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Entre conversion et ruptures : étude des population végétariennes.


par Kévin Aubert
Université de Picardie Jules Verne - Master de sociologie 2015
  

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3.2. Une pratique nouvelle critiquée

Cette première analyse de rupture avec les instances de socialisation se caractérise notamment par une population végétarienne, végétalienne et végane jeune et intrinsèquement par une population de jeunes étudiants et d'actifs - 77,5% de l'échantillon a moins de 35 ans - (annexe 5) Cette particularité soulève un point que nombre d'individus ont en commun : leur conversion intervient au sein du domicile parental (voir annexe 6). En ce sens, nous aurions pu avancer l'idée que cette forme prépondérante de conversion participe à accentuer le sentiment de rupture tant dans les normes alimentaires parentales que dans leurs réactions vis-à-vis du choix de leur enfant. Cependant, la figure 3.7 permet de contrecarrer cette observation.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Réaction

 
 

Fréquences

 

famille

Fréquences

%

cumulées

 

139

12,9

549

50,8

Figure 3. 7 - Réaction de la famille

%

très bien

139

12,9

plutôt bien

688

63,6

très mal

43

4

731

67,6

plutôt mal

292

27

1023

94,6

sans avis

58

5,4

1081

100

Les réponses peuvent être regroupées en deux parties : une réaction positive (« très bien »

et « plutôt bien ») et une autre négative (« très mal » et « plutôt mal »). Ainsi, l'aspect positif

concentre plus de la moitié des 1 081 réponses (63,6% contre 31% pour l'aspect négatif).

D'autres catégories de réponses font état d'un caractère pouvant être défini « d'extrême » et de

« modéré », à savoir « très bien » et « très mal » pour l'un et « plutôt bien » et « plutôt mal »

pour l'autre. En partant de ce constat, la réaction modérée des parents est la plus significative.

Cependant, au niveau des entretiens ce discours est tout autre puisqu'ils avaient pour objet

d'interroger des individus chez lesquels le sentiment de rupture constitue un point essentiel de

leur conversion. Ainsi, les huit personnes interviewées présentent des caractéristiques

communes en termes de rupture. En tant que complémentarité, les entretiens permettent de

rendre compte du degré des réactions en fonction du comportement extrême au sein de la sphère

familiale.

Selon les personnes interviewées, le processus de conversion étant effectué au sein même

du domicile parental, les réactions suite à une conversion peuvent être plus imposantes alors

que les principaux concernés prennent leurs repas avec leurs parents et consomment ce qu'ils

peuvent acheter. Ainsi, ces réactions peuvent être à degrés différents lorsque les individus

entament une conversion en dehors du domicile familial ; elles peuvent être modérées en raison

du plus faible nombre de repas familiaux ou bien plus conséquentes notamment en ce qui

concerne les enfants des personnes interrogées. Cependant, l'analyse des entretiens montre que

ce n'est pas tant les pratiquants qui subissent directement ces réactions mais bien la pratique en

elle-même. Les individus ne représenteraient que le prisme par lequel la sphère familiale aurait

un point de vue négatif sur les pratiques alimentaires.

51

Au-delà des réactions de la famille ou de l'entourage des individus, l'état d'esprit qui suit la conversion montre la difficile acceptation de ces derniers à la nouvelle pratique, provoquant différents états.

400

600

500

300

200

100

0

494

419

259

157

106 104 101 84

51

Figure 3. 8 - Etat d'esprit à la suite de la conversion

La question « Au début de votre conversion, quel était votre état d'esprit ? » étant à choix multiples, le type de réponse montre un état d'esprit majoritairement négatif. Ainsi, 45,7% de l'échantillon ont répondu « vous vous sentiez seule-e », 38,7% « vous vous sentiez mal jugée » et 23,9% ont répondu être discriminés, alors que les aspects positifs (être compris, soutenu et accompagné) ne vont que de 9,3% à 9,8% du panel.

3.2.1. Conversion, parents et famille

L'adoption de l'une des deux pratiques alimentaires ou du véganisme peut alors être source de conflits dans le cercle familial.

