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Violences en milieux urbains au Togo: cas de Lomé

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par Pihèwa KAROUE
Université de Lomé - Maà®trise 2011
  

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PREMIERE PARTIE :

LES CADRES DE REFERENCE DE L'ETUDE

CHAPITRE PREMIER: CADRES THEORIQUE ET CONCEPTUEL DE LA RECHERCHE

I.1. CADRE THÉORIQUE DE LA RECHERCHE

I.1.1. Justification du choix du thème de l'étude

Aucune ville ne peut être, de nos jours, parfaitement décrite sans qu'on ait parlé de sa violence, quelle qu'elle soit. Les populations de Lomé, la capitale togolaise, centre économique, politique et administratif, redoutent la recrudescence des violences révélées ces derniers temps. La peur d'être la prochaine victime d'une agression hante la majorité des citadins surtout ceux de certains quartiers dits dangereux. A certains moments de la journée, et à certaines périodes de la vie politique du pays, l'esprit d'insécurité atteint son paroxysme dans la société et les citoyens s'interrogent perpétuellement sur les moyens adéquats à mettre en oeuvre pour éviter les retombés de ces comportements déviants déstabilisant le paysage social.

Les politiques en réponse à ces inquiétudes resserrent leurs tactiques de contre-offensive. On a ainsi vu les effectifs des forces de sécurité augmenter pour durcir la répression et protéger la population en scellant tous les quartiers de Lomé par les services spéciaux de la police et de la gendarmerie rassemblés à cet effet dans « l'Opération araignée ». Les services privés de sécurité naissent pour assurer la protection de ceux que Pedrazzini, appelle-les « ayant économiquement droit » (Pedrazzini, 2005 : 128) ; une inégalité qui n'est pas la moindre dans les conflits urbains. La population vulnérable, elle aussi de son côté, ne ménage aucun effort en mettant à contribution ses moyens, si modeste qu'ils soient, pour diminuer les vols et les délits à leur encontre : les mûrs des clôtures sont surmontés de tessons de bouteilles ou de fleurs piquantes, les portails renforcés et cadenassés avec des heures de fermetures précises et la sollicitation des gardiens de nuit pour les ménages organisés ou plus ou moins nantis...etc. ; telles sont les dispositions le plus souvent rencontrées dans les maisons de Lomé

Toutes ces dispositions n'empêchent, cependant, pas les violences urbaines de prendre de l'ampleur et de faire des victimes aussi variées que sont aussi les secteurs d'activité de la ville. Si nous considérons les crimes enregistrés chaque année par la police et la gendarmerie, on se dirait sans hésiter qu'il existe un dysfonctionnement au point de vue sécuritaire. D'énormes incidences sur la vie socioéconomique de la population de Lomé, particulièrement celle touchée par ces agressions criminelles sont ainsi déplorées. Le climat économique essentiellement et directement touché par ces violences urbaines devient de plus en plus incertain : « on ne sait plus en qui avoir confiance, on ne sait comment être sûr d'être sécurisé soi-même et nos marchandises, on ne sait quand ces bandits nous envahiraient. Ils sont de plus en plus nombreux et partagent notre cadre de vie »4(*). Il devient nécessaire, pour en cerner l'essence, d'étudier l'interrelation pouvant exister entre le climat socio-économique des cadres sociaux de provenance des malfaiteurs et leur attitude violente, rechercher les facteurs latents pouvant exister en amont de ces descentes délictueuses afin de parvenir à comprendre comment ces violences, actes vulgairement expliqués, peuvent être le produit de certains facteurs historiquement et socialement définis.

Les vols à mains armées, les kidnappings, les braquages et cambriolages, les homicides, actes dits  «  violences urbaines » dans notre étude, rythment de façon répétitive l'actualité de nos villes, certes en des intervalles de temps plus ou moins longs, mais de façon illimitée. Cette situation de plus en plus alarmante préoccupe plus d'un et explique l'intérêt des médias et des presses écrites qui, dans leurs articles ne cessent de révéler des évènements ponctuels d'actes d'atteinte à l'intégrité des citadins et/ ou de leurs biens tout en y apportant des analyses. Plusieurs chercheurs tels que Sebastian Roché (1998, 2002), Yves Pedrazzini (2005), Marc-Antoine Pérouse de Montclos (1997), Yves Michaud(1996), pour ne citer que ceux là, se sont longtemps attelés à l'étude de la particularité des violences urbaines surtout dans les villes du tiers monde.

Plusieurs mémoires et thèses ont essayé d'élucider, un tant soi peu, un aspect du phénomène particulièrement dans la ville de Lomé en abordant, par exemple, la violence conjugale (Ali, F., juin 2009), la cybercriminalité (Tuh, 2009), les causes sociales de la délinquance juvénile en milieu urbain (Ajavon, 2008), la violence routière (Kanda, 2006), les violences scolaires (Aboubakar, 2006) et le mémoire d'obtention de diplôme d'études approfondies (DEA) qui traite des « causes de la violence dans les villes africaines ; Étude des déviances sociales en milieu urbain : cas de Lomé au TOGO » ( Dao Dao, 2006). Dans notre étude abordant particulièrement les violences urbaines d'aspect criminel portant atteinte à l'intégrité des personnes et des biens, il nous paraît important d'analyser et de vérifier l'existence d'une chaîne de causalité entre les violences urbaines et les contextes sociaux passés ou présents de leurs auteurs ; démarche importante pour envisager des solutions efficaces et efficientes au phénomène.

Avec la même préoccupation, les autorités compétentes cherchent, à répondre de façon efficace à la question de l'évolution du phénomène. Même si quelque part «  le crime est normal parce qu'une société qui en serait exempte serait tout à fait impossible » (Durkheim, 1968 : 67), sa recrudescence est déplorée. Cependant, il apparaît que les dispositions jusqu'ici prises se sont révélées inefficaces ou du moins insuffisantes. Il importe alors d'adopter une méthodologie plus pragmatique pour pouvoir espérer aboutir aux résultats probants.

Tout comme en médecine où on ne peut prescrire de traitements sans analyses préalables, on ne peut, non plus, en sciences sociales, prétendre résoudre un problème sans une étude préalable de ses causes. Dans l'étude d'un fait social comme la violence en milieu urbain, ce qui retiendrait plus l'attention d'un sociologue qui « a la particularité, qui n'a rien d'un privilège, d'être celui qui a pour tâche de dire les choses du monde social, et de les dire autant que possible comme elles sont ... » (Javeau, 2007 : 05) c'est, non seulement, le système social associé à la perpétration des actes de violence mais aussi et surtout le rapport à établir entre les auteurs de ces violences et les groupes dans lesquels ils sont insérés. Bref, l'atmosphère sociale des déviants puisqu'en milieu social il n'y a pas d'actes isolés; tous sont liés par des représentations et des perceptions mais aussi des idéologies qu'on appellerait les « fondements de l'action sociale » (Rocher, 2002: 22). En envisageant chercher les facteurs explicatifs des violences urbaines, nous pensons donner un outil d'actualité indispensable à la conception des réponses idoines. Le décideur politique ou l'autorité compétente saura, dès lors, vers où orienter ses énergies pour parvenir aux résultats escomptés.

I.1.2. Problématique

La nature des relations humaines en milieu urbain subit, de nos jours, des mutations. Elle ne cesse de devenir de plus en plus belliqueuse. L'incertitude du lendemain constitue un réel problème pour les citoyens de tous les pays à cause de l'instabilité de la vie sociale due à la récurrence des violences de tout genre faisant des milliers de morts chaque année. De toutes nouvelles formes d'enfreintes aux lois sociales précisément aux libertés humaines font leur apparition simultanément aux innovations technologiques connues dans le monde entier. L'humanité tout entière est incluse dans ce contexte de violences urbaines et l'actualité est une preuve tangible de ces bouleversements sociaux dû tant aux fragmentations socio spatiales qu'aux conflits d`idéologies et d'intérêt. Les rapports sur les violences urbaines dans le monde sont de plus en plus alarmants et plusieurs auteurs prennent à témoin la croissance urbaine, la mondialisation, le modèle de l'économie libérale la pauvreté et l'immigration qui ont une évolution similaire à elles dans plusieurs contrées. Selon le rapport des nations unies sur la violence et la santé publié en 2002, on estime qu'en l'an 2000, 1,6 millions de personnes sont mortes dans le monde des suites de violences auto infligées, interpersonnelles ou collectives dont plus de 90% de ces décès survenus dans des pays à faible ou revenu moyen. Près du tiers de ces décès étaient dus aux homicides et le cinquième des suites de guerre. De ce même rapport, dans toutes les régions du monde, les décès représentent la partie émergée de l'iceberg en ce qui concerne la violence (OMS, 2002). Les agressions physiques et sexuelles sont quotidiennes, même si l'on ne dispose pas d'estimations nationales et internationales précises en la matière. Cependant des statistiques ont montré que l'Afrique a le plus grand taux d'homicide dans le monde : 20 homicides pour 100.000 habitants pour l'Afrique, 5,4 pour l'Europe, 6,5 pour l'Amérique du Nord et 25,9 pour l'Amérique du Sud1.

