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Entre conversion et ruptures : étude des population végétariennes.


par Kévin Aubert
Université de Picardie Jules Verne - Master de sociologie 2015
  

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Chapitre 1 - Genèse et controverses du végétarisme

1.1. Evolution du végétarisme

Quel que soit son appellation au cours du temps, la pratique du végétarisme existe depuis bien longtemps. On rencontre des végétariens lors de l'antiquité avec les Pythagoriciens (régime de Pythagore pour désigner la pratique du végétarisme jusque dans les années 1850), des groupes ascétiques moyenâgeux comme le catharisme, ainsi qu'un végétarisme philosophique et scientifique à partir de la Renaissance. A travers l'ahimsâ, la pratique du végétarisme se trouve également chez les hindous, les jaïns, les bouddhistes et les sikhs. Cependant, l'intérêt de son évolution se porte ici à la fin du XVIIIe siècle puisque c'est dans cette période que la pratique s'inscrit dans des contextes particuliers en plein essor de la proto-industrialisation et de la révolution industrielle par la suite. C'est pourquoi la mise en introduction de cette pratique s'articule autour d'une genèse à la fois occidentale et sociale.

Différents courants de pensée ont traversé le végétarisme occidental. L'étude de sa genèse prend racine en Grande-Bretagne et se diffuse dans un second temps aux Etats-Unis et en France dans la première moitié du XXe siècle.

La mise en contexte présentée ici n'est pas exhaustive ; il s'agit de proposer quelques repères historiques afin d'insérer la pratique du végétarisme dans son environnement social, occidental et temporel.

Ces repères du mouvement du végétarisme s'articulent donc autour des textes d'Arouna Ouédraogo (Assainir la société, De la secte religieuse à l'utopie philanthropique. Genèse sociale du végétarisme occidental), d'Arnaud Baubérot (Histoire du naturisme : le mythe du retour à la nature), et de quelques textes anglais comme James C. Whorton (Historical development of vegetarianism. The American journal of clinical nutrition), ainsi que Julia Twigg (The vegetarian movement in England, 1847-1981: A study in the structure of its ideology).

1.1.1. Le cas de l'Angleterre et...

La diffusion du végétarisme à la fin du XVIIIe siècle en Angleterre a été rendu possible par divers mouvements issus de prosélytes. L'un des premiers courants de pensée végétarienne de ce pays du Vieux Continent peut être relié à une dimension sectaire évangéliste où le but était d'élever l'âme via la doctrine du behménisme (Jacob Böhme). Se basant sur l'idée que tuer « c'est rompre l'union mystique, et abattre les animaux pour se nourrir, c'est ériger des barrières entre l'âme et Dieu »9, la diffusion d'une alimentation végétale va pouvoir porter écho chez les lecteurs anglais. En effet, l'anticléricalisme de Böhme prône une certaine liberté que la religion dominante ne pouvait offrir aux pratiquants en raison des péchés.

9 Ouédraogo, A. P. (2000). De La Secte Religieuse À L'utopie Philanthropique: Genèse sociale du végétarisme occidental. Annales, p. 827.

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L'apport de la médecine porta également un élan à la diffusion du végétarisme anglais. Le médecin George Cheyne10, empreint du behménisme, proposait une éducation des corps due notamment à l'alcoolisme, à l'obésité et à la dépression qui conduiraient à l'instabilité de la société. Une consommation de produits végétaux restait donc pour lui le seul moyen d'éviter cette dégénérescence, notamment pour conserver la santé des individus issus de couches sociales les plus favorisées. Cependant, sa rencontre avec le révérend John Wesley a permis la diffusion du végétarisme dans les couches sociales les plus pauvres11 où Wesley argumenta les bénéfices moraux et scientifiques du régime végétarien.

Un nouveau courant de pensée du végétarisme s'est déployé notamment en 1800 à travers la création de l'Eglise biblique chrétienne à Salford par le révérend William Cowherd12. Les conditions pour adhérer à cette Eglise étaient fondées sur la pratique d'un régime à la fois d'abstinence et de tempérance, il fallait donc ne pas consommer de viande et d'alcool. La volonté de déployer une consommation sans viande s'est trouvée consolidée par l'instabilité économique du pays en raison des mauvaises récoltes et de la guerre contre la France à ce moment-là. Face à l'inflation du prix des denrées, le retour à une alimentation « naturelle » était préconisé par le révérend, mais aussi par les sociétés philanthropiques qui se développaient au fur et à mesure que le régime anti-viande prenait de l'importance. Les périodes de crises ont pu accroître l'emprise des discours des réformistes de l'alimentation exclusivement végétale. En plus des Poors Laws, les paroisses et l'Eglise biblique chrétienne étaient un support pour les plus pauvres13 face aux pressions économiques et alimentaires qui pesaient sur eux.

