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Entre conversion et ruptures : étude des population végétariennes.


par Kévin Aubert
Université de Picardie Jules Verne - Master de sociologie 2015
  

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Introduction

Actualité socio-politique et sociologique

Depuis ces dernières années en France, il n'est pas rare que nous soyons confrontés à des sujets en lien de près ou de loin avec le végétarisme et ses revendications. Ils sont de natures diverses : débats télévisuels philosophiques, médicaux ou autres sur la condition animale, sur les droits des animaux ou sur les impacts d'une alimentation carnée ou végétale sur la santé ; médiatisation et consultation de personnages publics en lien avec l'actualité médiatique ou par promotion (notamment Matthieu Richard ou Aymeric Caron, des associations comme Elodie Vieille Blanchard, présidente de l'Association Végétarienne de France, Paul Watson en tant que fondateur de Sea Sheperd et auteur de Urgence ! Si l'océan meurt nous mourrons dans l'émission On n'est pas couché de Laurent Ruquier, ou bien encore Pamela Anderson qui a récemment prononcé un discours le 19 janvier 2016 à l'Assemblée nationale en soutien à la proposition de loi de Laurence Abeille (députée Europe Ecologie Les Verts) pour interdire le gavage des palmipèdes) ; discussions autour de rapports scientifiques mettant en cause la consommation de produits carnés comme facteur de maladies et de cancers potentiels... Dernièrement, la question animale est même présente dans les discours des politiciens français, notamment chez Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen qui l'ont intégrée dans leur programme présidentiel. Cependant la prise de position de la présidente du Front national est décriée par les associations de protection animale. En réponse notamment à la création du « collectif Belaud-Argos pour la protection animale en France », les associations qualifient Marine Le Pen de « fausse amie des animaux »1. Le candidat du Front de gauche lui place cette question dans la redéfinition des modes de production et de consommation :

« Troisièmement, créer une nouvelle attitude de consommation. Les protéines carnées, ça a une limite. [...] Les protéines végétales seraient les bienvenues. C'est une affaire de mode, de goût. Il faut changer nos moeurs. Nous savons que le changement climatique a commencé. Mais le changement pour la santé aussi: nous sommes en pleine épidémie de cancers, de l'obésité. Il faut dire aux gens que ce modèle ne pourra pas durer »2.

La « reprise » de la question de l'alimentation végétale par la politique souligne le contexte dans lequel l'alimentation carnée s'inscrit, à savoir la non-durabilité des modes de production et de consommation carnée où les débats s'accroissent depuis ces dernières années. Sur le plan environnemental, le rapport de 2014 du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) préconisait une réduction de la consommation de viande en raison

1 Il est présenté sur le site du collectif les objectifs en termes de bien-être animal et de place de l'animal dans la société. Ces objectifs ne sont pas du goût des défenseurs de la cause animale puisque les buts recherchés tendent toujours à l'exploitation et à la consommation des animaux de rente. Source : http://belaud-argos.fr/le-collectif/.

2 Propos recueillis par le journaliste politique Michel Urvoy pour Ouest France le 2 mars 2016. La question des protéines végétales dans la planification écologique du politicien s'inscrit dans le contexte des conséquences que la production et la consommation de viande ont sur l'environnement, sur la santé et sur les conditions de vie des animaux.

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de sa part conséquente dans les émissions de gaz à effet de serre qui seraient de 14,5% des émissions mondiales. Plus récemment en tant qu'enjeu sanitaire, le rapport de l'Organisation mondiale de la santé concluait que les viandes rouges et les viandes transformées seraient potentiellement cancérogènes, bien que ce rapport ne préconise aucunement de réduire ou d'arrêter la consommation de ces viandes. Quoiqu'il en soit les enjeux sanitaires liés à la viande sont plus généralement des enjeux alimentaires et qui font débats : vache folle3, présence de viande chevaline dans certaines lasagnes, présence de viande ou d'arômes dans des légumes en conserves, scandales dans certains abattoirs...

