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Mourir au Burundi: gestion de la mort et pratiques d'enterrement (de la période pré- coloniale à  nos jours )

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par Emmanuel NIBIZI
Université du Burundi - Licence en histoire 2005
  

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I. 2. LA SOCIETE BURUNDAISE ET LA CONCEPTION DE LA MORT

Indépendamment des sociétés, la conception de cette terrible fin humaine pose beaucoup de problèmes. La mort est conçue comme un événement difficile à comprendre et suscite la crainte et des doutes quant à sa nature. Cette crainte et sa problématique amènent par exemple les Burundais à considérer la mort comme omniprésente, inévitable, voisine, juste, omnivore et gourmande, ravisseuse, méchamment déconcertante, impitoyable et enfin jalouse.29

En effet, pour les Burundais, la mort est localisée partout. C'est ainsi qu'ils donnaient à leurs enfants des noms tels que : Ntirubahamwe (c'est-à-dire que la mort n'est pas dans un seul endroit), Rurihose (la mort est partout). 30 C'est un compagnon de route avec bien entendu une idée de persécution.

La mort est aussi considérée comme inévitable. Tout le monde est unanime qu'on ne peut pas y échapper. Personne ne peut la fuir. C'est pourquoi on a des noms rundi comme Ntiruhungwa (personne ne s'y échappe), Ntibarukinga, Ntirubuzwa (on ne peut pas lui interdire de prendre qui elle veut), etc.

28. Enquête auprès d'un responsable des services de l'état civil en Mairie de Bujumbura, août 2005.

29. P. Ntahombaye, Des noms et des hommes. Aspects psychologiques et sociologiques du nom au Burundi, Karthala, Paris, 1983, pp 166-177 passim.

30. P.Ntahombaye, op.cit, p.166

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Quant à la proximité de la mort, les Burundais voient que la mort est toujours tout près, au sein de l'enclos, à la cour. D'où on a des noms comme : Ntirubakure (elle n'habite pas loin); Rwamahafi (elle est toujours tout près) ; Rurikumbuga (elle est à la cour).

Au point de vue de la justesse de la mort, il y a un consensus du fait qu'elle arrive à tout le monde sans distinction. D' où certains parents appellent leurs enfants : Basabose (ils ressemblent à tous), Surwumwe (elle n'est pas d'un seul). 31 Cependant, malgré ce constat d'une mort juste, les Burundais ne manquent pas d'évoquer une autre face de la réalité.

Ainsi, quand on vient de perdre un proche, on a l'impression d'être la seule victime de la mort et de la souffrance. La mort devient finalement sélective. Mais elle est surtout omnivore et gourmande. C'est ainsi que des parents appellent leurs enfants Rusizubusa (elle ne laisse rien), Ntirunena (elle emporte tout sans pitié, tout le monde, les jeunes et les vieux, le laid et le beau, le pauvre et le riche).

La mort est toujours décidée et prompte à ravir. Ce caractère décisif est exprimé à travers des noms comme : Ruzanyingata (elle vient avec coussinet pour tout emporter ), Rubanzingata (elle tresse un coussinet dans le même objectif ). En effet, prendre le coussinet (ingata) lorsqu'on doit aller chercher quelque chose est la preuve d'une décision irréversible à remplir cette besogne.

Pour insister sur la méchanceté déconcertante de la mort, on dit qu'elle sape les bases, qu'elle coupe les nerfs. C'est pourquoi, on a des noms rundi comme Rucintango (intango signifie une base, un commencement), Rucamirya (imirya = nerfs de boeuf dont on fait des cordes pour l'instrument de musique, représentation de force).

Après la mort du père, la mère pourra donner à son enfant un nom évoquant la méchanceté.

Par exemple, on a : Rukorikibi (elle fait mal), Ruronona (elle abîme) 32, ...

Pour ce qui est de l'impitoyabilité, la mort n'a pas de pitié du fait qu'elle tue des bébés, des innocents et cela, après une longue période de souffrances. C'est ainsi que l'on trouve des noms comme: Ruterimbabazi (elle cause pitié), Ruteyintimba (elle rend triste, elle chagrine), Ruranika (elle laisse les gens souffrir, elle malmène). A ce

31 . P.Ntahombaye, op.cit, p.169

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niveau, il est important de rappeler que les Burundais distinguent une mauvaise mort (celle qui tue quelqu'un après s'être alité un long moment) d'une bonne mort (celle qui prend quelqu'un après un bref temps de maladie), on dit: «rwamunyarukije» pour dire qu'elle ne l'a pas fait traîner dans la souffrance.

Enfin, citons cette dernière conception, celle de la jalousie. Pour les Burundais, la mort ne veut pas que les gens soient à l'aise, qu'ils aient des succès car elle surprend des personnes réalisant des activités grandioses. Elle frappe un des fiancés sur le point de se marier. C'est pourquoi, on donne aux enfants des noms comme : Rwankineza (elle hait le bien), Rurankiriza (elle fait échouer).