En multipliant les actions en faveur des plus pauvres, les prosélytes religieux ont converti les fractions les plus démunies de Salford et de ses environs. Ainsi, les pauvres se sont retrouvés chargé d'apprendre la lecture aux analphabètes et de propager par la même occasion la moralisation des corps et la doctrine végétarienne cowherdienne. A partir de là, l'expansion du régime anti-viande devint plus importante et s'exporta même aux Etats-Unis quelques années plus tard.

L'église de Cowherd a rendu possible la diffusion du végétarisme aux Etats-Unis par l'envoi d'une délégation dirigée par le révérend William Metcalfe (devenu végétarien sous l'influence d'un des pasteurs de l'Eglise biblique chrétienne, il devient lui-même pasteur en 1811). Basé à Philadelphie, Metcalfe y rencontre de nouveaux sectateurs réformateurs et

10 George Cheyne (1671-1743) était un physicien, philosophe et mathématicien. Il publia de nombreux ouvrages médicaux sur la fièvre, la nervosité, l'hygiène et la nutrition. Il préconisait la consommation de lait et un régime alimentaire à base de légumes en raison de son état de santé. Devenu obèse et malade à cause de ses excès, ce végétarisme lui permit de regagner sa santé d'antan et de perdre du poids. Seulement, il retourna à son ancien mode de vie et retomba dans l'obésité et dans une santé fragile. Il adopta de nouveau son régime alimentaire et ce, jusqu'à la fin de sa vie.

11 John Wesley (1703-1791) était un révérend anglican, prédicateur du méthodisme, il participa à la création d'écoles et d'organismes dans le but de lutter contre la pauvreté et l'esclavage. Il parcourra pendant de nombreuses années la Grande-Bretagne et diffusa par la même occasion la pratique du végétarisme à travers la moralisation des corps. Les pauvres étaient réceptifs en raison du chômage, des maladies et de la sous-alimentation.

12 Après des études de philosophie, William Cowherd (1763-1816) devint le vicaire du révérend John Clowes dans l'église Saint-John basée à Manchester. Il était un disciple d'Emmanuel Swedenborg (1688-1772) qui pensait que toutes choses physiques sur terre avaient une valeur spirituelle, Cowherd traduisit plusieurs de ses ouvrages. A ses propres frais, Cowherd créa l'Eglise biblique en 1800 à Salford où sa doctrine se résumait à l'abstinence d'alcool et de viande jusqu'à la « fin des temps ».

13 Dans sa volonté de diffuser le végétarisme et sa prédisposition pour aider les pauvres, William Cowherd leur proposait à la fois une aide médicale et des repas. Pour rappel, la condition principale pour entrer dans l'Eglise biblique chrétienne était l'abstinence de toutes les viandes.

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précurseurs du mouvement végétarien, dont le pasteur presbytérien et diététicien Sylvester Graham. Ce dernier porta le régime anti-viande vers une approche hygiéniste14 et marqua une scission dans l'idéologie initiale d'un végétarisme religieux. Les réformateurs américains et anglais, ainsi que Metcalfe et Graham ont alors participé à la création de la Société végétarienne américaine en 1850, trois ans après la Société végétarienne anglaise, en s'emparant des thèmes sociaux de l'époque liés à l'industrialisation et l'urbanisation. Les relations qu'entretenaient les réformateurs américains et anglais depuis la première délégation finirent par amener rapidement l'hygiénisme végétarien en Angleterre, notamment à la suite du décès de William Cowherd en 1816 et à une nouvelle direction de l'Eglise biblique chrétienne par le patronat. Terre fertile de l'hygiénisme, les Etats-Unis ont façonné sa valorisation à travers le XIXe siècle. Sur la base d'une incompatibilité du corps humain pour telle consommation ou telle pratique, Graham professait lors de conférences les bienfaits d'une alimentation végétarienne, du jeûne, de l'abstinence à la viande et l'alcool, du repos, de l'activité physique, des bains... L'essor de l'hygiénisme a alors pu être porté par de nombreux acteurs : Isaac Jennings (1788-1874), Sylvester Graham (1794-1851), Russel T. Trall (1812-1877), Nichols, Thomas Low (1815- 1901), John H. Tilden (1851-1940), Herbert M. Shelton (1895-1995), etc.