La médiatisation du végétarisme est donc assez conséquente depuis ces dernières années. L'alimentation non-carnée tend ainsi à être reconnue, elle bénéficie d'une journée mondiale depuis 1977, d'une journée dédiée à l'alimentation végétale (Jeudi Veggie) depuis 2013 en France, les différentes manifestations annuelles organisées par des associations (Veggie Pride, Vegan Place...), d'un label Label V pour la commercialisation de certains produits en Europe par l'Union végétarienne européenne4, etc.

D'un point de vue sociologique, cet ensemble mène directement à un changement de goût et tend à redéfinir les normes de perceptions que nous pouvons avoir de l'alimentation. Les scandales alimentaires, les rapports scientifiques, l'intérêt pour l'alimentation biologique etc. induisent par exemple une meilleure traçabilité de la viande, une meilleure viande, de meilleures conditions de vie pour les animaux de rente, une alimentation moins grasse et moins calorique, une préférence pour les aliments biologiques, frais et locaux que cela soit dans l'intérêt de la santé ou de la planète...

La médiatisation plus accrue de cette branche de l'actualité renvoie également à des controverses entre des groupes sociaux induites par la perception de normes propres à chaque groupe. Grossièrement, il s'agirait de l'ensemble de végétariens contre le corps médical, les industriels de la viande, etc. Cette médiatisation tend à individualiser les problèmes liés aux végétarismes puisque les acteurs du monde « végétal » légitimeraient des normes comportementales. Manger de la viande responsabiliserait le comportement des groupes sociaux, notamment à l'échelle de l'individu : manger de la viande (excessivement) aurait des conséquences néfastes sur la planète, sur la santé... Mais ces « normes de prévoyances » constitueraient un motif de distinction sociale (Comby & Grossetête, 2013) puisque les individus ne possèdent pas tous les mêmes modes de vie et les mêmes niveaux de vie. A partir de cela, une norme alimentaire non-carnée « universellement » valable pour tous ne pourrait être appliquée en raison de ces distinctions sociales (économiques, sociales et culturelles).

Les apports de la sociologie à l'analyse des goûts et des dégoûts montrent que ce sont des constructions sociales liées aux groupes sociaux et de leurs positions dans la société et non un caractère inné allant « de soi ». Cela revient à dire que les différentes variétés de viandes ne sont pas socialement connotées de la même manière. Pierre Bourdieu écrit que les groupes sociaux ont des pratiques alimentaires compénétrées dans ce qu'il appelle la légitimité culturelle. Laconiquement, l'alimentation a pour but avant tout de nourrir le corps chez les

3 Le cas de la vache folle en France refait surface depuis fin mai avec la découverte de ce cas chez une cinquantaine de bovins dans les Ardennes.

4 Ce label devrait arriver en France cette année, il sera distribué officiellement par l'Association végétarienne de France. Le label se décline en deux étiquettes : l'une pour les produits végétariens et l'autre pour les produits végans.

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classes populaires, féculents et viandes rouges sont alors traditionnellement envisagés comme indispensables. Pour les classes sociales économiquement et culturellement élevées, l'alimentation est considérée avant tout comme un garant de la minceur, du raffinage et de la luxure. La qualité et une plus faible quantité de nourriture dans les repas se distinguent d'une alimentation prônant en premier lieu la quantité et la force qu'elle procure dans les milieux populaires. L'individu attribuant alors à son alimentation des valeurs rattachés à ses origines sociales (Bourdieu, 1979).

Le végétarisme et les végétariens font l'objet de peu d'études en sociologie, les contributions scientifiques restent assez marginales face à la philosophie. Cette discipline a le mérite depuis les années 1970 d'intéresser des philosophes partisans ou militants de la cause animale. Ils se préoccupent plus de la question animale et des rapports que l'homme entretient avec elle. Les parutions en 1975 de la Libération animale de Peter Singer et Les Droits des animaux en 1983 de Tom Regan ont été des facteurs incontournables dans la création de mouvements - antispécistes - des droits des animaux.

