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Entre conversion et ruptures : étude des population végétariennes.


par Kévin Aubert
Université de Picardie Jules Verne - Master de sociologie 2015
  

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1.1.2. ... de la France

L'impulsion du végétarisme issue des réformateurs et des philanthropes depuis le XVIIIe siècle en Angleterre se déploya en France à la fin du XIXe siècle. Plus précisément, c'est en 1899 que la toute première Société végétarienne en France est créée à Paris, accompagnée de sa revue La réforme alimentaire. On peut rapporter l'impulsion et l'évolution du végétarisme français au docteur Paul Carton qui participa à développer un courant de pensée appelé « végétarisme naturiste » jusqu'à l'entre-deux guerres, en prolongement du végétarisme hygiéniste anglais et s'articulant autour d'une alimentation à la fois naturelle, simple et vertueuse19. Tout d'abord, l'imprégnation du courant naturiste à celui du végétarisme tient pour causes les pensées selon lesquelles les effets de l'industrialisation et de l'urbanisation20 participeraient à la dégénérescence de la civilisation, mais aussi du corps « physique » et « moral ». Nous pouvons également ajouter les considérations scientifiques sur le système

17 Ouédraogo, A. P. op. cit., p. 840.

18 Annie Kingsford (1846-1888) était entre autre une militante féministe, écrivaine mais aussi médecin. Elle était végétarienne (depuis 1870, son mari était un pasteur anglican) et parti en croisade contre la vivisection, qu'elle considérait comme non-utile pour la science. Par conséquent, elle décida d'étudier la médecine pour le prouver en 1874. Puisque ces études étaient interdites aux femmes au Royaume-Uni, elle s'installa à Paris pour passer son doctorat durant deux ans. Effectuant plusieurs allers-retours entre la France et le Royaume-Uni, elle le passa en français lors de l'année 1880, et qui s'intitulait « De l'alimentation végétale chez l'homme ».

19 Ouédraogo, A. P. (1998). Assainir la société. Les enjeux du végétarisme (No. 31, pp. 59-76). Ministère de la culture/Maison des sciences de l'homme.

20 Obésité, insalubrité, alcoolisme, maladies, pollution de l'air, etc.

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digestif de l'Homme qui serait celui d'un frugivore et non celui d'un omnivore. La viande serait sources d'affaiblissement et responsable de maladies en raison des toxines qu'elle contiendrait.

Ce « nouveau » végétarisme a pu ainsi se développer à travers les publications de médecins et de scientifiques, membres de la Société végétarienne de France, dans la revue de La réforme alimentaire dès le début du XXe siècle (Fernand Sandoz, Albert Monteuuis, le docteur Danjou, Paul Carton...). En 1907 sera créée une nouvelle revue, l'Hygie, par Jean Morand, alors secrétaire général de la Société21. La profusion des écrits médicaux sur les bienfaits d'un mode de vie naturiste depuis les années 1890, alliée au courant du végétarisme permis la diffusion de réformes alimentaires et sanitaires autour de l'abstinence de l'alcool, de viandes, la pratique de bains, de promenades au soleil, à l'air frais, activité physique, etc. C'est donc cela qui définit la pratique du végétarisme naturiste, à savoir vivre une vie saine et pure où la diététique et l'hygiène sont liées. Les membres de la Société se voient consolidés dans ce nouveau mode de vie hygiéniste par les actions qu'ils entretiennent (revues, ouvrages, conférences et banquets). A cela, « le discours médical se consacre à la production de normes sociales et morales [...] à mesure que décline l'influence normative des Eglises en général et, en France, de l'Eglise catholique en particulier. Médecins sociaux et hygiénistes de la Belle Epoque, confortés dans l'idée de la justesse et de l'urgence de leurs positions par la menace des fléaux sociaux et l'angoisse de la dégénérescence, s'engagent ainsi dans la promotion d'une morale sociale propre à assurer la santé des populations et la salubrité publique »22.

