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Les contes égyptiens anciens et les contes de l'Afrique subsaharienne: essai d'une analyse comparée


par David Elysée Magloire TESSOH
Université Yaoundé 1 - Master en littérature et civilisations africaines 2011
  

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IV-1-6- La ruse

La ruse est loin d'être un mot figé ou univoque, d'où ces définitions du Robert :

Moyen, procédé habile qu'on emploie pour abuser, pour tromper : artifice, astuce, détour fourberie, habileté, machination, manoeuvre, stratagème, subterfuge, truc [...] intrigue, méandre, attrape-nigaud, piège [...] ficelle, chausse-trappe, embûche, rets [...] échappatoire, faux-fuyant, adresse, cautèle, finesse, malice, perfidie, roublardise, rouerie, subtilité.

Pour Balandier et al :

La ruse, c'est bien plus que la ruse [...]. Ce double jeu de l'intelligence mise au service d'un désir, qui se dissimule, modifie l'usage que nous avons de l'univers classique... La ruse en somme s'oppose à la violence, comme la persuasion et la philosophie à la force, ou le droit à la vendetta, et la parole au sang échangé de la jurée. Ruse du marin, du paysan, du soldat, de l'aventurier, du marginal, du croyant, de l'ouvrier contre les forces cosmiques, mythologiques et sociales qui veulent à tout prix se maintenir dans l'ordre institué.

Les insectes, les mollusques, les animaux connaissent le camouflage comme les guerriers. Mais la ruse est au-delà. Elle investit dans le possible, le virtuel le non encore accompli55(*)

Des définitions qui précèdent, la ruse semble être l'arme fatale des faibles ou des personnes à qui Dieu a refusé de donner un corps imposant et une force physique impressionnante. Généralement, on note chez ces personnes une aptitude, une disposition naturelle, surtout plus intellectuelle que physique qui leur permet parfois de s'en sortir devant des situations où la force physique présente des limites.

Ainsi, le rusé est d'après les mots de Bernard DADIE celui qui :

a dans sa tête plus d'un tour et sur sa langue des phrases à le sortir de l'embarras. Il aime les situations difficiles, les obstacles qui accroissent ses facultés, décuplent son intelligence, fouettent son ingéniosité.56(*)

Les opérations de ruse se déploient dans huit contes du corpus, pour être plus précis, il s'agit des contes Egyptiens anciens n°s 1 et 3,et des contes Négro - africains n°s 13,18,19 et 23.

Dans le conte n°2 nous avons trois marques d'intelligence. La première consistera à faire une concession à la mort pour un plus grand bénéfice de vie, elle sera l'oeuvre de l'un des fils du maçon qui, prit au piège tendu par le roi demandera à son frère de lui trancher la tête afin qu'on ne puisse pas l'identifier. En exigeant que sa tête soit tranchée, le jeune homme était conscient qu'à partir de sa tête, le roi pouvait attraper son frère et peut-être toute sa famille et leur exiger de lui rétrocéder son trésor volé.

La seconde marque d'intelligence sera d'endormir les gardiens de la morgue, pour récupérer le corps d'un fils, d'un frère et lui assurer l'enterrement nécessaire. Rappelons qu'après avoir découvert le corps sans tête du larron, le roi avait demandé de faire :

 Pendre le corps du mort sur la muraille de la ville, de la faire surveiller et de charger les gardes d'arrêter et de lui amener toute personne, homme ou femme, qu'ils verraient pleurer auprès du pendu ou s'apitoyer sur le sort du mort sans tête

La mère du défunt qui tenait absolument à avoir le corps de son fils afin de l'enterrer dignement, sommera le frère du défunt d'aller récupérer le corps de son fils. En cas de refus, elle promettait de le dénoncer au roi comme étant le voleur de son trésor. Face à cette condition, le jeune homme sera obligé de mettre en exergue son intelligence afin de contourner cet obstacle qu'étaient les gardes. Après moult réflexions, il décidera d'enivrer les soldats.

Le narrateur nous rapporte que pour ce faire :

 Il fit mettre le bât sur certains ânes qu'il se procura, les chargea d'outres en peau de chèvre pleines de vin, puis les chassa devant lui. Arrivé auprès des gardes, c'est-à-dire à l'endroit où était le pendu, il délia deux ou trois de ces outres en peau de chèvre, et devant le vin qui coulait à terre, se mit à pousser de grandes exclamations, à se donner de grands coups sur la tête, et à avoir l'air bien empêtré d'un homme qui ne sait par quel bout commencer pour réparer le désastre ni vers lequel de ses ânes il doit se tourner en premier. 

Les gardes, voyant se répandre à terre cette grande quantité de vin, coururent au secours, se disant que recueillir ce vin perdu serait pour eux autant de gagné. [...] Quand ils eurent tout bu, ils étaient tous ivres morts, le sommeil les prit et ils s'endormirent sur place, sans pouvoir bouger. Le marchand attendit, jusque bien avant dans la nuit, puis alla dépendre le corps de son frère.

