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Entre conversion et ruptures : étude des population végétariennes.


par Kévin Aubert
Université de Picardie Jules Verne - Master de sociologie 2015
  

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Chapitre 4 - Effets sur les autres pratiques

4.1. Evolution des systèmes de disposition

Le choix d'une conversion aux pratiques végétariennes, végétaliennes ou véganes induit chez l'individu une rupture sur les plans politiques, religieux et sociaux. La rupture par rapport aux instances de socialisation se trouve également en rupture avec les pratiques. Comme nous l'avons vu, pour s'inscrire dans une carrière et notamment pour maintenir l'engagement, les systèmes de dispositions jouent un rôle primordial. Ainsi, les représentations, les manières de penser, d'agir... changent pour s'adapter à la nouvelle carrière, elles sont plus prononcées lorsque l'individu perdure dans cette dernière. C'est ce qui le conforte dans sa nouvelle position sociale et dans sa nouvelle identité (la manière dont il se perçoit), cet ensemble lui permet de ne pas s'écarter de la carrière « déviante » (en l'occurrence, manger à nouveau des produits carnés). Ces systèmes sont donc également en rupture avec les dispositions acquises au cours de l'enfance. Elles ne sont évidemment pas totales, l'individu ne se reconstruit pas totalement à travers le végétarisme et ses déclinaisons, des éléments du passé sont toujours présents.

Bien que ces pratiques puissent tendre vers une homogénéisation chez les populations étudiées, elles peuvent être également différentes en fonction de l'engagement d'un individu dans sa pratique alimentaire. De manière générale, le végétarisme et ses déclinaisons tendent vers une homogénéité de par ses pratiques alimentaires s'articulant autour du refus de l'exploitation et de consommation de produits carnés. Néanmoins, l'étude de ces populations montre l'existence d'interstices quant à l'identification des pratiques de consommations. En effet, les manières de consommer de l'ensemble des végétariens sont multiples. Par conséquent, n'est qu'homogène le groupement d'individus issus de toutes origines sociales dans une pratique alimentaire qui elle-même se décompose de manière de plus en plus restrictive au niveau des interdits alimentaires. A ce stade, l'hypothèse selon laquelle le végétarisme est une pratique homogène est rejetée. Il en est de même pour les autres populations entre elles : les végétaliens n'ont pas les mêmes pratiques, idem pour les végans.

4.2. Des pratiques informelles en tant que modes alternatives

Dans ce cadre de recherche, nous définissons le terme « informel » pour toutes les pratiques périphériques adoptées à la suite d'une conversion et bien après, ayant alors un certain lien avec une nouvelle alimentation. Ces pratiques informelles peuvent ici se caractériser par une succession d'adoptions modelant les modes de vie et s'accordant ainsi entre d'une part une pratique alimentaire et d'autres parts ce qu'elle peut engendrer comme nouvelles représentations (environnement, alimentaires...). Nous verrons toutefois qu'elles ne sont pas spontanées. Pour tenter d'appuyer cette qualification d'informelle, les définitions accordées par les associations et sociétés végétariennes et véganes par exemple (cf. Qu'est-ce que le

69

végétarisme, le végétalisme et le véganisme ?) ne tiennent en compte uniquement que l'aspect alimentaire (interdits alimentaires). Par conséquent, aucune définition n'indique quelles pratiques extérieures peuvent s'accorder avec la pratique alimentaire adoptée.

Par conséquent, et comme nous avons pu constater, la conversion est signe de rupture avec les instances de socialisation. Nous pourrions penser que la conversion peut être aussi signe de rupture avec les systèmes de disposition, c'est-à-dire l'habitus. Cependant ce concept peut être entrevu plutôt comme une évolution.