La récupération bourgeoise de l'Eglise permit à ces réformateurs de propager le végétarisme chez une population pauvre empreinte d'alcoolisme et d'une mauvaise alimentation. A cela, les nouveaux chrétiens bibliques reprirent de plus en plus à leur compte les conceptions hygiénistes (Ouédraogo, 2000). C'est donc avec ces chrétiens réformistes et à partir d'une population paupérisée que la Société végétarienne anglaise est née en 184715. C'est la « coalition clérico-industrielle - écrit Ouédraogo - qui dirige la Société végétarienne à ses débuts ». Son président, James Simpson, « veut en faire l'instrument de promotion du végétarisme, considéré comme le meilleur moyen de freiner la détresse des ouvriers dans les cités industrielles anglaises des années 1845 [...] celle-ci anime à travers le pays des dîners conférences pour propager le végétarisme ».

Pour les nouveaux dirigeants anglais, la pratique du végétarisme avait pour but d'améliorer les conditions physiques des personnes. Ces personnes étant principalement celles des classes défavorisées, les discours de la direction patronale sous-entendaient de produire à travers le végétarisme des travailleurs sains. La pratique non-carnée trouvant écho dans l'hygiénisme, le travailleur en bonne santé était un végétarien qui s'abstenait de toutes pratiques jugées non-naturelles, à tel point que le travailleur non-végétarien était taxé négativement dans les discours des prosélytes, empreint d'alcoolisme et de mauvaises conduites qui induisaient un affaiblissement des corps. Mais il peut également être noté que la valorisation du végétarisme s'inscrivait dans un contexte de crises, l'adéquation semblait parfaite, tel un désir d'ordre social : produire des travailleurs sains excluant la consommation et donc l'achat de produits carnés16 tout en maintenant des salaires bas.

Acteurs à la fois sur le plan économique et politique, les dirigeants de la Société végétarienne anglaise ont façonné le végétarisme pour en faire un instrument de propagande.

14 Cette nouvelle idéologie végétarienne de Graham avait pour but d'améliorer les conditions physiques des individus.

15 Le terme vegetarian voit également le jour à ce moment-là.

16 La conversion au végétarisme trouvait écho chez les classes populaires en raison, dès le début, d'une faible consommation de viande. Les concernés étaient ainsi prédisposés à le devenir.

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Prônant l'abstinence et la tempérance, les ouvriers ont pu intérioriser les idées des dirigeants et promouvoir par la même occasion le végétarisme : alcool, sexualité, loisirs, nourriture, soins, critique du modèle alimentaire dominant... « [Le végétarisme] contribue, au moins théoriquement, à mettre des travailleurs efficaces à la disposition de l'industrie. Ses propagateurs peuvent s'afficher et sont reconnus comme acteurs d'un progrès social et économique pacifique et vertueux »17.

L'arrivée en 1873 à la direction de la Société végétarienne de Henry Newman permet de diffuser plus grandement le végétarisme, Newman souhaitait rattacher les différents groupes de réforme alimentaire. Pour cela, il a participé à la restructuration du mouvement végétarien en intégrant des membres consommant du poisson dans le but de se détacher de l'aspect sectaire de la Société. Ouédraogo souligne que le nombre d'adhérents est passé de 125 à 2 070 entre 1870 et 1880 et que le nombre de restaurants végétariens est passé de seulement 1 à 52 entre 1878 et 1889. Newman a également participé à développer de nouvelles formes d'actions : visites des abattoirs pour argumenter de l'immoralité de tuer et manger de la viande, promotion des exploits sportifs de végétariens, diffusion de recettes végétariennes...

Grâce à la grande notoriété de la Société et de l'alimentation « naturelle », le successeur de Newman, le professeur J.E.B. Mayor, a souhaité diffuser plus largement le végétarisme dans les pays européens. La Société végétarienne anglaise envoya donc plusieurs de ses membres, dont Annie Kingsford18 qui contribua à diffuser le courant végétarien hygiéniste en France à la fin du XIXe siècle.

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