L'apport sociologique découle principalement de la discipline philosophique en raison de la constitution de nouveaux groupes de militants pour la cause animale (mais aussi de militants environnementalistes à partir des années 1970) et de revendications sociales et politiques dans l'espace public (sous la forme d'actions collectives). Cet ensemble ouvre au champ sociologique un nouvel objet d'étude. Christophe Traïni et Isacco Turina sont deux des sociologues qui se sont penchés sur la question du militantisme au sein de la cause animale. Cependant une limite peut être apportée puisqu'il s'agit d'études axées sur des militants qui ne sont pas forcément végétariens, végétaliens ou végans (Faucher, 1998 ; Turina, 2010 ; Traïni, 2010, 2011). Ce sont donc des recherches sur un objet donné qui mettent en évidence l'existence des populations végétariennes. Dans un autre contexte, les études du végétarisme sont essentiellement portées sur son histoire et ses doctrines, et ne rendent pas compte de son objet social actuel (par exemple : Whorton, 1994). Il existe toutefois des études sociologiques sur ces populations et ces pratiques bien qu'elles datent maintenant de plusieurs années (Ossipow, 1989, 1994, 1997).

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Qu'est-ce que le végétarisme ?

Il arrive que le végétarisme soit source de discordances, il n'est pas rare en effet d'entendre dans le sens commun que le poisson rentre tout à fait dans cette pratique alimentaire. La viande blanche peut également faire état d'un désaccord entre le refus d'ingérer de la chair animale et la « place » qu'occupe ce type de produit carné dans les représentations des non-concernés. A cela, la différence entre la viande blanche et rouge tiendrait comme justification la conscience collective qui rattacherait la viande de boucherie directement à l'animal, au sang, et donc plus symboliquement, à la mort.

Les conceptions de l'alimentation anti-viande sont hétérogènes ; dans les sociétés occidentales, les instances communément officielles du végétarisme tendent à peu près à définir cette pratique de manière également officielle5. Pratique définie selon la Vegetarian Society comme :

« Someone who lives on a diet of grains, pulses, nuts, seeds, vegetables and fruits with, or without, the use of dairy products and eggs. A vegetarian does not eat any meat, poultry, game, fish, shellfish or by-products of slaughter. ».

L'association anglaise précise toutefois sur son site que cette définition est la leur. Bien qu'elle prescrive uniquement les types d'aliments qui ne doivent pas être consommés, elle a une influence forte sur la conception du végétarisme dans les pays occidentaux en raison de son existence depuis 1843 et de son poids dans la société anglaise, américaine et française (cela sera traité au cours du premier chapitre).

La définition que l'ancien président de l'Association végétarienne de France (André Méry) donne du végétarisme permet de rendre compte de sa malléabilité et de son caractère non-officiel :

« Nous appellerons végétarien toute personne qui, de sa propre volonté librement réfléchie, sans que ce comportement soit une contrainte, et sans que ce soit pour un motif de bénéfice égoïste, s'abstient, lorsque cela est humainement évitable dans les conditions où elle se trouve, de supprimer directement ou indirectement la vie des animaux pour quelque raison que ce soit, et, si cela arrive néanmoins, d'en tirer un quelconque profit. »6.

Le positionnement de Méry dépasse celui de la Vegetarian Society en y intégrant une dimension plus personnelle et responsabilisée, où l'individu a les « moyens » de ne plus participer directement ou indirectement à la mort des animaux.

5 Comme nous allons le voir le végétarisme connu comme tel correspond à sa définition occidentalisée où seule la consommation d'oeufs, de produits laitiers et de miel est autorisée. Néanmoins, cette définition est donc différente selon les régions du monde, notamment en Inde où le végétarisme correspond à l'abstention de produit carné et d'oeufs. La sacralité de la vache, mais également d'autres animaux induit de ne pas consommer ces types de viandes. En tant qu'offrande, le lait est fortement apprécié et donc autorisé dans la pratique du végétarisme dans la population hindouiste.