Selon certaines études, les violences urbaines, ont abordé une courbe en J depuis quelques années simultanément au développement urbain ( Pérouse de Montclos, M., 2002). De ce fait aucun pays n'est épargné de la montée excessive des violences urbaines5(*) surtout que le virage structurel des villes après les indépendances et à ces ères de mondialisation concerne tout le continent. Notons à titre évènementiel le libéralisme triomphant des années 1980 et la politique d'ajustement structurel de la Banque mondiale qui ont, par ailleurs, imposé à l'Afrique une privatisation de l'économie qui, somme toute, n'a fait que consacrer le recul d'un Etat déliquescent. Dans ce contexte, il ne faut pas s'étonner que la violence des villes empire et s'accompagne d'un recours grandissant aux pratiques d'autodéfense.

Dans les villes africaines, les délits violents sont endémiques et, en bien des endroits, la situation s'aggrave. Le taux d'homicide à Kinshasa serait de 112 pour 100.000 habitants. La police nigériane enregistre depuis 20 ans une augmentation constante du nombre de meurtres et tentatives de meurtre. Le nombre d'attaques à main armée est également très élevé en Afrique. 37% des habitants de Nairobi indiquent avoir été victime de délits. Dans certaines villes au Mozambique, le chiffre s'élève à 27 % et en République démocratique du Congo (RDC), à 21 % (Baker, B, 2010 : 01). L'Afrique du Sud et le Nigeria, qui comptent les mégalopoles les plus importantes et les plus turbulentes du sous-continent, sont représentatives de ces phénomènes ; une forte corrélation étant mise en évidence entre la taille des villes et le phénomène. Quelle que soit l'exactitude des statistiques sur la criminalité en Afrique, la perception de l'intensification du danger produit une angoisse généralisée. Au Nigéria, à Lagos, 70 % des personnes interrogées au cours d'une enquête municipale craignaient d'être victimes de délits graves. (Id, 2010 : 02). À Nairobi, plus de la moitié des habitants s'inquiètent « tout le temps » ou « très souvent » de la criminalité. Une étude de la Banque mondiale a montré que, en Zambie, le degré de la crainte de la criminalité affecte les décisions d'activité professionnelle des enseignants. Selon les comptes-rendus empiriques des habitants urbains un peu partout en Afrique, les taux de criminalité urbaine ont connu une augmentation rapide ces deux dernières décennies, intensifiant un sentiment de crainte qui entrave le commerce, délite le capital social et freine les activités ordinaires d'une ville. Les délits violents constituent une menace quotidienne pour de nombreux résidents des zones urbaines du continent.

En effet, La violence urbaine est multiforme. Du banditisme armé à la délinquance juvénile en passant par la psychopathologie quotidienne du citadin stressé, une seule dénomination est assignée. Aussi faut-il reconnaître que leur perpétration dépend du contexte sociopolitique du pays ; le banditisme armé étant plus répandu dans les pays en guerre ou ayant connu un passé conflictuel ayant occasionné la constitution des rebellions et/ou des fuites d'armes qui ultérieurement peuvent être utilisés à des fins simplement criminelles.

Des enquêtes ont montré qu'en 2005, le pourcentage de ménages urbains possédant des armes à feu est de 18,3 % en Afrique du Sud, 22,1 % en Namibie, 31,1 % en RDC et 56,3 % au Burundi (Ibid, 2010 : 02); ce qui pouvait amener à craindre ce qui serait des bandes clandestines et des criminels anonymes. Ayant presque les mêmes caractéristiques dans tous les pays, les violences urbaines (braquages, vols à mains armées, homicides, kidnappings) que nous envisageons appréhender prennent, néanmoins, des fréquences et des formes variées selon les pays.

Au Togo, l'histoire des violences urbaines remonte aux lendemains des indépendances et surtout aux troubles socio politiques de 1990. De cette époque à nos jours, elles prennent de l'ampleur et connaissent de nouvelles formes conditionnées par la réalité sociale des moments. Cette recrudescence des violences pousse certains à penser que « ...dans nos sociétés, on ne punit pas assez » (Roché, 2003 : 178) ; reste à savoir si la punition répond le mieux à ce problème! La montée excessive des violences au Togo aboutit à plusieurs autres préoccupations d'ordre politique et économique. Le taux de criminalité élevé sape également la confiance et le respect envers le gouvernement, ce qui handicape sa capacité de leadership et la participation des citoyens. De plus, ces appréhensions dissuadent l'investissement intérieur et international, ce qui affecte d'autant plus les perspectives économiques. Les vols à mains armées affectant des grands hommes d'affaires et commerçants, des braquages des entreprises et kidnappings constituent les manifestations des violences que nous voulons étudier dans la ville de Lomé. Toutes ces formes de violences ont une apparition récente dans la ville de Lomé puisque leur mise en exergue ne s'est illustrée qu'à l'horizon 2009. En voici quelques cas de figures :

-Le 12 Octobre 2009, en fin de matinée, l'Agence Togo-cellulaire d'Adidogomé (quartier périphérique du centre ville) a été braquée par 5 individus armés de mitrailleurs qui ont tué les vigiles assurant la sécurité et emportant avec eux une somme de 9 millions constituant les recettes que l'Agence devrait normalement rendre ce même jour à la direction générale. L'agence a été fermée pendant au moins une semaine, certaines revendeuses des alentours ont aussi freiné leur activité et celles qui continuaient malgré tout disaient être sur le qui-vive.6(*)

-Le 05 mai 2010, une styliste sénégalaise a été séquestrée depuis l'aéroport international Gnassingbe Eyadéma par des individus demandant une rançon d'une dizaine de millions.7(*)

-Dans la nuit de vendredi 21 janvier 2011 aux environs de 21 heures, le véhicule de l'Ambassadeur des USA au Togo, Patricia Hawkins a fait l'objet d'une tentative de braquage perpétré par deux individus appartenant à un gang (Le Changement, 2011: 03). Pour ne citer que ceux là. Un travail minutieux de recensement est effectué depuis 2005 par les services de renseignements des unités de la police et de la gendarmerie. Il révèle :

Au niveau de la gendarmerie :

En 2005: 3738 délits relevés

En 2006: 4215 délits constatés

En 2007: 4261 délits identifiés

Premier semestre 2008: 2288 délits signalés.

Au niveau de la police :

En 2005: 4569 délits

En 2006: 4352 délits

En 2007: 4725 délits soit une augmentation de plus de 373 par rapport à l'année 20068(*).

Ces chiffres illustrent si bien la recrudescence des violences, nécessitant une approche plus pragmatique dans la recherche des solutions. Toutes ces situations font que les Loméens perçoivent leur ville de plus en plus violente, mais ne savent plus exactement quelles sont les violences qui leur font peur. Au sentiment d'insécurité s'ajoute l'impression douloureuse de ne plus pouvoir identifier avec exactitude «l'ennemi» et «l'agresseur». Il s'ensuit un affaiblissement des défenses traditionnelles du système social à savoir les valeurs de solidarité et les liens sociaux communautaires déjà relativisés par les sociabilités individualistes de mise dans les villes en général ; des métropoles en particulier. Nous faisons l'hypothèse que cette hégémonie de la métropole, ce processus d'ultra-urbanisation - processus dans lequel Lomé est inscrit- ne peut se poursuivre sans qu'une violence soit exercée contre le territoire et contre ses habitants, sans que cette urbanisation ne finisse donc par être, en soi, une violence exercée contre la nature, l'espace, les sociétés, les individus. Ensuite il parait juste de penser que si certains, parmi ces individus, sont violents, ce n'est qu'en réaction à cette violence de l'urbanisation, violence de la société urbaine, violence du territoire morcelé, violence de l'économie de l'inégalité, violence de la ségrégation (Pedrazzini, 2005 : 69). Bien entendu, il ne s'agit pas de banaliser la violence urbaine sous prétexte qu'elle ne serait qu'une réponse à la violence de l'urbanisation, mais plutôt de montrer que ces deux types de violence ne sauraient être abordés séparément.