Le troisième signe d'intelligence sera d'affronter avec succès les jeux meurtriers de la parole. En effet, très courroucé par le vol du corps pendu, le roi qui tenait à tout prix à attraper le larron chargera sa fille d'attirer tous ceux qui passeront vers le palais et les amener à dire ce qu'ils avaient déjà fait de plus prudent et de méchant dans leur vie. La princesse avait pour mission spéciale de saisir celui qui par mégarde ou par vantardise raconterait le tour du larron. Très rusé, le larron cachera sous son habit le bras d'un mort, une fois devant la fille, il contera tous ses forfaits en insistant notamment sur la tête de son frère qu'il avait coupée et les soldats qu'il avait enivré avant de prendre le corps de son frère. Après ce récit, la princesse empoigna la main du larron, mais elle fut surprise de voir qu'à la place de la main du larron elle tenait plutôt celle d'un mort.

Dans le récit n°3, la finauderie est l'oeuvre du fils de Vérité qui décidera de venger son père qui a été aveuglé par Mensonge. Conscient que ce dernier est un homme avide, le jeune profondément retors va confier son boeuf au berger de Mensonge. Après quelques mois, Mensonge qui venait inspecter son troupeau :

"Aperçut le boeuf laissé par l'adolescent, un boeuf très, très beau d'apparence, et dit à son berger : « Que l'on me donne ce boeuf afin que je le mange"

Malgré l'avertissement de son berger, Mensonge mangera le boeuf du fils de Vérité, lorsque ce dernier qui attendait avec impatience ce moment fut informé, il vint immédiatement réclamé son boeuf au berger qui lui proposa de choisir le boeuf qu'il désire dans le troupeau de boeufs de Mensonge. Mais le jeune homme rétorqua :

Existe-t-il un boeuf aussi grand que le mien ? Quand il se tenait debout dans l'île d'Amon, la touffe de sa queue reposait parmi les papyrus, tandis que l'une de ses cornes était la colline de l'occident, l'autre sur la colline de l'orient, le Nil en sa crue étant la place de son repos, et soixante veaux étaient mis au monde pour lui quotidiennement.

Mensonge qui ne croyait pas en l'existence d'un tel boeuf fut traîné en justice par le jeune homme. La sentence escomptée et souhaitée par ce dernier tomba : « On frappera Mensonge de cent coups, et cinq coups, et cinq blessures lui seront infligées ; ses deux yeux seront crevés et il sera placé en qualité de portier dans la maison de Vérité ».

Dans le conte n° 13, nous avons le lièvre qui, après s'être vengé en enfermant un lionceau dans le panier de son amie l'hyène, décide de la faire sortir des griffes du lion. Très matois, le lièvre parviendra à faire sortir l'hyène indemne de cette situation où elle se croyait définitivement perdue. Les extraits qui suivent sont à ce propos très illustratifs.

Quand les animaux de la brousse furent rassemblés, le lièvre dans sa ruse s'adressa au lion en disant :

Grand oncle, laissons le calao creuser le trou. Son bec est une pioche. Le lièvre dans sa ruse dit aux animaux de la brousse : « Laissez moi déblayer la terre pour voir la direction du trou et je sortirai vous la montrer. Quand le lièvre déblayait la terre, il remit à l'hyène un couteau tranchant : "Prends ce couteau Hyène. Quand le calao reviendra piocher tranche lui le bec.

Quand le calao alla piocher la terre, l'hyène lui trancha le bec.

Le lièvre dans sa ruse dit aux animaux de la brousse : « Ce trou-là est mauvais ; voyez comme il l'a coupé le bec de mon grand frère calao. Maintenant faisons appel au sanglier pour creuser. Les défenses du sanglier sont des pioches.

Le lièvre dans sa ruse se leva de nouveau et dit aux animaux de la brousse : "Laissez-moi déblayer la terre pour voir la direction du trou et je sortirai vous la montrer.

Quand le lièvre déblayait la terre, il remit du sel à l'hyène : "Prends ce sel, hyène. Quand le sanglier viendra pour piocher, tu lui souffleras dans les yeux le sel mâché.

Et quand le sanglier se mit à piocher, l'hyène lui souffla dans les yeux le sel mâché" Le sanglier se mit à grogner.

Le sanglier dit : « Compère lièvre souffle dans mes yeux » Le lièvre dit : « Sanglier mes joues ne sont pas assez volumineuses. Demande plutôt au Grand oncle de le faire. Ce sera mieux.

Dès que le lion a soufflé, il reçoit un morceau de sel dans la bouche. Et le lion murmurait de plaisir. Le lion dit : « Sanglier, tes larmes sont sucrées !, tes larmes sont très bonnes. »

Le lièvre dans sa ruse dit : « Pourtant, Grand oncle ses larmes ne sont pas si bonnes. La graisse de son entrejambe, si tu goûtais à cela, tu passerais tout ton temps parmi les sangliers ». Le lion dit alors : `Sanglier, la graisse de ton entrejambe, il faut m'en donner un peu ». Le Sanglier poussa un cri de frayeur, et il s'échappa. Les animaux se mirent à sa poursuite.