6 Méry, A. (2006). Les végétariens, raisons et sentiments-éd. La Plage, p. 27.

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La difficile conception de la pratique végétarienne est ainsi induite par la multitude d'instances et d'acteurs du monde végétarien qui apportent chacun leur définition. De plus les pratiques d'une alimentation non-carnée sont nombreuses et participent à la difficulté de les concevoir et de les délimiter7. Sur son site Internet, l'association anglaise en dénombre quatre :

? Lacto-ovo végétarien, pour désigner le végétarisme comme il vient d'être définit ;

consommation d'oeufs et de produits laitiers

? Lacto végétarien ; consommation de produits laitiers, refus des oeufs

? Ovo végétarien ; consommation d'oeufs, refus des produits laitiers

? Végan ; refus des oeufs, des produits laitiers et de toute exploitation animale

Une autre définition permet de rendre compte de la déclinaison d'une alimentation sans produit animal. Ainsi, la Vegan Society définit le véganisme comme ceci :

« Veganism is a way of living which seeks to exclude, as far as is possible and practicable, all forms of exploitation of, and cruelty to, animals for food, clothing or any other purpose. ».

Si le véganisme exclut toute consommation provenant d'un animal et de son exploitation, il prône ainsi un « code moral » qui se veut respectueux des animaux. Par conséquent, les pratiquants du véganisme sont contre le port de peaux animales (fourrure, cuir, plumes...), les loisirs (cirques, zoos, corridas, équitation...), la traction animale, les médicaments et les cosmétiques testés sur les animaux et/ou contenant des substances animales, etc.

Entre le végétarisme et le véganisme existe une autre pratique, le végétalisme. Elle exclut uniquement les interdits alimentaires du véganisme : viandes, poissons, oeufs, produits laitiers, miel, gélatine.

7 Notons par exemple la pratique du crudivorisme, du fléxitarisme, du freeganisme et du pescétarisme. La présence de ces sous-types d'alimentation est un frein supplémentaire par rapport à la conceptualisation du végétarisme. Dans un autre sens, la diversité des définitions de la pratique végétarienne induit la profusion de ces sous-types, où la consommation de produits carnés et de sous-produits est totalement ou partiellement interdite puisque l'individu est libre d' « adopter » et d'adapter la pratique alimentaire de son choix. C'est pour cela qu'il arrive que des individus se réclamant du végétarisme puissent consommer des produits de la mer.

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Objet sociologique

Généralement, le végétarisme dans la vie courante est empreint de réfutations plus ou moins fortes. Réfutations de la part de celles et ceux qui consomment de la viande, du poisson, des oeufs, des produits laitiers... La pratique du végétarisme peut alors être perçu comme une mode puisque manger de la viande serait l'une des pratiques les plus naturelles. A vrai dire, les humains auraient « toujours mangé de la viande », elle serait « indispensable ». La norme dominante de la consommation de viande dans notre société constitue une place centrale dans les mets. A la fois, la viande représente un caractère culturel et nutritionnel : elle fait partie intégrante de la gastronomie française et constituerait un équilibre nutritionnel complétant un repas autour de féculents et de légumes.

Les végétariens, les végétaliens ou les végans ne sont pas exempts de critiques. Leurs pratiques alimentaires et leurs revendications sont des sujets dont on parle de plus en plus. Les scandales alimentaires, les rapports scientifiques qui incriminent la consommation de viande, une alimentation végétale bonne ou mauvaise pour la santé, voir une pratique qui permettrait de perdre du poids... autant de raisons d'entendre parler de cela. Tant sur le plan éthique, environnemental ou physique, ces pratiques questionnent et intéressent : philosophes, journalistes, politiciens, sportifs, écrivains, militants...