Ainsi, l'un des premiers effets de la réception de la famille d'une conversion concerne des critiques négatives faîtes sur la nouvelle pratique. Par conséquent, chez les personnes interrogées, le mépris est une qualification très présente. Ces réactions familiales émanent à la fois de la non-adhésion aux pratiques alimentaires et d'un manque de connaissance de ces dernières. Le manque de connaissance sur ces pratiques entraîne tout comme les végétariens peuvent avoir du végétalisme ou du véganisme des préjugés. C'est pourquoi les parents eux-mêmes sont amenés à stigmatiser la pratique alimentaire de leur enfant :

52

« Vous avez dit tout à l'heure que vous étiez devenue végétarienne une fois installée sur Amiens. Comment vos parents ont réagi quand vous leur avez dit que vous l'étiez ? »

« Bah mes parents n'ont jamais compris ma démarche, même à l'heure actuelle. Lorsque je leur ai annoncé ma volonté de ne plus manger de viande et de poisson, la maison est devenue un lieu de tensions. Heureusement je mange avec eux que les weekends quand je rentre... quand on se met à table c'est toujours la même galère pour moi, c'est engueulade sur engueulade, ils ne comprennent absolument rien, ne veulent pas m'écouter. C'est limite si des fois ma mère a pitié de moi vu qu'elle m'achète des steaks végétariens mais c'est pas tout le temps vu que je mange que des féculents et les légumes. Ils pensaient que je serai carencée et bien bingo! je l'ai été vu que je mangeais pas assez équilibré au début. Ils ne font aucun effort, critiquent mon alimentation mais ils m'aident même pas ».

« Ils critiquent votre alimentation, de quelles manières ?

« Bah... des trucs de carnistes quoi. « Tu dois manger des protéines », « Tu vas être carencée », « C'est naturel de manger de la viande » ou « Les humains ont toujours mangé de la viande ». Pour eux c'est dans l'ordre des choses. Ils ont un discours bien réchauffé et normé et n'ont aucun recul sur la question. » (Laura).

S'il est question de conflits relatifs à la pratique alimentaire des individus, la rupture peut avoir un degré plus important. Ainsi, la conversion peut représenter pour les individus un moment difficile à vivre qui peut de surcroît se consolider et entraîner des ruptures dans les relations parentales et familiales.

Les huit enquêtés ont tous un degré différent en termes de ruptures avec la sphère familiale, et qui peut perdurer dans le temps. Chez trois des personnes interrogées la conversion est facteur d'une rupture relationnelle, c'est-à-dire qu'elles ne sont plus en contact avec leurs parents depuis plusieurs années. Un des individus interrogés a indiqué que cela est intervenu lorsqu'il a appris que ses parents faisaient consommer de la viande à leur petite-fille :

« Je l'ai dit tout de suite à mes parents quand je suis devenu végétariens quand j'avais 20 ans. C'est pas passé du tout surtout que je vivais encore chez eux, heureusement que je suis vite parti pour mes études. C'est pas passé parce que bien entendu mon père pratique la chasse donc pour lui c'était inconcevable, et ma mère était d'accord avec lui. A toujours ramener ces bêtes tuées moi ça me dégoûtait. On s'est pas mal pris la tête et j'ai décidé de ne plus leur parler, on faisait bande à part à la maison. Mon père était toujours sur ses convictions qu'il faut manger de la viande. J'ai reparlé avec mes parents quand mon père a fait un AVC [accident vasculaire cérébral]. Entre temps j'ai eu ma fille X donc j'ai voulu qu'elle connaisse ses grands-parents. Mais finalement ça été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase : j'ai déposé ma fille chez mes parents pour le midi, mais j'avais oublié mon téléphone donc je suis revenu et là je vois un steak bien saignant dans son assiette, alors que je leur avais bien dit que je refusais qu'elle en mange. J'étais fou de rage, je l'ai prise avec moi et je ne suis plus jamais retourné les voir. Depuis ce temps je n'ai plus de nouvelle et j'en veux plus... »

« C'était quand ? »

« C'était il y a un an, ma fille avait tout juste un an. » (Christophe) ;

53

« Comment vos parents ont réagi lorsque vous leur avez dit que vous ne mangeriez plus de viande ? »

« Mal... vraiment très mal. Ça va j'étais déjà dans mon chez moi donc c'est bien mais ça n'a pas empêché les prises de tête. Ils me voyaient comme une énergumène, une illuminée qui voulait juste se donner un style. Ils m'ont fait beaucoup de mal avec leurs mots. Je n'ai jamais pardonné ça. Je suis partie vivre chez mon copain qui est devenu mon mari et depuis sept ans on se parle plus du tout, et tant mieux. » (Héloïse).

De manière générale pour les interviewés les repas familiaux sont considérés comme des événements sensibles où les discussions peuvent être centrés sur la critique de leur pratique alimentaire. Bon nombre d'entre eux craignent - voire évitent - ces repas (occasionnels, anniversaires, Noël...).

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