Le lièvre dans sa ruse, encore clopin clopan alla dire à l'hyène : « Voilà, Hyène, comme les animaux de la brousse sont partis, sortons et rentrons à la maison.

Dans le récit n° 18, le Mesùt le lièvre nous gratifie de deux marques de sa roublardise. En effet, le roi des animaux avait décidé de donner sa fille en mariage au vainqueur de deux épreuves. La première épreuve consistait en l'aspiration d'un gobelet de piment en poudre sans éternuer ; pour la seconde, le vainqueur devait danser jusqu'à ce que ses pieds soient noyés dans une rivière de sueur. Très rusé, le lièvre va à la première épreuve réaliser l'exploit d'aspirer le gobelet de piment et d'éternuer sans que la foule ne se rende compte qu'effectivement il est entrain d'extérnuer. Pour réaliser une telle prouesse il va narguer ses adversaires en disant :

Voyez comme ils me regardent, ces pauvres animaux. Je me demande ce qu'ils me veulent. Tiens je me rappelle ! Ils croient que je vais jeter l'éponge comme eux...eux qui, depuis trois heures, éternuent à se faire sauter le crâne...Atchoum ! Atchoum ! Atchoum ! Atchoum ! Atchoum !

A la seconde épreuve, Mesùt le lièvre réalisera une autre performance, à la différence de la première qui était une improvisation ; il se fera coudre un sac de peau dans lequel il cachera de l'eau. Le conteur nous informe qu'il :

Dansait, sautant, pressant vivement à l'intérieur de sa tunique le sac en peau et criant à tue-tête :

- Un grand jour comme celui-ci mérite d'être fêté parce que notre roi donne sa fille en mariage : il mérite faste et solennité. Moi, je danse toute ma joie en ce grand jour...Kpata...Kpata, Kpata...L'eau coulait alors, drue.

Et c'est ainsi que, très émerveillé et soucieux d'une probable inondation, le roi demanda à Mesût d'arrêter de danser et lui donna la main de sa fille comme il l'avait promi.

Dans le récit n° 19, Mesùt le lièvre va comme dans le conte précédent nous faire la démonstration de l'une de ses astuces dont lui seul a le secret. Cette fois-ci ça ne sera pas pour son propre compte, mais pour la cause d'un chasseur qui a sauvé la vie à un crocodile et ses enfants en les ramenant dans le fleuve. En guise de remerciements, le crocodile décidera de manger le chasseur. Après les points de vue de l'âne et du cheval qui plaideront en faveur du crocodile, Mesut arrivera à son tour au fleuve, au lieu de trancher immédiatement comme l'ont fait ses prédécesseurs, il demandera un peu plus d'explication avant d'intervenir dans l'affaire :

Cette histoire me paraît invraisemblable. Je n'arrive pas à m'imaginer qu'un poulet de cet acabit ait pu traîner tout seul un crocodile aussi misanthrope et ses enfants depuis les collines qui sont à quatre rivières d'ici jusqu'à ce grand fleuve. Non, c'est impossible ! (...) Je n'en crois pas mes oreilles. Vous n'avez qu'à tout recommencer.

Le dénouement de l'histoire est connu, le chasseur empaquettera de nouveau le crocodile et ses enfants et les ramènera à la terre sèche où il les avait trouvés. Une fois sur les lieux, Mesût va amener le chasseur à se rappeler que le crocodile est un gibier et c'est ainsi qu'il va tuer le crocodile et ses enfants.

Mesùt le lièvre, va une fois de plus dans le récit n° 20 nous étaler ses talents de madré, cette fois-ci c'est Memvù le chien qui en fera les frais. Lorsque nommé chef des animaux, Mesùt le lièvre lui fera un coup d'état en l'affriandant avec un os à son tour de révérences.

Conscient que le chien est très friand des os, il jettera un os devant le chien. Ce dernier va faire table rase de son titre de chef et va bondir sur les restes d'os. Scandalisés par cet acte indigne d'un roi, les animaux vont le destituer et il sera remplacé par Mesùt.

Dans le conte n°21, Kimanga la tortue va emprunter de l'argent à Kùpù le porc en jurant de lui rembourser à l'arrivée des premières pluies. Mais, le moment venu, Kimanga qui avait passé tout son temps à faire bombance avec sa femme n'avait plus un radis. Très futé il va se substituer à la pierre à écraser de sa femme ; cette dernière fera tout pour le mettre en colère, dans son courroux il ramassera la pierre à écraser de la dame, et jettera dans les champs. La femme de Kimanga éclata en sanglots en demandant à kùpù de lui restituer sa pierre sur ces entrefaites, Kimanga qui était la pierre jetée dans les champs entrera et demandera à Kùpù de restituer la pierre à écraser de sa femme afin d'être remboursé ; Kùpù cherchera en vain la pierre et c'est ainsi que Kimanga ne lui remboursera plus jamais son argent.

* 55 Georges, BALANDIER, et al., La Ruse, Paris, Union général d'Edition, coll.101, 1977, PP.7-8.

* 56 Bernard, DADIE, le pagne Noir, Paris, présence Africaine, 1955, P. 8.

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