Mais quand est-il des principaux concernés ? Il est vrai que ces populations peuvent être stigmatisées, surtout lorsque l'on sait qu'elles constituent un faible pourcentage de la population française. Elles ne sont cependant pas à part, elles côtoient des parents, des familles, des amis, des collègues, etc. qui eux ne prescrivent pas les aliments carnés et les sous-produits (oeufs, produits laitiers, miel, etc.). Ce côtoiement entre les végétariens, les végétaliens, les végans et les « omnivores » ne se fait donc pas sans heurt. C'est à partir de ce constat que le travail ici présent s'articulera. En effet, la médiatisation de l'ensemble des végétariens illustre leurs façons de consommer, leurs raisons, etc. Force est de constater la quasi absence d'analyses scientifiques des points de vue de ces pratiquants. En ce sens, qu'est-ce que la conversion vers une pratique de consommation sans produit animal implique ? Quelles en sont les conséquences et comment s'établissent les relations avec les différentes sphères familiales, amicales et sociétales ?

Une chose est sûre, ces pratiques impliquent des modes de consommations différentes. Par conséquent, au-delà d'une pratique végétarienne commune et fédératrice autour de l'exclusion de la viande et du poisson, il n'y aurait ainsi non pas un végétarisme mais des végétarismes. Et cela serait la pratique la plus aboutie du processus de civilisation selon le sociologue Norbert Elias en raison du déplacement du seuil d'émotivité.

Nous avons vu au début que la viande pouvait faire état de distinctions plus ou moins prononcées selon les groupes sociaux. Par conséquent, dans L'Homnivore de Claude Fischler, Bourdieu est cité notamment en ce qui concerne le fait que la famille est source d'influences fortes sur la construction des goûts alimentaires des enfants. Par conséquent, si la famille est vectrice de reproduction des systèmes de dispositions (c'est-à-dire les schèmes de perceptions, les appétences...) chez l'enfant à travers la socialisation primaire, une « conversion »

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alimentaire - donc différente des normes alimentaires parentales - induit une rupture avec ces instances de socialisations.

Tel est ici le point de départ de cette recherche, à savoir que lors des interactions dans la phase préliminaire, le thème des relations entre les parents, la famille, les amis, etc. était souvent présent à la suite d'une conversion à l'une des pratiques du végétarisme. Par conséquent, qu'est-ce qu'induit la pratique des végétarismes sur les instances de socialisations et les systèmes de dispositions ? La recherche a pour but, dans une démarche compréhensive, d'analyser une catégorie spécifique des individus étant dans ces pratiques, c'est-à-dire ceux dont la pratique s'éloigne des normes alimentaires parentales, des opinions politiques, religieuses, des normes et des valeurs incorporées durant l'enfance, etc. En d'autres termes, celles et ceux dont la socialisation est différentielle. Pour cela, nous recourrons à une étude empirique, c'est-à-dire en partant des expériences et des observations produites par les différentes méthodologies pour valider ou non les hypothèses que nous avançons. Nous partons donc du fait que les différentes trajectoires de vie des individus qui rejoignent le végétarisme, le végétalisme ou le véganisme conversent vers une certaine homogénéité des pratiques qui pourraient découler de cette alimentation, cela sera traité notamment dans le dernier chapitre. Si ces agents sont en rupture avec les normes alimentaires parentales, ils le sont de manière plus générale avec d'autres dimensions : politiques, religieuses, sociales, culturelles, etc. Cela vient donc supporter la première hypothèse. En partant de l'hypothèse selon laquelle ces individus proviennent de « toutes origines sociales » - les végétarismes ne seraient donc pas définit par des déterminismes sociaux - cela aurait pour conséquences d'affirmer que la conversion aux végétarismes est signe de perceptions, de représentations (de schèmes) différentes du milieu d'origine.