Toute cette incertitude que sous-tendent les relations urbaines à l'ère de la globalisation et de l'urbanisation- affranchies du modèle identificatoire des sociétés africaines- amène à poser certaines questions fondamentales y afférentes en vue d'appréhender les vraies causes qui poussent la population juvénile, potentiellement vulnérable à ce fléau, à s'adonner à ces actes contre-normes. En partant du principe que «...c'est le contrôle social qui conduit à la déviance» (Picca, 1996: 17), les institutions étatiques impliquées dans la sécurité civile (police, gendarmerie) sont, d'une part, remises en cause pour leur inefficacité et leur inopérationnalité; quand bien même celles-ci se sont vues constituées, en 2007, en dispositif spécial dit « opération araignée » formé de 300 agents de la police et de la gendarmerie chargé de la sécurisation de la population de la ville de Lomé9(*). Il faut donc un policier pour 3210 hts. D'autre part, ce sont les questions relatives à la croissance démographique, à la pauvreté et à l'éducation qui font l'objet d'investigations scientifiques en vue d' « agir sur les vrais causes, et non sur les conséquences les plus visibles » (Pedrazzini, 2005: 222). De surcroît des sociétés privées de gardiennage engageant près de 5400 agents, ont germé pour combler les insuffisances de la police nationale qui, dans tous les pays du continent, est jugée avoir «  un manque d'intérêt pour les pauvres et un manque de ressources » (Baker, 2010 : 03). Ainsi donc, des travaux de recherches entreprises sur les autres aspects de la violence urbaine (violences politiques, émeutes, vandalisme, violences routières) ou la délinquance (trafics, cybercriminalité, prostitution) dans la ville de Lomé ont en général aboutit aux résultats relatifs à la pauvreté, au chômage, à la prolifération des armes, et aux frustrations dues a la réalité politique du pays.

Aucune note de satisfaction n'est, cependant, à signaler et la recrudescence des violences urbaines se fait ressentir. Il se pose, dès lors, la question des approches adoptées dans la recherche des solutions aux problèmes liés au phénomène à Lomé. Les interpellations de la police et de la gendarmerie en sont une preuve tangible. Notre approche dans l'étude des violences urbaines (braquages, kidnappings, vols à mains armées et cambriolage) dans la ville de Lomé permet de comprendre le problème non pas en analysant les conséquences mais en essayant d'appréhender plus profondément au niveau personnel, en suivant le parcours social des auteurs de ces actes, ce qui peut expliquer leur tendance à l'acte délictueux. Notre travail sera moins un outil de réglementation des cadres et fléaux sociaux pouvant être vecteurs ou incitateurs des violences urbaines qu'un instrument à l'usage des institutions chargées de la socialisation des citadins et néo-citadins. Nos investigations seront cadrées dès lors par des questions inhérentes à notre problématique.

Dans le contexte de la ville de Lomé où la population est majoritairement jeune, l'effritement des institutions sociales chargées de l'inculcation des valeurs morales à la masse juvénile ne serait-elle pas à la base de la recrudescence des violences urbaines perpétrées à Lomé? Les délits des criminels ne seraient-ils pas causés en amont par la défaillance de l'éducation familiale reçue par ces derniers? La précarité de la vie et le stress quotidien connus des banlieues ne sont-ils pas des facteurs potentiels de la violence des populations qui y vivent ? Quels peuvent être les impacts de la désintégration d'un néo citadin dans la ville de Lomé ? Telles sont les questions qui cadrent nos recherches, conduisant ainsi à émettre des hypothèses.

I.1.3. Les hypothèses de la recherche

Nous en distinguons deux sortes : une principale et plusieurs opérationnelles. Dans cette étude nous avons retenu trois (3) hypothèses opérationelles.

I.1.3.1. L'hypothèse principale

Les violences urbaines (braquage, kidnappings, vols à main armée) connues dans la ville de Lomé sont causées par la fragilisation des normes sociales induite par le modernisme et encouragée par l'inefficacité ou l'absence des institutions chargées du contrôle social de la population juvénile.

I.1.3.2. Les hypothèses secondaires

1. La non-acquisition des valeurs morales, surtout à cause des antécédents familiaux, est très déterminante dans l'explication des comportements anormaux des auteurs de violences.

2. La précarité de la vie et le stress quotidien connus dans les banlieues incitent les jeunes qui y vivent  ainsi à la violence.

3. La difficulté d'intégration des migrants non diplômés et non qualifiés, dans les secteurs d'activités urbaines, est un facteur des violences urbaines

I.1.4. Les objectifs de la recherche

Deux types d'objectifs sont retenus dans ce travail. Un objectif principal et des objectifs spécifiques.

I.1.4.1. L'objectif principal

Cette étude vise à analyser les causes de la violence urbaine dans la ville de Lomé

I.1.4.2. Les objectifs spécifiques

1-Etudier l'évolution des violences urbaines à Lomé

2-Déceler les causes sociales des violences urbaines

3-Identifier les catégories de citadins auteurs des violences urbaines à Lomé.

I.1.5. Etude thématique et critique de la littérature

Il ne se crée plus, généralement, de « tout nouveau thème » à cette époque de la science en générale et des sciences humaines en particulier. Tous les aspects faisant l'objet de recherches dans nos disciplines ont une fois, été déjà abordés par nos prédécesseurs ; seulement sous un angle restrictif ou généralisateur... Ces recherches aboutissent à des approches théoriques et des paradigmes après de longues vérifications faites dans des méthodes rigoureuses et lucides. Nous ne saurons écarter ces résultats dans notre étude qui se veut non seulement un travail d'élucidation, mais aussi d'argumentation.

I.1.5.1-Recension des écrits empiriques

I.1.5.1.1. Acculturation, globalisation et violences urbaines

La ville est constituée de ses immeubles, sa population plus qu'hétérogène, son mode de fonctionnement, ses espaces verts, ses hôtels. Et toutes ses infrastructures font le plus souvent interface dans sa définition pour cacher ses autres facettes. On ne peut, surtout en Afrique, définir une ville sans parler de sa violence, des banlieues des plus défavorisés et des inégalités sociales qui, de facto, y sont récurrentes surtout avec la marche vers l'urbanisation.

Le phénomène des violences urbaines a une histoire propre dans nos sociétés africaines et fait, le plus souvent, l'objet d'un débat autour des facteurs que, différemment, les chercheurs lient à sa recrudescence actuelle.

Des questions sur son origine trouvent des réponses multiples mais pour Emile Durkheim, le crime est un phénomène normal et est intrinsèquement lié au fonctionnement social de toute collectivité (Durkheim, 1968 : 67). Toutefois, il nous donne encore de savoir que «  si le crime est normal, c'est à condition d'être haï » (Durkheim, 1894 :07)

Yves Brillon, dans son étude sur l'acculturation, les déviances et la criminalité en Afrique noire a ressorti des facteurs entrant dans l'explication des violences urbaines partant de la caractéristique fondamentale des sociétés africaines qu'est la solidarité. Selon lui, les violences urbaines ont leur racine principale dans les grandes mutations subies par les sociétés contemporaines et contraignantes à l'adoption de nouvelles donnes qui, d'une manière et d'une autre sont contradictoires à celles qui prévalaient dans les collectivités africaines d'antan. Dès lors, l'autorité familiale de nos sociétés traditionnelles qui se chargeait du contrôle social des membres de la famille et de la collectivité par la transmission des valeurs, des règles et de leur suivi ont perdu leur substance par l'acculturation due au modernisme.

Ces liens familiaux, en effet, arrivaient à contenir la délinquance juvénile dans le contexte des sociétés traditionnelles puisque l'anonymat10(*) des métropoles n'y existait pas et chaque membre du groupe était le gardien de son frère. En d'autres termes, les infractions commises par chaque membre attiraient le châtiment sur tout le groupe. « La solidarité des familles et des individus et leurs responsabilités collectives obligeait chacun à jouer un rôle préventif efficace » (id, 1987 : 389). Les violences auraient pris de l'ampleur, selon lui, du moment où sont apparues des sociétés « réservées » dont certains individus en sont les exclus conduisant à l'individualisme et l'anonymat ; bref, la ville moderne. Santucci confirmait cette idée en ces termes : «... les délits sont commis par des hommes qui ne sont

plus intégrés dans les cadres sociaux et professionnels cohérents... » (Santucci, cité par Roché, 1998 : 28).