Promoteur de l'hygiénisme, c'est en 1912 que le docteur Carton publia son livre Les trois Aliments Meurtriers. La viande, le sucre, l'alcool et qui le fera connaitre dans le milieu scientifique. Il devint membre de la Société végétarienne de France en 1911 et y participa dans les débuts de son adhésion : ouvrages, conférences et articles dans La réforme alimentaire. En 1925, il publia un autre livre, La Cuisine simple. C'est à cette période que Carton commença à pointer du doigt les difficultés de la Société car pour lui la volonté des dirigeants était de « convertir » brutalement et massivement la population sans prendre en compte leur individualité. En ce sens, dans son livre de 1925, il préconisa au-delà d'une alimentation saine, naturelle, simple et vertueuse de prendre en compte l'individu en tant que tel pour le faire progressivement passer d'une alimentation carnée à une alimentation végétale. Cette critique rejoint son souhait d'établir une structure capable de diffuser le végétarisme naturiste qu'il préconise de façon lente et progressive en s'affranchissant du sectarisme de la Société. De surcroît, il fonda en 1929 la Société naturiste française et il lui intégra sa propre revue, La Revue naturiste. Par conséquent, Carton « [travailla] plus efficacement pour la cause végétarienne : assuré d'éviter les troubles désagréables d'inadaptation au régime, les avis qu'il est amené à émettre, les classifications qu'il en fait, deviennent crédibles. En outre, en raison de son autorité scientifique, le groupe d'aliments dont le médecin permet la consommation tend à acquérir un prestige accru, si bien que les individus sont conduits à valoriser ce dernier groupe, puis à s'efforcer d'y accéder pleinement et définitivement »23.

21 Baubérot, A. (2015). Histoire du naturisme: le mythe du retour à la nature. Presses universitaires de Rennes, p. 98.

22 Ibid, p. 106.

23 Ouédraogo, A. P., op. cit., p. 63.

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Les convictions de Carton étaient même par la suite des références à certains anarchistes24 après la révolution de 1917 et jusqu'à la fin des années 1920, qui devinrent les adhérents et les diffuseurs de la pratique du végétarisme bien que le docteur fût contre le naturisme anarchiste25 : une vie simple, une alimentation saine, rejet de la médecine moderne, du matérialisme, de la vivisection, etc. La Revue naturiste sera remplacée dans les années 1950 par celle des Cahiers de la méthode naturelle en médecine, et est le principal diffuseur aujourd'hui de ce type de végétarisme avec les rééditions des livres de Carton jusqu'à la fin des années 1980 (Ouédraogo, 1998).

Cependant les années 1960-1970 ont été un tournant dans le mouvement végétarien. Période de fortes contestations, le mouvement hippie et la prise de conscience des impacts de l'activité humaine sur l'environnement ne sont donc pas en reste. Le mode de vie des baby-boomers pouvait se centrer autour d'un « retour à la nature » et d'une quête spirituelle proche du bouddhisme ou de l'hindouisme (purification, réincarnation, karma). A cela, les hippies pouvaient donc se convertir aux pratiques du végétarisme issues de l'Inde, connotées principalement par un rapport à la nature et à l'animal différent des cultures occidentales et un certain refus de la société de consommation.

Mais la diffusion du végétarisme en France et principalement dans les pays occidentaux a également été rendue possible par la constitution de nouveaux mouvement sociaux lors de cette même période. Mouvement sociaux provoqués notamment par la prise de conscience à la fois des problèmes liés à l'environnement et de la prise en considération de la cause animale par rapport à la mondialisation et à l'industrialisation du secteur bovin (conditions d'élevages, de transport et des abattoirs par exemple26). Le thème du rapport entre l'Homme et l'animal a été à ce moment-là l'objet de la philosophie utilitariste de Peter Singer en 1975 et de Tom Regan en 1983 pour les droits des animaux. En effet il n'y avait peu de distinction entre la souffrance humaine et la souffrance animale. Philosophes, militants et même hippies « adoptent » donc le régime végétarien ou végétalien pour être en accord avec leurs convictions. Le végétarisme s'inscrit ainsi dans un plus grand ensemble à la contre-culture des années 1960-1970. Il est à noter que l'expansion de la cause animale a marqué une certaine scission dans l'adoption du régime végétarien, notamment par rapport aux associations de protection envers les animaux domestiques. L'hétérogénéité de la cause animale fractionne donc un peu plus la pratique du végétarisme : associations contre l'abandon des animaux, abolitionnistes, antivivisection, braconnage, corrida, etc. C'est pour cela qu'un militant d'une de ces causes peut tout à fait militer contre ces actions et manger des produits carnés ainsi que des sous-produits (welfarism). La profusion des associations végétariennes s'est même retrouvée consolidée par la création de l'Union végétarienne européenne en 1985 où ces dernières s'y sont regroupées.

24 Pour plus d'informations, le lecteur pourra notamment lire :

Baubérot, A. (2014). Aux sources de l'écologisme anarchiste: Louis Rimbault et les communautés végétaliennes en France dans la première moitié du XXe siècle. Le mouvement social, (1), 63-74.

25 Ces anarchistes étaient athées et pouvaient pratiquer non pas le végétarisme mais le végétalisme à la suite d'une conversion brutale selon Carton, processus dont il était contre.

26 Dès 1964 la considération du bien-être animal était un thème étudié notamment par l'activiste anglaise et auteure Ruth Harrison : Animal machines. Elle exposa dans son livre les conditions de l'agriculture intensive sur les animaux de rente.

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