Par conséquent, cette étude s'articule autour de quatre chapitres majeurs. Après un détour par l'évolution historique, sociale et occidentale du végétarisme, mais aussi des controverses actuelles qui viennent porter cette pratique dans l'espace public, il s'agira d'appréhender les conditions qui permettent aux populations concernées de s'inscrire dans une nouvelle carrière. En d'autres termes, comment devient-on végétarien et comment le reste-t-on ? A partir des méthodes qualitatives et quantitatives, il sera question par la suite d'identifier et d'analyser les éléments avec lesquels les individus sont en rupture, et de rendre compte des conséquences sur ces derniers. Pour finir, nous nous intéresserons aux effets des végétarismes sur les autres pratiques.

Mise en perspective des termes

Pour plus de clarté et afin d'éviter les répétitions au cours de cette étude, les végétariens, les végétaliens ainsi que les végans seront occasionnellement regroupés sous les termes « l'ensemble des végétariens », « les végétarismes » ou bien « le végétarisme et ses déclinaisons ». Nous avons également décidé de traduire vegan selon le dictionnaire Hachette par végan-e-s.

Le terme de « conversion » demande lui aussi à être discuté. Il fait ici référence aux rites ascétiques de croyances religieuses décrits par Emile Durkheim dans Les formes élémentaires de la vie religieuse. Dans un cadre de perfection spirituelle, ces rites s'apparentent aux privations d'individus dans leurs manières de vivre. Les abstentions alimentaires rejoignent les pratiques ascétiques car elles exercent sur ces manières de vivre des conséquences jugées positives par les pratiquants d'une alimentation non-carnée. En ce sens, le passage à un régime

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sans viande s'accompagne de modifications de croyances morales qui entraînent un meilleur bien-être physique, spirituel et même social. L'alimentation végétale, le jeûne, une médication plus naturelle, la pratique d'un sport, etc. illustrent ce bien-être et tendent à s'éloigner de l'individu profane. De plus, nous verrons dans le premier chapitre que les différents groupes se réclamant de l'alimentation végétale et de ces bien-être sacrés ont pour sources des mouvements de sectateurs religieux entre le XVIIe et le XIXe siècle, où les plaisirs de la vie occidentale (jugés profanes par les prédicateurs et les philanthropes) étaient considérés comme des obstacles à l'élévation de l'âme.

Les ruptures s'apparentent ici aux pratiques sociales, aux croyances, représentations... qui diffèrent d'une part de l'individu et d'autre part des instances de socialisations. Les pratiques sociales désignent les systèmes de dispositions, c'est-à-dire les façons de faire, les actions dans un contexte social qui sont « façonnées » par l'ensemble des végétarismes ; loisirs, acquisition de savoirs, pratiques alimentaires, pratiques de consommation, militantisme...

Pour finir, le terme « omnivore » est quant à lui utilisé non pas pour qualifier l'état d'une espèce vivante capable d'ingérer et de digérer les aliments issus du monde animal et végétal, mais pour qualifier, par opposition à l'ensemble des végétarismes, celles et ceux qui consomment des produits carnés ainsi que des sous-produits (miel, oeufs, produits laitiers).

Méthodologies et contexte d'enquête

Phase préliminaire et entretiens

L'étude préliminaire avait pour but de collecter des données relatives à la conversion au végétarisme, végétalisme et véganisme. Il était question d'identifier les justifications données par les individus, ce que pouvait entraîner la conversion par rapport à la famille et aux amis, les représentations qu'ils pouvaient avoir de l'animal et de la nature, de l'alimentation ainsi que la santé. A ce stade, deux aspects ont pu retenir mon attention : la prépondérance des chocs moraux et la réaction majoritairement négative par rapport à la conversion. Cette enquête préliminaire se base sur des interactions spontanées réalisées au cours de ces deux dernières années lors de manifestations à Amiens et notamment à Paris. J'ai donc pu converser tant avec les passants que les gérants de stands, ce qui m'a permis d'élaborer partiellement la grille d'entretien.