L'accroissement des inégalités, l'élargissement et l'approfondissement des exclusions sont de plus en plus reliés à la mondialisation et à son caractère néo-libéral. Exclusion par la pauvreté et la misère liée aux inégalités de revenus. Exclusion du travail et des statuts sociaux liés au travail stable. Exclusion par la difficulté d'accès au logement. Exclusion culturelle de la reproduction sociale des "élites". L'exclusion massive dont les mégapoles sont le théâtre et qui brouille les identités. Les représentations classiques (communautaires, religieuses, nationales, sociales) ne rendent plus compte du rapport de l'individu au groupe Les violences urbaines sont, dès lors à comprendre à l'intérieur d'un système socio spatial dynamique dont les éléments structurant sont l'économie libérale globalisée et la ville comme environnement hégémonique. Les éléments plus spécifiquement sociaux, qui naissent des deux précités, tels que la croissance des inégalités, la criminalisation de la pauvreté, la fragmentation du territoire et l'assujettissement de la démocratie à la sécurité se combinent, selon Roché, pour dessiner un « projet de société assez sauvage et préoccupant. » (Roché, 2003 : 117).

Lebailly, poursuivant dans la même optique, déplore le changement du modèle identificatoire basé autrefois sur le mythe du progrès social par celui actuellement proposé par le libéralisme économique puisque ce dernier valorise l'individu qui gagne et possède le plus possible et il invite à une réalisation des plaisirs immédiats dans la sphère privée des satisfactions matérielles et intimes. Pour lui, dans sa version ultralibérale, l'Etat (qui régule les relations, redistribue la richesse produite et assure la sécurité de tous) représente une entrave à la liberté individuelle d'entreprendre. L'individualisme est prônée et la liberté individuelle valorisée ; ce qui ouvre les portes aux tendances profondes de l'homme : la recherche de la jouissance et de la toute-puissance.... Chacun a alors le sentiment que la loi ne fait plus la loi, que tout semble possible et permis. (Lebailly, 2002 :52) « C'est dans le droit d'ignorer l'autre que le recours à la violence, cessant d'être désappris, naturellement revient au galop » (Segalen, Cité par Lebally, 2002 : 52). Ce modèle est, dès lors à la base de la fragilisation de valeurs collectives et tend à inverser le pacte fondateur en encourageant le désir à faire loi étant donné que le lien social n'est possible qu'à condition de renoncer à sa toute puissance. Hors, actuellement, la survalorisation de la liberté individuelle et de la marchandise invite les jeunes à jouir par tous les moyens, jouir sans limite et conduit donc au passage à l'acte. Ce modèle n'offre pas de perspectives accessibles et surtout positives pour les jeunes des cités reléguées et il fragilise l'autorité des professionnels. (Id,  2002 : 53)

L'individu violent est, dirions-nous, cet être affranchi du contrôle social traditionnel et en conflit perpétuel avec les règles de l'ensemble de la vie sociale de rigueur dont l'infraction lui confère l'étiquette de déviant. Une explication actualisée de cette déviance doit ainsi prendre en compte tous les aspects entrant dans cette vie collective (Dao Dao, 2006 : 58). Michaud, dans ce contexte évoque l'influence de la mondialisation de l'économie et des échanges commerciaux ou financiers qui, selon lui, vont de pair avec la mondialisation des conflits désormais dits conflit Globlocal11(*) (Michaud, 1996 : 30-31). Crise de société, précarité et pauvreté ne peuvent, dès lors être dissociées des causes de la déviance sociale selon ces auteurs. D'autres oeuvres ont étudié de façon plus ample les violences urbaines en abordant plus en détail la place de l'Etat et du gouvernement dans la gestion des violences urbaines.

I.1.5.1.2. Etat, gouvernement et violences urbaines

Dans les sociétés contemporaines - surtout africaines - en quête d'une réelle démocratie, les crises sociales et politiques se font toujours ressentir dans la gestion des ressources tant humaines qu'économiques ou naturelles de la nation par l'Etat. Les grands soulèvements populaires occasionnant des destructions matérielles énormes et des meurtres révèlent un mécontentement général causé en amont par les choix du pouvoir en place. De toutes ces situations de dysfonctionnements structurels ressortent des questions d'autorité, de priorité et de bonne gestion des biens publics et de modèle de valeurs prônées par le gouvernement en place. C'est autant de réalités face auxquelles les populations ne restent presque pas indifférentes surtout que l'accès aux biens communs fait une minorité de privilégiés et une masse marginalisée. La révolte quelle qu'elle soit est, dès lors, la solution la plus adoptée pour répondre aux décisions gouvernementales ne coïncidant pas, le plus souvent, avec les besoins socio-économiques des populations.

Picca, ayant étudié ces problèmes propose qu'il soit plus pris en compte l'ensemble des réactions individuelles conduisant à une opinion publique surtout quand la population est bien informée. Il démontre implicitement l'importance d'une information complète et objective de l'opinion (Picca, 1996 : 08). Pedrazzini va dans le même sens en disant : « quand tout paraît fermé, la vision du pauvre ouvre des pistes pour une pacification des territoires urbains. » (Pedrazzini, 2005 : 14). Il propose ainsi, pour résoudre le problème de violence dans les villes, que les autorités en place engagent des discussions avec ceux que les pouvoirs diabolisent afin de prendre, un tant soi peu en compte leur besoins et réduire de là, le faussé inégalitaire existant entre les citadins ; la finalité étant la pacification des territoires.  La violence vit de l'absence de démocratie, de la violation des droits fondamentaux et de la mauvaise gouvernance ou, du moins, d'une « gouvernance d'en haut ». «  On dit souvent qu'une culture de la violence peut s'enraciner.  C'est absolument indéniable ».12(*).

De toutes les formes de violence connues dans les villes africaines, les plus grandes et plus meurtrières sont celles ayant un antécédent politique. Elles sont le fruit de la participation politique mitigée et déformée par les politiques pour arriver à leurs fins personnelles. Elles sont d'autres parts à la base de multiples oppositions dans les agglomérations urbaines causant à intervalle de temps de multiples tensions ; les raisons ponctuelles évoquées pendant les heurts interpersonnels n'étant, la plupart des temps, que l'achèvement des oppositions politiques. C'est ce que Mandela Nelson exprimait en affirmant que lorsque les autorités approuvent le recours à la violence par leurs propres actes, la violence envahit toute la société13(*) . Picca soulève dans son oeuvre l'impact de certaines formes de violences difficilement perceptibles commanditées par les « délinquants officiels et cachés »14(*) sur la véracité des statistiques au ministère de l'intérieur. En effet, ces crimes relèvent des opérations top secret, n'apparaissant cependant pas dans les procès verbaux des registres de la police (Picca, 1996 : 53). Il urge de trouver ainsi une voie de contournement pouvant être au dessus des systèmes juridictionnels nationaux.

Aux problèmes de la partialité des responsables de la justice et de la police nationale et de la recrudescence des violences, la mondialisation vient à la rescousse par la communauté internationale (le système des Nations Unies et ses organismes) qui, selon l'analyse de Michaud, donne plus de crédibilité aux poursuites judiciaires. Au premier niveau, l'adhésion aux principes de fonctionnement des organismes internationaux est une solution efficace. Elle entraine la nécessité de respecter au moins de manière superficielle ou pour la forme les chartes et résolutions de ces organismes. Avec cette conséquence que ce respect constitue la première étape de l'entrée dans une chaîne d'obligation. Des principes allant du contrôle de la fabrication des armes à leur commercialisation peuvent dès lors naître avec pour effet de réglementer ce marché dangereux aux populations surtout urbaines (Michaud, 1996 : 35).

Cette problématique soulevée dans la violence apprivoisée de Michaud Yves présente une autre facette qu'est la souveraineté de l'Etat. Quelles limites à cette dernière ? Contrairement à la pensée politique classique il se doit que les chartes les accords et les conventions conçus d'un point de vue supérieur à celui de l'Etat soient respectés afin de permettre la mise en place des droits des gens aux dépens de la souveraineté de L'Etat. Ceci permettra une réelle justice et un système pénal crédible par l'instauration d'un gouvernement par des fonctionnaires de l'universel et des juges transnationaux capable d'interpeller les délinquants officiels et cachés au tribunal pénal international. Le respect des conventions quelles qu'elles soient permettent une lisibilité des problèmes sociaux nationaux sur le plan mondial et vice-versa.

