peuvent être vus à la fois comme les représentants d'une autorité inexistante jusqu'à leur arrivée et comme les annonciateurs de la fin de soirée. D'ailleurs, certains des teufeurs interrogés témoignent d'un sentiment assez, voire très, négatif envers les forces de l'ordre.

« Qu'ils aillent se faire enculer [la police]. Voilà. Je suis contre le système. »

Alban

« Je suis assez anti-flic. Ils abusent de leur pouvoir. Ils abusent de leur statut. Surtout les CRS. » Denis

« Il y a beaucoup d'excès de zèle, beaucoup d'abus de pouvoir, de répression à notre égard. » Gaël

Cependant, il faut noter que la plupart d'entre eux remarque également qu'il s'agit de les respecter dans la mesure où ce sont des représentants de la loi, qu'ils ont donc avec eux. Pour ces teufeurs, leur activité n'est pas juste mais elle est reconnue comme légitime.

Quelques uns des teufeurs interviewés avancent l'idée qu'on ne peut pas parler d'eux aussi négativement que certains le font car leurs agissements rentrent dans le cadre de leur métier, de leur activité salariée. Ils font donc la différence entre l'individu et l'agent de police.

« Je les respecte dans le sens où ils ont les droits, ils ont le pouvoir. [...] C'est un métier comme un autre, ça reste des gens comme tout le monde. » Lisa

« Je n'ai rien contre eux. De toute façon, ils font leur métier. Personne n'y peut rien. » Roman

Provocations

Lorsque les forces de police interviennent lors d'une teuf, il est assez fréquent qu'un certain nombre de teufeurs cherchent à les provoquer. Or, contrairement à ce que l'on pourrait penser, ceux qui ont un discours particulièrement anti-flic ne soutiennent pas forcément ce genre d'agissements.

Ainsi, il est intéressant de voir que, lorsque l'on demande aux enquêtés s'ils

cautionnent les agissements des teufeurs qui cherchent à provoquer les forces de l'ordre, la quasi-totalité d'entre eux condamne sans appel ce genre de comportement.

« On est là pour trouver un terrain d'entente, on n'est pas là pour se battre. [...] Ça reste leur travail. Il ne faut pas être con non plus. » Alban

« J'aimerai bien que l'on s'entendent un peu plus, qu'ils nous comprennent un peu plus. » Théo

« Je préfère discuter quitte à perdre une heure et qu'ils repartent sans qu'il y ait de problèmes. » Margot

« Ou même quitte à les protéger. Une fois, on est resté pendant deux heures à les entourer, [...] à repousser les teufeurs complètement alcoolisés et arrachés avec les insultes qui vont avec et qui vont dans tous les sens. A s'excuser auprès d'eux, à les rassurer aussi. » Amaury

« Ah non, mais là, c'est carrément tout le monde qui se met contre le mec qui a jeté la pigne de pin pour lui dire "T'es vraiment trop con, parce que là, on va tous manger du coup". » Roman

Seul un des enquêtés avoue avoir apprécié ce conflit. Il s'agit de Denis. Il est important ici de se rappeler qu'il s'agit également du seul enquêté qui ne se soit jamais considéré comme teufeur.

« A l'époque j'aimais ça. Quand je voyais tous les CRS arriver avec leurs pancartes et leurs cagoules. Une montée d'adrénaline, allez c'est parti on y va là ! J'aimais cette confrontation avec les pouvoirs publics. » Denis

On peut donc noter que, d'une manière générale, si la confrontation et la violence physique ne sont que très peu encouragées par les teufeurs, il n'en reste pas moins que leur opinion des forces de l'ordre, de leurs comportements et des lois qu'ils font appliquer est très négative.

Roman

Il est l'un des amis teufeurs de Lisa et Ben présent ce jour là. Il est le plus enthousiaste à l'idée de partager son expérience des teufs. Il a 20 ans, cela fait deux ans qu'il fait des teufs. Il ne semble pas être gêné par le dictaphone, mais par les oreilles potentiellement indiscrètes de ses amis mangeant à l'extérieur lorsque la porte est entrouverte. L'entretien dure une bonne heure.

3- Une critique plus large, celle de la société

On essaiera ici de montrer que ces critiques envers les médias et la police, deux éléments de la société contemporaine - qui sont, il faut le noter, ceux qui sont le plus directement liés à la teuf puisqu'ils sont en contact avec elle - sont des signes d'un manque de confiance en cette société et ses valeurs.

D'une manière générale, les enquêtés reconnaissent qu'aller en teuf signifie souvent avoir une opinion assez négative en ce qui concerne la société.

« On est pas mal à avoir une petite haine envers tout ce qui est la société
actuelle, envers le capitalisme, envers la répression, toutes ces choses là.
»

Théo

« A partir du moment où tu vas en teuf, tu es contre le système. » Alban

Notamment, c'est la marchandisation de la société qui est le plus critiquée par les teufeurs interrogés. Pour eux, la teuf est en dehors de cette recherche de profit et de cette commercialisation.

« Malheureusement, on vit dans une société où l'argent est omniprésent. »

Amaury

« Tout ce qui passe dans les médias, c'est de l'achat. Mais jusqu'au truc le plus banal, c'est de l'achat. C'est de la propagande à la dépense, c'est un truc de fou. » Lisa

« Je pense que l'on est le milieu musical le moins commercial et ça j'en suis assez fier. » Théo

« L'argent que l'on donne [lorsqu'ils prennent une amende de 135 euros pour stationnement gênant] ça va être reversé à l'Etat. Et nous, ce que l'on veut montrer si tu veux, c'est que l'on est indépendants, c'est que l'on sait se débrouiller seuls. Voilà, donc je suis contre ce système. » Roman

Cette critique du tout argent prend particulièrement son sens lorsque l'on en vient à parler de la culture de masse et de la commercialisation de la culture.

« Les musiques qui passent à la radio, je ne les aime pas. La télé, je n'aime pas. C'est un bouffe cerveau en fait. Pour moi, c'est un moyen du gouvernement pour te garder dans le moule dans lequel ils ont envie de te garder. » Denis

« C'est de la lobotomisation, c'est de la désinformation. Musicalement, c'est de la merde à la radio ce qu'on écoute. [...] Ils te lobotomisent à longueur de

journée la même chose, histoire de bien t'imprimer le crane : "Achète mon morceau ! Achète mon album ! Vas en boîte !" » Amaury

Mais ce sont aussi les représentants de la société, les hommes et les femmes de pouvoir, qui sont considérés comme étant à l'origine des maux de la société. Ainsi, que ce soit au niveau politique ou économique, ils sont considérés comme les responsables de leur condition.

« Je pense que les plus grands dealers de ce monde, c'est tous les chefs d'entreprises, tous les grands de ce monde, tous les politiciens. Ils dealent des vies, ils dealent des personnes. » Théo

« Je pense que dès qu'ils [les membres du gouvernement] ne peuvent pas avoir le monopole et la main sur quelque chose, le peu qu'ils vont en montrer, ce n'est que du négatif. » Lisa

A travers leur discours, c'est donc la société dans son ensemble que critiquent avec ferveur les teufeurs. Ils remettent en question les grands choix politiques de société qui sont établis depuis la création de l'Etat-Nation.

précédent sommaire suivant






La Quadrature du Net