A la suite de cela, j'ai effectué une série de huit entretiens semi-directifs à Amiens et à Paris entre novembre 2015 et avril 2016. Il s'agit d'entretiens avec trois personnes végétariennes, une personne végétalienne ainsi que quatre végans. Même si j'ai pu rencontrer des végétariens, des végétaliens et des végans, je n'ai pas utilisé mon réseau de connaissance personnelle. En effet, mes connaissances et moi partageons le même profil : nous sommes de jeunes étudiants (18 à 24 ans). De plus, un problème récurrent faisait obstacle aux bonnes conditions dans la réalisation de ce mémoire, à savoir que mes connaissances sont constituées uniquement de femmes, je souhaitais donc une certaine hétérogénéité. Ainsi, pour le

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recrutement d'informateurs, j'ai donc eu recours dans un premier temps à l'entourage personnel de mon propre réseau et dans un second temps à Internet via Facebook. Je me suis donc entretenu avec ces personnes en expliquant brièvement l'objet de ma recherche. J'ai toutefois indiqué que je recherchais des végétariens, des végétaliens ou des végans qui se sentaient en rupture avec leurs parents. Ce fut l'unique information donnée. Je n'ai pas souhaité passer par des associations pour la cause animale ou autres car les interactions précédentes chez ces militants soulignaient une pratique plus politisée que chez les individus non-militants. Soutenant activement une cause, le militant aurait induit une prise de position en faveur de l'idéologie qu'il défend ainsi que le point de vue de l'association à laquelle il milite.

L'enquête quantitative a été un moyen indirect quant à la recherche des personnes avec qui faire un entretien. En effet, en diffusant le questionnaire sur ce réseau social accompagné du nom de l'université et donc de sa localité, des habitants même d'Amiens ont proposé leur aide pour réaliser un entretien si je le souhaitais. Sur les vingt-deux individus qui ont répondu favorablement à ma demande, seuls trois étaient des hommes. Je n'ai choisi que cinq autres personnes car les profils se ressemblaient énormément (jeunes étudiantes). Par curiosité personnelle, j'ai voulu réaliser les entretiens dans le domicile des informateurs pour observer leur cuisine. Ces observations étaient intéressantes car elles ont souligné leurs manières de consommer (conventionnel, biologique, utilisation de bocaux, vrac, zéro déchet, composteur, déshydrateur, germoir à graines...). Le fait d'effectuer les entretiens directement au domicile a également été bénéfique pour que les informateurs soient à l'aise.

Questionnaire

Le questionnaire a été élaboré par rapport aux réponses dégagées des entretiens et des observations. Pour être dans la continuité de l'enquête qualitative, le questionnaire permet de vérifier ces réponses à plus grande échelle, notamment par rapport aux réactions de la famille et de l'entourage, aux opinions politiques, à la religion, à la consommation de produits d'origine animale durant l'enfance et aux ruptures avec les instances de socialisation.

Plusieurs raisons ont participé au choix d'un questionnaire majoritairement tourné vers des questions fermées :

- Ce type de questionnaire permet à la fois d'être rapide à remplir et de confirmer les réponses de l'enquête qualitative

- Il permet un gain de temps et de faciliter sa diffusion sur Internet. Cette diffusion dans des groupes végétariens, végétaliens et végans sur les réseaux sociaux permet de toucher plus d'individus par rapport à une passation physique.

- Les questions fermées permettent également de faciliter la saisie, le recodage et l'analyse

Le questionnaire a été réalisé via Internet sur Google Forms8. La passation a été effectuée du 27 février au 30 mars 2016 à travers Facebook sur de nombreux groupes en lien avec les pratiques alimentaires et le véganisme. Le site permet de disposer d'une base de données sous le fichier Excel et donne la garantie d'effectuer un questionnaire par personne. Au cours de

8 https://www.google.com/intl/fr_fr/forms/about/

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cette première année de master, nous avons appris à maîtriser le logiciel SPAD, c'est pourquoi j'ai jugé utile de le choisir afin d'effectuer une analyse correcte des résultats. Pour éviter de dissuader les individus de répondre au questionnaire, et puisqu'il s'agissait d'une dernière enquête de validation, j'ai décidé d'effectuer un questionnaire court (33 questions). Pour faciliter l'enquête, j'ai également fait le choix de comprendre dans ce questionnaire en plus des végétariens, les végétaliens et les végans afin de toucher le plus d'individus possible.