I.1.5.1.3. Pauvreté, forces de sécurité et violence urbaine

De toutes les raisons évoquées pour expliquer les violences urbaines, la plus récurrente dans nos sociétés est la pauvreté. Elle constitue dès lors un à priori dans la définition des facteurs pouvant intervenir dans la définition des violences urbaines. Cependant cette pauvreté ne peut à elle seule expliquer la violence d'un individu d'autant plus qu'elle n'est pas seulement l'apanage des démunis mais aussi des « hommes anormaux » si l'on peut percevoir la violence urbaine comme étant le signe d'une déficience morale des individus impliqués dans ces actes.

Dans son oeuvre intitulée la Violence des villes, Pedrazzini s'est intéressé de la présentation du squelette des violences urbaines dans les pays de l'Afrique francophone subsaharienne sans pourtant s'attarder sur la particularité de chaque ville. Les faubourgs, encore nommés banlieues ou bidonvilles dans nos villes contemporaines, sont désignés comme étant le lieu par excellence où se concentrent les pauvres désoeuvrés, exclus et victimes des inégalités. Il montre dans son oeuvre tout en essayant de donner une définition plus équitable des violences, comment au fil des temps il est devenu facile de coller l'étiquette de « méchant » d'outsider, de bandit, d'illégal, de gangster, etc. au pauvre délabré en donnant comme excuse son mode de vie précaire qu'on rattache souvent à sa mentalité. Comme le disait Saint Marc-Girardin, « Les barbares qui menacent la société ne sont pas dans la Caucase (.....) Ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières » (Depaule et Al, 2006 :12). Certes, la pauvreté explique la violence de certains individus, mais réellement, tous les pauvres ne sont pas méchants comme le pensent certains qui n'hésitent même pas à mettre toutes les stratégies en oeuvre pour s'en éloigner. Il est d'ailleurs démontré que ces pauvres, dans la plupart des cas, n'ont que l'arme de la violence devant toutes les pressions du moment.

«  La violence des bidonvilles, la violence des pauvres, celle des gangs qui la contrôlent aussi, après tout, ne sont pas le produit des actions de ces gangs, moins encore de ces habitants. Ce sont au contraire, comme les mers lunaires les cratères dévastés que forment, en les frappant de plein fouet, ces comètes que sont la globalisation, l'économie néolibérale, l'urbanisation non durable, la pauvreté ». (Pedrazzini, 2005 : 13) d'où l'hypothèse selon laquelle, tout comme les personnes victimes des violences urbaines, les auteurs sont eux aussi victimes des exigences du monde urbains dans lequel ils vivent et qui ne leur donne pas de choix en raison de leur situation socioéconomique moins enviable.

Les actes de violence dans les villes ont une forme duale : la forme individuelle et la forme collective ; mais il existe une forme intermédiaire qui prend le nom de bande quand il s'agit d'un groupe permanemment constituée avec des meneurs d'équipe. Maryse en étudiant les bandes de jeunes-généralement fauteurs de troubles et d'autres agressions a remarqué que Beaucoup des membres de la bande avaient expérimenté, à l'âge où d'autres jeunes abordent à peine les responsabilités de la vie adulte, des situations de grandes violences dans et hors du milieu familial. (....) d'autres avaient connu la grande pauvreté, contraints de survivre seuls à treize ou quatorze ans, s'abritant dans des caves, chapardant pour manger, essayant d'échapper à la police des mineurs et aux juges (Maryse, 1997 : 19).

De la sorte, l'attachement à une bande découlerait d'un état de désespoir créé par l'absence ou la défaillance de l'intégration sociale- source de pauvreté- et la violence exprimée par ces jeunes n'est que l'extériorisation des injustices et des grandes amertumes dont ils ont été victime, ou témoins, et camouflées en eux. Ces conséquences ayant dès lors pour cause première le manque d'attention de la part des gouvernants à l'endroit des populations défavorisées recherchant un moyen pour s'intégrer et survivre. Mais selon Fenech la meilleure des préventions restent la certitude de la répression. « Une prévention sans répression n'a guère plus de sens qu'une répression sans prévention » disait-il. (Fenech, 2001 :13).

La problématique des violences urbaines dans nos pays est plus que jamais liée aux caractères, à la composition, à la formation et au déploiement des forces de sécurité étatiques. La plupart des violences commises sur les personnes ou leurs biens sont dues soit à l'absence des forces de sécurité, soit à leur inefficacité, ou à leur complicité. Tout ceci fait dire que la montée de la violence obère les capacités de la police en Afrique. Cette police qui généralement souffre de plusieurs maux : manque de ressources, d'entraînement, de responsabilisation véritable et de la méfiance des communautés locales, ce qui les empêche de faire face efficacement aux défis sécuritaires.« au delà de la question des moyens, si la police ne se reforme pas profondément, elle court le risque d'être discréditée » (Roché, 2003: 241).

Au-delà de tous ces aspects précités, le nombre d'agent de police par habitant dans les populations africaines est déplorée par une grande pléiade d'auteurs qui pensent qu'il devient impérieux d'encourager l'effectivité de la police de proximité. Elle aura le privilège, selon eux, de permettre de bénéficier de l'appui et des connaissances des populations locales, lui apportant accessibilité et efficacité. Les partenariats entre la police nationale et la police de proximité présentent donc un moyen, jusque-là peu reconnu, permettant d'élargir sensiblement la couverture sécuritaire des zones urbaines en Afrique, à court terme et de façon abordable15(*). Le Professeur Bruce Baker16(*) a publié un article titré « Forces non étatiques de maintien de l'ordre : élargir les paramètres pour faire face à la violence urbaine en Afrique», dans lequel on peut voir le nombre des forces de sécurité par habitant dans certains pays d'Afrique.

Ratios estimatifs des agents de police par habitant, en Afrique (Recherche effectuée par l'auteur)

Guinée Bissau

1 : 2.403

Libéria

1 : 857

Ouganda

1 : 1.839

Nigeria

1 : 722

Rwanda

1 : 1.454

Sierra Leone

1 : 625

Cf. (O-1 USAF) 346-500; Jamaïque 1: 400 ; Angleterre et Pays de Galles 1: 402 ; Inde 1: 625 ; Indonésie 1: 1.145

Ces chiffres montrent si bien combien le système sécuritaire est défaillant, du moins par rapport à l'effectif et nécessitant dès lors une réflexion plus poussée sur la garnison sécuritaire des villes africaines.

L'autre aspect le plus souvent soulevé est celui opposant la justice à la police. En effet l'indulgence de la justice provoque un profond malaise. La police en éprouve un profond découragement et se demande à quoi bon prendre tous ces risques face à des jeunes malfaiteurs sûrs de leur quasi-impunité. « A peine relâchés, ils les retrouvent dans leurs quartiers, encore plus arrogants et plus déterminés à en découdre ». (Fenech, 2001 :72). Il continue, il serait temps de moins se préoccuper des causes du crime et de s'intéresser davantage au criminel lui-même, de le considérer comme un individu capable de faire des libres choix, y compris celui de sombrer dans la délinquance sauvage mais en contrepartie d'en supporter toutes les conséquences (Id, 2001: 16). Au même titre du découragement, il y a la question de la rémunération des forces de sécurités qui est à poser et il convient de s'y pencher profondément puisque la pauvreté n'est plus seulement l'apanage des criminels dont les actions sont à parer mais aussi des forces de sécurité.

Tous ces aspects liés à la pauvreté et aux forces de sécurité ne sont pas négligeables dans l'explication de la montée des violences urbaines car ils constituent les facteurs potentiels de l'explication du phénomène.Dans cette étude des violences urbaines, nous nous appuierons aussi et surtout sur les approches théoriques élaborées et défendues par les grands chercheurs spécialisés dans le domaine.

I.1.5.2- Cadre de référence théorique

Le problème des violences urbaines, longtemps énoncé par maints chercheurs dans leurs oeuvres, trouve moult réponses et interprétations à travers diverses approches théoriques et cadres conceptuels. Cette multiplicité d'interprétations est à l'image de la versatilité du phénomène social vu et étudié par les grands chercheurs.

I.1.5.2.1- La théorie du contrôle social

Durkheim E. en expliquant le suicide par la déviance semble avoir jeté les bases de la théorie du contrôle social qu'ultérieurement Travis Hirschi (1969) concevra pour expliquer les violences urbaines. On part ici du fait que l'adhésion aux normes ou règles sociales dépend essentiellement des liens sociaux. L'agresseur ou le criminel n'est donc qu'un individu détaché de la société conventionnelle rejetant les normes et valeurs admises comme légitimes. Dans cette optique, tous les individus qui se soumettent aux standards sociaux le font donc parce que leur intégration sociale les y contraint. L'intégration sociale étant fonction de l'intensité des liens sociaux entretenus avec les membres de la société, le crime serait de facto la résultante de leur affaiblissement. Pour Fischer, les diverses formes d'insécurité « reflètent un effritement des normes sociales et un essoufflement des modèles institutionnels pour un certain nombre de jeunes » (Fischer, 2003 : 161). La famille, les groupes de pairs et les institutions d'éducation dont le rôle principal est la socialisation et l'intégration sont donc, dans une certaine mesure, dysfonctionnels.

