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Entre conversion et ruptures : étude des population végétariennes.


par Kévin Aubert
Université de Picardie Jules Verne - Master de sociologie 2015
  

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3.2.3. Conversion et amis

Dans l'échantillon, les réactions initiales des amis lors de la conversion se répartissent plus favorablement que celles des familles en positives. Quant aux réactions négatives, elles sont moins importantes dans l'entourage des individus.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Réaction

Fréquences

%

Fréquences

 

entourage

 
 

cumulées

 

très bien

106

9,8

106

 

658

60,9

21

1,9

215

19,9

Figure 3. 9 - Réaction de l'entourage

%

9,8

plutôt bien

764

70,7

très mal

785

72,6

plutôt mal

1000

92,5

sans avis

81

7,5

1081

100

Cependant, l'analyse des entretiens montre une toute autre tendance, à savoir que les

relations se compliquent et peuvent se détériorer. En plus de la famille, la conversion induit une

certaine distanciation entre l'individu concerné et son réseau primaire amical. Ainsi, l'analyse

fait ressortir une énumération commune des conséquences quant à l'adoption d'une

consommation sans viande. Si les individus interrogés ont une certaine réticence quant à

partager un repas où l'hôte se sentirait obligé de préparer un mets spécial, il en est de même

dans les lieux de restaurations. La sphère amicale serait alors contrainte de choisir un restaurant

proposant un menu en lien avec la pratique alimentaire ou un restaurant où il serait possible de

supprimer la viande de l'assiette. Par conséquent, la gêne occasionnée entraîne le sentiment de

ne pas vouloir déranger les convives. L'articulation entre ces pratiques alimentaires et la

consommation de viande les obligent à se retirer de ces moments conviviaux :

« Euh... (rire), mes amis se foutaient de moi avec mes salades et mes graines (rire).

Avant de devenir végétarienne on sortait pas mal dans les restaurants et les

fastfoods. Quand j'ai arrêté la viande c'était la fin du monde, surtout que j'étais

étudiante donc la malbouffe c'était le quotidien. J'ai donc stoppé la viande en juillet,

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pendant les barbecues... Et c'est là que j'ai connu ma première et plus grosse gêne en ramenant ma propre nourriture : saucisses végétales et steaks de soja. En plus je voulais les faire cuire en premier pour éviter le contact avec la graisse animale sur les grilles donc mes amis se sont donnés à coeur joie, c'était méchant de leur part. Je me souviens aussi des kébabs de fin de soirée quand on était bien éméchés, ils voulaient me faire manger de la viande... Par contre là où on s'est entendus c'était pour les restaurants asiatiques vu qu'il y a beaucoup de bouffe sans viande, et aussi certaines pizzas. J'ai fini par ne plus sortir manger avec eux quand je suis passée végétalienne, le fromage et les oeufs c'était le dernier lien qui nous unissait (rire) » (Héloïse).

En dehors du fait de partager des repas avec la sphère amicale, les différents entretiens soulignent deux autres réactions s'articulant autour des critiques. Premièrement, la détérioration des liens amicaux intervient donc lorsque la nouvelle pratique alimentaire est critiquée. Il devient alors désagréable pour l'individu d'être perçu par le prisme de son alimentation. Même si l'individu peut être sujet aux railleries et que les remarques de ses amis peuvent être de nature à la plaisanterie, ce phénomène s'intensifie notamment quand il est combiné avec les réactions familiales. Cet ensemble participe à la détérioration des liens et au sentiment antipathique, notamment sur le long terme où les ruptures « totales62 » se multiplient. Seconde réaction, si ces ruptures totales n'interviennent pas dans l'immédiat, les individus interrogés expliquent cela par une déception de plus en plus accrue et intermédiaire entre les réactions et les ruptures. L'argument énoncé par les interviewés quant à leur déception tient au fait qu'ils font face aux préjugés de leurs amis. La pratique alimentaire en question étant sujet aux critiques de toute part - famille, amis et société -, six des huit individus ont indiqué être lassés de ces objections. Ce second cas de réaction peut également souligner une déception plus personnelle. Les ruptures relationnelles et les réfutations des liens initiées par les individus concernés ou bien les amis s'expliqueraient par le non-partage de ces derniers quant aux idéaux et aux représentations nouvellement acquises de l'individu en question à la suite de sa conversion.

Pour terminer, en entraînant des ruptures, la conversion favorise aussi une restructuration de la sphère amicale63. Alors que l'ensemble des populations excluant la consommation de viande soit très minoritaire en France, le recours aux liens de sociabilités permet à la fois de rencontrer de potentiels futurs amis et d'entretenir des relations déjà existantes. Les réseaux

62 A savoir les ruptures des liens entre l'individu et ses amis. Tout comme la famille des personnes concernées, les relations amicales peuvent finir par se détériorer et entraîner des « pertes ». Les interviewés ont pu expliquer que la conversion était un révélateur des « vrais » et des « faux » amis, à savoir ceux qui ont accepté la pratique alimentaire et qui entretiennent toujours les mêmes liens amicaux et ceux qui ont coupé tout lien car n'ayant pas accepté.

63 J'ai pu m'entretenir avec différents individus lors des manifestations en faveur d'une alimentation végétale et/ou de la protection animale. Certains d'entre eux m'ont indiqué avoir perdu quelques amis mais à un très faible niveau, voir aucun. Dans ce cas, il ne s'agissait pas d'une restructuration mais plutôt d'un « ajout » de végétariens, de végétaliens et de végan dans leurs sphères amicales. C'est une nuance à prendre en compte dans l'analyse des ruptures puisque cela ne tend pas à une même finalité : d'un côté nous avons une restructuration à la fois par compensation et par volonté de partager les mêmes idées et représentations, et de l'autre nous avons des individus n'ayant pas eu de rupture avec leurs sphères amicales et où la rencontre de personnes partageant ces mêmes idées et représentations font suite aux différents lieux de sociabilités (groupes de rencontres, manifestations, amis d'amis, associations, etc.). Bien entendu, j'ai pu discuter avec des végétariens et des végétaliens qui ne possédaient pas au sein de leurs cercles privés des amis issus des mêmes pratiques alimentaires.

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sociaux, les groupes virtuels, les manifestations et le bénévolat d'associations végétariennes, végétaliennes, végan et/ou de défense des droits des animaux forment ainsi un ensemble d'intermédiaires à la recomposition des relations amicales.

Par conséquent, dans les débuts de la conversion, les individus tentent d'articuler leurs nouvelles façons de consommer et leurs fréquentations amicales pour maintenir les liens relationnels. Néanmoins, la pression qui peut être exercée sur les individus quant à leurs pratiques alimentaires de la part du cercle privé peut induire une distanciation. Par la suite, les individus peuvent être amenés à se retirer progressivement de ces cercles lorsqu'il y a une certaine incompatibilité. Le cas d'Héloïse est un bon exemple lorsqu'elle précise que les oeufs et les produits laitiers constituaient le dernier lien entre elle et ses amis (les restrictions alimentaires étant plus importantes). La distanciation tend alors à la formation de nouveaux groupes amicaux qui partagent donc des idées et des représentations sensiblement identiques.

Cependant, la conversion occasionne d'autres ruptures qui sont présentées dans la partie suivante. L'analyse de ces dernières tend à s'articuler autour d'un triptyque, à savoir l'aspect social, politique et religieux.

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