En plus de mes propres diffusions du questionnaire sur Internet, ce dernier a pu être partagé plus d'une soixantaine de fois. Ainsi, l'objectif initial d'obtenir une base de 500 personnes pour traiter les données dans de bonnes conditions a été largement dépassé puisque 1 081 individus ont pu y répondre. Jugé suffisant, le questionnaire a été désactivé fin mars pour débuter l'analyse des données recueillies.

Problèmes rencontrés lors de l'enquête quantitative

Pendant la passation du questionnaire, j'ai pu être à de nombreuses fois repris par celles et ceux ayant répondu à l'enquête quantitative quant aux réponses « manquantes ». Il s'agissait notamment des réponses liées à la question sur le genre, considérée comme inclusive. Plusieurs individus ont effectivement émis l'idée d'intégrer en plus des réponses « un homme » et « une femme » celle du transgenrisme.

Une erreur de ma part m'a valu également à plusieurs reprises des remontées. A la question sur le régime alimentaire y était intégré « végan », ce que les personnes m'ont reproché puisque pour eux le véganisme correspond à une éthique de vie. Par conséquent j'ai changé la question par : « Êtes-vous... ? » puisqu'en effet le véganisme va au-delà d'un régime alimentaire, où tout recours à l'exploitation animale est réfuté.

A un degré différent, une autre remarque m'a été faite quant à la durée de la pratique alimentaire, ne voulant pas faire un trop grand questionnaire, je n'ai pas posé de question pour savoir si certains étaient précédemment dans une autre pratique et depuis quand. Je n'ai pas voulu intégrer cette autre question pour la raison que sur la base de mes entretiens et de mes différentes observations, une conversion à une autre des pratiques est quasiment indéniable. Par conséquent, une personne végétalienne pouvait être avant ça végétarienne et une personne végane pouvait passer par ces deux « étapes ». Bien que cela peut poser problème quant à la temporalité, c'est-à-dire qu'une personne végane depuis quelques temps pouvait ne plus consommer de produits d'origine animale depuis plusieurs années en étant végétarienne ou végétalienne, un point important pouvait limiter ces réponses : le recours à une « reconversion » où certains végans ont adopté de nouveau leur ancien régime alimentaire sous le couvert d'une pratique trop « restrictive », voir trop « extrême » pour certains.

Egalement, des remarques ont pu être faites sur la catégorie socioprofessionnelle des parents, en me précisant que cela n'était pas approprié pour les individus dont un ou les parents seraient décédés, il y aurait aussi pour certaines personnes d'autres alternatives possibles à la famille. Il est certain que je ne pouvais répondre à toutes ces attentes et ainsi modifier constamment le questionnaire.

Cependant, lors des débuts de la passation, j'ai dû à maintes reprises appliquer quelques modifications mineures qui ont induit des erreurs sur quelques questionnaires (ils ne sont pas

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compris dans l'analyse quantitative) notamment sur la question de l'âge. En effet, la question initiale était d'indiquer son âge, chose que j'ai changé en proposant des tranches d'âge.

J'ai également essuyé plusieurs refus notamment de groupes végans se définissant comme « abolitionnistes », le questionnaire ne leur convenait pas tant sur les populations ciblées que sur le sujet de la recherche. Plusieurs membres m'ont alors expliqué leur refus : la conversion au végétarisme et au végétalisme n'entrainerait pas selon eux un changement de pratiques et de consommations, seul le véganisme le ferait. S'intéresser au véganisme pour mettre en avant leurs luttes politiques et non pour étudier les ruptures dans les instances de socialisation aurait été selon certains plus judicieux.

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