La théorie du contrôle a fait l'objet de nombreuses confirmations. En ce qui concerne le « contrôle direct » (détenu par les agents de contrôle social dans l'application des règles conventionnelles, à savoir l'édiction de règles opposées à la violence urbaine, la vigilance concernant le respect effectif des règles, les sanctions ou encouragements en cas de conduites inappropriées ou adéquate) (Bègue, 2003 : 87), il apparait que des éléments comme la présence des règles et leur application effective ou la surveillance des adultes par rapport aux activités des adolescents diminuent la violence des individus. Parlant de l'enjeu de la conformité, on remarque que plus les adolescents se sentent liés à leurs parents ou à l'école, moins leur conduite criminelle est élevée. Par ailleurs, (Roché, 2001 : 191) a montré quant à lui que plus les sujets jugent bénigne une conduite déviante, plus ils ont une propension à en être auteurs. De nombreux travaux montrent par ailleurs que la violence urbaine est liée à une perception plus défavorable des autorités. Il faut aussi prendre en compte l'importance des opportunités délictueuses dans la réalisation de conduites déviantes. On dira alors que la violence urbaine sera probable dès que les différents types de contrôle décrits plus haut sont faibles et que les situations la rendent plus facile. La police et la justice en viennent à être, dès lors, remises en cause. Ce qui pousse Fenech à dire : « que la justice et la police commencent par remplir leurs missions respectives sans se laisser endormir par le chant des sirènes et sans d'emblée excuser le criminel sous le prétexte que sa mère se prostituait ou que son père était alcoolique » (Fenech, 2001 : 31). Il énonce ainsi la méthode de la tolérance zéro qui consiste à punir- à la mesure du délit- tous les criminels sans en racoler un bémol. Selon lui, seule cette méthode est à même de contenir la violence des jeunes. Ici, c'est non seulement la police et la justice- institutions Etatiques de contrôle social - qu'il convient d'évaluer de part leurs pratiques et marges de manoeuvre, mais aussi la famille, l'école et les groupes sociaux urbains.

Comme c'était montré plus haut, pour les théoriciens du contrôle social, tout attachement conduit à la conformité sociale de l'individu. Souvent, quand les parents ou les amis sont engagés dans ces mauvaises conduites sociales et que l'individu leur est attaché, il tend à faire de même. Ce phénomène est central pour la théorie de l'apprentissage social dont on va maintenant présenter les grandes lignes.

I.1.5.2-2. La théorie de l'apprentissage social

Pour les tenants de la théorie de l'apprentissage social la violence urbaine n'est pas d'abord la résultante d'un manque de contrôle mais plutôt la conséquence d'une association avec des modèles délinquants induisant l'acquisition de conduites allant contre les normes ; donc déviantes. (Roché et Al, 2003 : 87). Les principes de base de la théorie de l'apprentissage social sont élaborés par Sutherland à la fin des années 1930, puis reformulés par Akers (1985) sur la base des quatre concepts majeurs que sont l'association différentielle, les définitions, le renforcement différentiel et l'imitation.

L'association différentielle désigne le processus par lequel l'individu est exposé, par ses relations diverses et ses fréquentations, à des idéologies favorables ou non à la déviance ou la conformité. L'impact des ces expositions à la déviance sera d'autant plus fort que celles-ci se produiront en premier et dureront plus longtemps, se produiront régulièrement et impliqueront de personnes proches. C'est-à-dire quand le côtoiement s'est fait dès le bas âge et que les valeurs criminelles sont plutôt prônées par les anciennes générations censées redresser les nouvelles. En réalité, la criminalité est véritablement apprise auprès des pairs criminels et se développe à leur contact.

Les définitions sont les attitudes ou les significations auxquelles l'individu est tenu de se familiariser une fois qu'il s'identifie au groupe. Ces significations peuvent concerner les idéaux délinquants, les valeurs ou autres pratiques inhérentes à la vie des contre-normes. Par exemple la possession d'une arme, la négligence du crime ou encore les techniques de neutralisation telles que :

Le déni de responsabilité : affirmer que l'on est obligé par la misère à commettre tel ou tel crime ou que l'on a blessé quelqu'un en état d'ivresse.

Le déni du mal causé : Considérer que voler dans une grande surface n'est pas du vol ou que l' « emprunt » d'un véhicule peut être justifiable puisque le propriétaire est assuré contre le vol. La condamnation des accusateurs : juger que les autorités sont hypocrites, considérer que la société est corrompue etc. (Roché, 2003 : 88)

En ce qui concerne les définitions, il a été amplement constaté que plus un acte est considéré comme grave ou inacceptable, moins il est susceptible d'être réalisé. La représentation des institutions chargées du contrôle social est également liées à la violence des individus : plus un individu est violent plus sa perception de la police ou du système judiciaire est négative (id, 2003 : 89). Ces représentations, comme toute autre, sont partagées au cours d'interactions existant entre les individus.

Le renforcement différentiel : l'individu qui adopte des attitudes délinquantes fait des calculs. Les conséquences probables de ces actions étant bien connues, l'individu prend des décisions en s'y référant, en mesurant l'ampleur des investigations contre-normes qu'il va entreprendre. Cette conduite, quand elle est suivie d'effets plaisants pour l'individu est ce que les théoriciens de l'apprentissage social appellent un « renforcement positif ». Celle qui s'en suit de retombées déplaisantes s'appelle le « renforcement négatif ».

Des facteurs de personnalité interviennent également. Pour certaines personnes, la prise de risque associée à un délit est valorisée en elle-même et constitue un bénéfice, tandis que pour d'autres, elle n'en vaut pas la peine. Ce qui assure la pérennité de conduites apprises est appelé l' « Auto-renforcement », qui amène l'individu à s'infliger des sanctions ou se complaire psychologiquement lorsqu'il émet des conduites différentes ou conformes aux normes intériorisées. Le renforcement différentiel se présente donc comme une composante pertinente dans le développement des conduites criminelles. Il faut toutefois garder à l'esprit qu'il n'est efficient que lorsqu'il émane des sujets ou groupes respectés par l'individu.

Enfin, l'acquisition des aptitudes ou de définitions délinquantes peut n'être que le résultat de l'observation des effets des comportements des autres sur eux même ou leur entourage (appelé apprentissage vicariant). Par exemple, une personne qui pose un acte qui est couronné de succès sera plus encline à être imitée par la suite. Tous les modèles n'ont pas la même efficience. Ils sont suivis et imités en fonction de leur cohérence, de leur attractivité ou leur statut, de leur ressemblance à l'observateur (Roché, 2003 : 89)

Les mass-médias en l'occurrence la télévision puissants agents de socialisation, ont aidé à la clarification des conditions dans lesquelles un modèle donné exercera une influence maximale. Bègue Laurent disait que l'exposition à des scènes violentes a un impact réel, quoique modeste, sur les comportements d'agression et les conduites délinquantes. Il est important de décrypter les mécanismes à l'oeuvre dans ces phénomènes  (Id, 2003 : 139). Il ne suffit pas de voir passivement un modèle pour en reproduire le contenu. En réalité, quatre niveaux de traitement président à l'apprentissage par observation : le degré d'attention, le degré de rétention, la reproduction comportementale en tant que telle, qui pourra s'effectuer en fonction des compétences de l'observateur et la motivation à reproduire le modèle qui provient directement des renforcements évoqués plus haut.

Les deux approches précédentes, c'est-à-dire la théorie de l'apprentissage social et la théorie du contrôle social, sont le plus souvent dites dominantes dans l'explication des violences urbaines. Elles convergent sur plusieurs points mais ne sont pas, de ce fait, entièrement réductibles l'une à l'autre. Une troisième approche les complète en mettant l'accent sur l'influence d'expériences négatives et de tensions vécues par l'individu dans le déclenchement de la délinquance.