En somme, chez les Barundi, la mort naturelle n'existe pas. Aucune personne ne meurt par accident ou suite à une maladie. Si l'on meurt, c'est que tel ou tel autre a fabriqué ou proféré des incantations.33 Tout honnête homme qui meurt, même par suicide ou par accident est en principe tué par quelqu'un d'autre. Des méchants et des bandits sont tués par les dieux même s'ils sont assassinés. Aussitôt que l'on pousse le dernier soupir, les membres du défunt procèdent à la recherche du responsable du mauvais sort. C'est ainsi qu'ici et là, des personnes sont lynchées en les assimilant aux sorciers. Si l'on demande à ceux qui viennent de commettre le meurtre pourquoi ils ont fait cela, ils disent qu'ils se vengent. On entendra par exemple cette phrase: « Même le devin nous l'a dit, il tue même des mouches », pour dire tout simplement qu'il excelle dans la sorcellerie. Ici, il y a lieu de signaler l'importance que l'on attache aux devins (abapfumu). Ceux-ci sont là pour prévenir dit-on, la société contre des jeteurs de mauvais sort.

En outre, à part que les gens responsabilisent les féticheurs dans la mort du voisin, le Murundi redoute la jalousie des ancêtres.34 Il ne les néglige ni ne peut les ignorer car ils pourraient troubler sa vie. Alors, cela fait que l'on n'est jamais sûr de l'avenir. Quoique les mentalités ont dû évoluer, le Murundi croit que des ennemis inconnus ou connus rôdent autour de lui pour nuire à sa santé et ravir la tranquillité de sa famille. Cette menace incessante de la mort est manifestée par le recours à l'usage des fétiches, soit contre le hasard (ibiheko vy'inzeduka) ou par la recherche des fétiches de survie (ibiheko vy'agahanga). Appelés aussi « ibiheko vy'amagara» ou «

32. P.Ntahombaye, op.cit, p.169

33. R. Manran, Batouala, Paris, Albin Michel, 1921, p.125.

34 .M. Ntakirutimana, et A. Ntahondereye, « Les pratiques concrètes du fétichisme », « Que vous en semble? » n° 37, Bujumbura, 1979, p.40.

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ibiheko vyo gukiza agatwe », ils seraient susceptibles de jouer un rôle offensif vis-à-vis du malfaiteur humain, en ce sens que tout en protégeant le possesseur, ils le vengent en portant malheur au malfaiteur.

De surcroît, le Murundi, menacé par la mort dont le responsable est celui avec qui il n'est pas en bon terme, éduquait son enfant à avoir peur, non pas d'une attaque d'un animal, mais celle causée par la nourriture offerte par un méchant voisin. C'est pourquoi, on lui interdisait de manger n'importe où. S'il arrivait de le faire on le conseillait d'éviter de prendre le premier la première bouchée si celui qui a offert à manger ne montrait pas l'exemple. On avait l'habitude de boire ou de goûter le premier

ce que l'on présentait à son hôte. C'est ce qu'on appelait " kurogora"
("désempoisonner").

Les Burundais avaient peur de ceux qui pouvaient arracher la vie. C'est pour cette raison qu'on ne devait pas répondre spontanément à aucun appel nocturne. On avait grand soin de conserver ses choses (morceau de natte, de chalumeau, de motte de terre sur les murs de sa hutte ou tous ces vieux vêtements) aussi bien cachées que possibles ou de les avoir constamment sous ses yeux.

Etant donné que la mort est un sujet sur lequel les gens n'osent pas échanger, les habitués de la mort y voient une occasion de se tirer d'affaire. Sur le lieu de travail, un employé qui n'est pas sûr de décrocher une permission de son employeur avance des raisons de décès. Il accepte de sacrifier son père ou un proche pour bénéficier d'un congé dit de circonstance. D'autres personnes n'hésitent pas à user du mensonge (un cousin, un proche parent décédé) pour arracher un geste de solidarité (des bières au bistrot ou une petite somme d'argent destinée à consoler l'infortuné !).

Lors d'une enquête effectuée en zone Buyenzi, on nous a rapporté l'histoire certes anecdotique, d'une personne qui est venue participer à une petite levée de deuil d'un enfant d'une famille voisine mort à huit mois. Alors, ladite personne après être accueillie et voyant qu'elle ne recevait pas de quoi manger ni boire, s'est mise à pleurer en disant : «c'était mon véritable ami, il était le plus buteur de notre équipe de football. Notre équipe vient de perdre un grand joueur ! » . Tous ceux qui se trouvaient là ont commencé à penser qu'il s'agissait d'une personne anormale, peut-être un fou. Cependant, le phénomène est devenu courant: ce ne sont pas nécessairement les

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proches du défunt qui pleurent beaucoup mais les gens qui veulent tirer profit de la circonstance.

Peut-on en conclure que le propre de l'homme sur cette terre est justement de faire l'expérience de la mort ? Ainsi, donc, la mort devient un fond de commerce, un moyen de profit. C'est le cas de ceux qui offrent des services funéraires. Quand il y a une personne qui vient pour acheter un cercueil et qu'elle se presse, des vendeurs n'hésitent pas de rehausser des prix en se disant que l'on ne va pas transporter son cadavre dans la main. En tenant compte de ce comportement, on peut conclure que les Burundais ont adopté de nouvelles habitudes face à la mort. Actuellement, la mort constitue une occasion de manger, de boire ou de se procurer de l'argent pour certains, en fournissant des services funéraires (voir le chap.III) pendant que d'autres pleurent véritablement leurs morts. L'homme essaie petit à petit de transcender cette dimension tragique par le rire ou la banalisation. Bien qu'on s'habitue à la mort, celle-ci nous touche au plus profond car elle crée un vide dû à une perte d'une vie d'un proche. Cependant, tout cela est humain parce que le sort de l'homme est de mourir et son attitude n'est souvent que de se résigner, se soumettre sans protestation.

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"Je voudrais vivre pour étudier, non pas étudier pour vivre"   Francis Bacon