I-1.5.2-3. La Théorie des tensions

L'explication des violences urbaines est, ici, donnée par la frustration des individus. Les conduites violentes sont, dans cette approche, principalement perçues comme motivées par le désir de réduire un état affectif désagréable lié par exemple à une provocation, un échec ou une privation. Selon les approches classiques de la tension, la violence urbaine est une « dissociation entre les aspirations culturellement prescrites et les voies socialement structurées pour réaliser ces aspirations » (Roché, 2003 : 91). Ceci fait revenir le terme d'échec qui paraît sans doute déterminant dans l'explication de ces comportements sociaux dû aux frustrations.

En effet, la théorie générale de la tension (TGT) s'intéresse à diverses sources de tension, notamment l'échec dans l'atteinte d'un but immédiat ou éloigné. De façon naturelle, tout projet humain, toute prévision individuelle qui connaît des obstacles sociaux fait naître un sentiment de trahison en face des présumés impliqués dans cet échec. Le désir de vengeance et de règlement de compte ou des ressentiments envers soi-même peuvent conduire à des actes de violence ou de délinquance de façon générale. La pression familiale, la perte d'un « stimulus positif » (deuil, déménagement) ou la confrontation à un « stimulus négatif » (être provoqué ou insulté, abusé, puni physiquement, ou faire l'expérience de conflits en famille ou à l'école) conduisent à commettre des délits. L'exemple le plus palpable dans nos sociétés africaines concerne les violences post électorales qui découlent de l'insatisfaction des partisans de tel ou tel parti politique. Selon la TGT, l'expérience de la tension déclenche des émotions comme la colère, la frustration, mais aussi la dépression ou l'anxiété qui peuvent aboutir, notamment lorsqu'elles sont répétées, à des conduites de retrait. De ce fait, l'impact de la tension n'est pas mécanique mais il est modulé par l'interprétation de la situation qui l'accompagne. Selon Agnew, trois stratégies cognitives permettent de diminuer considérablement l'effet de la tension : la dévaluation du but visé (minimiser la valeur du but), la minimisation du besoin éprouvé, (se convaincre qu'il n'est pas important d'y parvenir) ou l'autodépréciation (penser qu'on ne mérite pas d'atteindre le but visé). La tension éprouvée peut être également diminuée par le recours à des stratégies non délinquantes (écouter de la musique, se relaxer, faire du sport) mais aussi par ce que Lagrange (2001) désigne par l' « esquive » à savoir l'usage de drogue (Id, 2003 : 91).

L'influence de la tension varie en fonction de l'individu concerné. Certains individus sont plus vulnérables que d'autres à l'effet de la tension conduisant à la violence. Ceux qui ne disposent pas de ressources leur permettant de gérer leur tension de façon légitime (ressources intellectuelles, relationnelles ou financières suffisantes peuvent contribuer à éviter un conflit), et ceux qui ont de faibles soutiens conventionnels susceptibles de les assister dans la résolution des problèmes qu'ils rencontrent. Il est important de préciser les conditions dans lesquelles l'expérience d'une tension est susceptible d'être suivie de conduites criminelles. Agnew, (2001b) précise donc que le risque de conduite délinquantes consécutives à la tension est modulé par quatre caractéristiques associées à cette tension : le risque augmente lorsque la tension est perçue comme injuste, est intense, est associée à un faible contrôle social et crée des pressions ou incitations à s'engager dans une résolution violente de la tension.

La première caractéristique est le sentiment d'injustice associé à la tension : une tension perçue comme injuste aura de plus fortes probabilités de mener à des violences urbaines. L'effet du sentiment d'injustice subi sur l'expérience de la colère, elle-même reliée aux agressions, est largement attesté par de nombreux travaux (Berkowitz, 1993 ; Miller, 2001 ; Tedeschi & Felson, 1994). Une étude de Scherer (1997) réalisée dans 37 pays a montré que la colère est l'émotion la plus fortement associée à l'injustice. La colère, du fait qu'elle perturbe les processus cognitifs permettant de traiter de manière non agressive les conflits, a un effet sur l'agression. Le sentiment de culpabilité, par contre, associé à une conduite violente est atténué quand l'individu pense véritablement que l'injustice est lui-même modulé par des éléments comme le caractère intentionnel ou non de l'acte stressant.

La seconde caractéristique se réfère à l'amplitude perçue de la tension : plus une tension est forte et plus elle est susceptible de conduire à la violence qu'une tension légère car son effet sur l'individu sera à mesure de diminuer sa capacité à gérer cette tension.

De ces théories précédentes, nous pouvons dégager une approche de la recherche en définissant un cadre de référence.

I.1.5- 3. Cadre de référence

Les violences urbaines, que nous nous proposons d'étudier pour en ressortir les facteurs explicatifs à Lomé, peuvent être perçues sous plusieurs angles selon les types de violences rencontrées. Les violences urbaines ne sont-elle pas toutes celles qui se perpétuent dans un cadre urbain ? Cette question peut porter à confusion si nous n'arrivons pas à faire la part des choses.

Nous compteront parmi les violences que nous allons étudier : les vols à mains armées, les braquages, les homicides et les kidnappings. Certes, elles peuvent se dessiner en dehors de la ville mais toujours avec une coloration de la culture délinquante connue dans les villes. Par contre, celles dont l'essence est incluse dans une représentation purement ethnique ou des revendications culturelles telles que les crimes nées d'oppositions interethniques, par exemple, ne peuvent être associées aux violences urbaines. Cette clarification est importante pour la mesure et l'orientation des propos que nous aurons à tenir dans notre étude étant donné que toutes les violences ne peuvent être comprises de la même manière.

Ainsi donc, Il apparaît la nécessité de se baser sur les approches théoriques qui sont, d'abord, des sentiers distincts ayant un seul et unique but : aboutir à la compréhension d'un phénomène et en donner les diverses caractéristiques. Certes, les théories du contrôle social, de l'apprentissage et des tensions paraissent toutes importantes dans cette étude des violences urbaines dans la ville de Lomé, mais nous choisirons la Théorie du contrôle social pour mieux élucider nos investigations.

La réalité sociale n'étant qu'un agencement des faits interdépendants, tout fait social trouve ses germes dans un autre fait social. Comme l'affirmait Emile Durkheim « la cause déterminante d'un fait social doit être recherchée dans les faits sociaux antécédents ». Si le rôle des vieilles générations- celui de transmettre et de suivre les règles sociales aux jeunes- n'est pas assumé et que l'individualisme prend le dessus dans ce monde avide de forts liens familiaux, des valeurs du vivre ensemble, les raisons de la déviance sociale demeurent le manque de contrôle social. Nous chercherons, en se basant sur la théorie du contrôle social, les conditions sociales surtout familiales des individus accusés pour des actes de violence urbaines afin d'aboutir à leur explication sociale (raisons sociales de la violence) Ce n'est qu'à ce prix que l'étude du phénomène pourra se frayer une porte de sortie. Nous verrons ainsi, si réellement il y a, à Lomé, des criminelles victimes de la fragilisation des liens sociaux donc du manque de contrôle social.

I.1.6. Cadre conceptuel de la recherche

I.1.6.1. Définition des concepts opératoires

Un concept est

« ...un véritable outil de travail qui permet de pénétrer au delà de l'immédiat sensible, le problème social à un degré supérieur d'objectivité. Il n'est pas le phénomène lui-même, mais une abstraction, un moyen de connaissance qui organise la réalité en retenant les caractères distinctifs et significatifs du phénomène. » (Gurvitch, G., 1995 : 23).

L'expression violences urbaines en appelle à d'autres qui permettent d'éclaircir de façon plus approfondie le phénomène. Nous ne pouvons donc nous passer de les élucider afin que tout lecteur de ce document puisse cerner les contours des aspects abordés dans l'étude du phénomène. Durkheim E., en disait ceci : « la première démarche du sociologue doit être de définir les choses dont il traite, afin que l'on sache et qu'il sache bien de quoi il est question. » (Durkheim, 1995 : 23) c'est à cette tâche que nous nous attelons en choisissant de définir  les termes suivants : la déviance, les déviances sociales, la délinquance, normes, la violence, les violences urbaines, le délit et le contrôle social.

I.1.6.1. 1.La déviance

Selon le dictionnaire de la Sociologie la déviance est l'ensemble des comportements (individuels ou collectifs) qui, s'écartant de la norme, créent un dysfonctionnement et donnent lieu à une sanction (Ferréol, 2004 : 45). Cependant, les réalités des valeurs varient dans le temps et dans l'espace et de ce fait, un comportement qualifié de déviant dans un groupe social peut ne pas l'être ailleurs. Toutefois, la relativité culturelle ne doit pas nous faire perdre de vue l'essentiel : l'acte déviant, nous rappelle Durkheim, correspond à une « blessure de la conscience collective » et se rencontre dans toutes les sociétés quels que soient leurs degrés de développement. Dans notre étude nous appellerons déviants tous les individus qui transgressent les lois sociales se résumant par le respect du droit d'autrui et des normes institutionnelles. Ces individus agissent généralement par calcul et non par ignorance.

I.1.6.1. 2.La déviance sociale

Plus générale, elle concerne les enfreintes aux normes admises dans une société donnée. C'est l'opposition par rapport aux attentes comportementales de la société. Toutes les sociétés émettent des normes pour pouvoir pallier certaines défaillances humaines ramenées à notre contexte par toutes les formes de violences précitées. Le déviant social est en quelque sorte celui qui enfreint à l'une de ces normes.

I.1.6.1.3. La délinquance

Terme apparu dans la Sociologie américaine vers la fin des années 1950. Elle désigne une attitude contrevenante à une norme sociale. Elle implique toutes les pratiques allant à l'encontre des normes admises dans les sociétés. La prostitution, la cybercriminalité, les trafics etc. Sont des comportements dits délinquants. Le lexique de sociologie le défini comme étant l'ensemble des comportements délictueux punis par la loi. (2007 : 70)

I.1.6.1. 4. La norme sociale

Règles ou modèles, de conduites propres à un groupe ou à une société donnée, appris et partagé, légitimé par des valeurs et dont la non observance entraîne des sanctions. Les normes définissent le comportement approprié ou attendu dans la vie sociale. Selon le Lexique de Sociologie, la norme sociale est un principe ou modèle de conduite propre à un groupe social ou à une société. Les normes sociales sont conformes à ce qui est communément admis et légitimé par le système de valeurs propre à chaque société et ou à chaque groupe social. (Lexique de Sociologie, 2007 : 204) Dans notre étude les normes sont celles établies par la juridiction suprême inculquées par l'éducation civique et les familles et dont les sanctions sont prévues par le code pénal.

I.1.6.1. 5. La violence

Les notions de violence, d'agression et d'incivilité sont apparues à des époques différentes de l'histoire et leur signification a évolué dans le temps en fonction des valeurs mais aussi des connaissances. La perception de la violence change d'une période à une autre et varie d'un pays à l'autre. La violence est un terme dont l'appréhension demeure relative au contexte et au paradigme scientifique adopté. Pour Lebailly, la violence est « une atteinte contre un symbole, une chose ou une personne avec un usage abusif de la force »( Lebailly, 2002 : 19) Dans notre étude, nous associons le terme violence à toutes les attitudes d'air agressif, brutal, et visant à faire une pression pour faire faire quelque chose à un individu contre son gré ou en vue d'atteindre une fin donnée. Tout comme le montre la définition sortie de l'étymologie du terme : « recours à la force physique en vue de porter atteinte à l'intégrité des biens ou des personnes » (Férréol, 1995 : 216), il y a plusieurs formes de violences : les violences conjugales, les violences scolaires, les violences sexuelles, les violences symboliques, les violences urbaines etc.

I.1.6.1.6. Les violences urbaines

La définition de l'expression « violences urbaines » ne fait pas l'unanimité. Certains auteurs l'assignent aux actes d'atteinte contre les institutions commis dans le cadre d'actions collectives et non pas des actes de déviance et trouvent exagéré le fait d'y intégrer les incivilités. Pour Le Guennec N., c'est une manière abusive d'utiliser la notion de violence urbaine que d'y intégrer les actes de délinquance. Pour d'autres, elles ne sont pas seulement atteintes aux institutions mais concernent aussi l'atteinte à l'intégrité des personnes et de leurs biens. C'est ce que pense Sophie Body-Gendrot, pour qui le terme « violence urbaine » désigne « des actions faiblement organisées de jeunes agissant collectivement contre des biens et des personnes, en général liées aux institutions, sur des territoires disqualifiés ou défavorisés » ( Sciences Humaines n°89, 1998 : 6).

Tout compte fait, certains chercheurs comme Fischer et Pedrazzini pensent que le terme violence urbaine désigne une forme particulière de violence sociale commise essentiellement par des jeunes délinquants issus de quartiers défavorisés et agissant soit seuls, soit plus généralement en bande plus ou moins organisées (Fischer, 2000 : 159) et c'est leur définition qui nous paraît correspondre au contexte dans lequel nous ferons notre étude C'est-à-dire la ville de Lomé. Nous ferons, dans notre étude, plus allusion aux braquages, vols à mains armées aux homicides et aux kidnappings perpétrés dans la ville de Lomé et seuls ces actes seront cachés derrière l'expression violences urbaines.

I.1.6.1.7. Un délit 

C'est un acte dommageable, illicite, intentionnel ou non qui engage la responsabilité de son auteur. Selon le lexique des termes Juridiques (LTJ) le délit est une infraction dont l'auteur est punissable de peines correctionnelles. En sociologie, le délit est aussi dénommé criminalité réelle.

I.1.6.1.8. Le contrôle social

Selon le dictionnaire de Sociologie, Proche de la domination (au sens de Weber), c'est l'ensemble des moyens dont dispose un groupe (la majorité) pour faire en sorte que les membres qui le composent se conforment aux normes et aux règles qu'il a édictées. La relation entre l'autorité légitime et ceux qui y sont soumis est asymétrique. (Férréol, 2004 : 65) Il désigne aussi les institutions chargées de l'exécution ou le respect des lois sociales et de l'application des sanctions en cas de contrevenance.

CHAPITRE DEUXIEME : CADRE PHYSIQUE ET HUMAINS, ET APPROCHE METHODOLOGIQUE DE LA RECHERCHE

II.1. Données géographiques, démographiques et économiques.

II.1.1. Données géographiques

II.1.1.1.Situation géographique

La ville de Lomé est située à l'extrême sud-ouest du TOGO, dans la région maritime. Elle est limitée au Nord par le quartier Agoè Nyivé, au Sud par l'Océan Atlantique, à l'Est par la raffinerie de pétrole et à l'Ouest par la République du GHANA. La ville de Lomé s'étend sur une superficie de 333 Km² dont 33% de zones lagunaires selon les données de l'Unité de Recherche Démographique (URD).

En 1995, Lomé avait été subdivisée en cinq arrondissements au service de 76 quartiers selon le document « Gestion administrative du territoire national N°30/ ML/ du 20/09/95 de la Mairie de Lomé.

II.1.2. Données démographiques culturelles et religieuses

Depuis1981, l'État Togolais n'a plus organisé de recensement général de la population pour des raisons économiques. Toutes les informations relatives à la démographie du TOGO, Pour ce faire, relèvent des estimations. Nous nous sommes alors basé sur des données approximatives dans ce travail.

Selon ces estimations, la commune de LOME comptait 750.000 habitants en 1995. Aujourd'hui, la Direction Générale de la Statistique et de la Comptabilité Nationale (DGSCN), section démographie, évalue la population de Lomé à 963000 habitants avec 70% de jeunes de moins de 30 ans. Et cette jeunesse de la population de Lomé s'explique par le fort taux d'accroissement naturel de la population (6%) et le phénomène migratoire. Elle constitue un grand foyer culturel à cause de la multitude d'ethnies qui s'y retrouve et qui, en temps ponctuels, font l'objet de découverte et d'appréciation.

* 4 Entretien avec une commerçante du grand marché de Lomé.

* 5 Déclaration de Genève sur la violence armée et le développement, 2004.

* 6 Information disponible sur le www.republoqueoftogo.org, 21-09-2010

* 7 Information disponible sur le www.republoqueoftogo.org, 21-09-2010

* 8 Information disponible sur www.presidencetogo.com, 29-02-2011

* 9 Information disponible sur www.presidencetogo.com, 29-02-2011

* 10 Terme utilisée par l'historienne Elisabeth de Clavery pour désigner la discrétion dans la quelle peuvent se poser des actes de toute forme dans la ville contrairement au village où tout comportement est contrôlé par la communauté.

* 11 . Terme utilisé par les analystes américains pour exprimer l'aspect à la fois mondial (Glob) et local (Local)

* 12 Avant-propos du rapport mondial sur la violence et la santé, (Mandela, N., 2002.)

* 13 Rapport mondial sur la violence et la santé, OMS, 2002.

* 14 Désigne les politiques et les personnalités dont les crimes sont cachés et impunis

* 15 Bulletin de la sécurité africaine, N°7, septembre 2010 :01

* 16 Bruce Baker enseigne la sécurité africaine à Coventry University (Royaume-Uni).

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