L'habitus peut être définit comme la façon dont les structures sociales s'incorporent à la fois dans notre façon de penser, d'agir, de ressentir, de percevoir ou bien de s'habiller par exemple. Ces structures se modélisent inconsciemment et durablement par l'incorporation d'influences extérieures (origine sociale, famille, groupe d'appartenance, école, amis, travail, normes, expériences, trajectoire sociale, etc.). Cette théorisation de Bourdieu peut être complétée dans le sujet des pratiques alimentaires à travers son ouvrage La distinction, critique sociale du jugement, faisant une étude sociologique des goûts, de l'esthétique et des styles de vies. Dans cette perspective, les goûts (dont les goûts alimentaires) sont une construction sociale et produits par les rapports de domination, par l'éducation, et influencés par la position sociale occupée par un individu dans une société. Les habitus sont donc propres à chaque individu en raison de ses expériences et ses influences personnelles.

Mais si la conversion au végétarisme et ses déclinaisons entraînent des ruptures sur différents plans, l'une des premières et plus importantes conséquences concerne la transformation des pratiques alimentaires. En ce sens, qu'est-ce que l'adhésion à l'une des carrières du végétarisme entraîne sur les façons d'acheter, de cuisiner, etc. ? Puisque que chaque individu possède des dispositions propres à sa trajectoire de vie, l'incorporation des représentations de la pratique végétarienne, végétalienne et végane n'est pas la même, ce qui induit une différenciation dans les actes de la vie quotidienne. C'est pourquoi la réalisation des entretiens a été effectuée au sein même de leur domicile, pour permettre avec leur accord de mieux comprendre leurs manières d'acheter, de cuisiner...

4.2.1 Les pratiques alimentaires

Dans cette partie, les transformations des pratiques alimentaires s'intéressent dans le contexte du domicile des personnes interviewées et non des manières de consommer à l'extérieur.

Si les individus suppriment de leur alimentation les produits carnés, voir les sous-produits, la pratique des végétarismes leur permettent néanmoins de diversifier les aliments consommés. Ils découvrent et intègrent dans leur alimentation de nouveaux produits. Dans un sens, ces nouveaux aliments sont un moyen de compenser les interdits alimentaires et de former des appétences qui peuvent permettre de retrouver d'anciennes propriétés textuelles, olfactives ou bien gustatives. Par exemple, l'achat de simili-carnés comme du tofu fumé, des steaks, des hachés végétaux, saucisses, chorizos, jambons, et d'autres produits comme les laits végétaux, yaourts, crèmes... Ces aliments peuvent donc « recréer » des goûts oubliés : des substituts notamment aux sous-produits (oeufs, épaississants, gélifiants, blancs en neige, beurre, lait...) qui permettent de confectionner des repas, des gâteaux, etc. comme auparavant.

70

L'autre choix d'alimentation concerne la consommation de produits biologiques. Sophie effectue ses courses dans un Biocoop ou dans Un Monde Vegan67, depuis son enfance elle ne

consomme que des fruits et des légumes bios, d'autres produits viennent compléter ses achats issus de l'agriculture biologique (simili-carnés, laits végétaux, farines, pommes de terre, produits esthétiques), elle achète uniquement des légumineuses « brutes » et non sous forme de conserves déjà préparées. En dehors du quinoa, elle consomme des féculents produits de manières industrielles. Il en est de même pour les autres qui consomment toutes et tous des produits biologiques plus ou moins fréquemment, mais pas forcément les mêmes produits :

« Il m'arrive d'acheter des fruits et des légumes qui ne sont pas bios mais je fais toujours attention d'en acheter surtout pour les aliments qui sont les plus pollués : les pommes de terre, les poireaux, les tomates, etc. (...) ça va bientôt être la période des fraises mais je compte pas en prendre des conventionnelles, pleines de pesticides et qui viennent de très loin », (Sophie) ;

« En général ce que je mange le plus je l'achète en bio au Biocoop d'Amiens... donc c'est tomates, salades, aubergines, courgettes, bananes et pommes. Je profite aussi des paniers hebdomadaires de l'AMAP, c'est pas très cher. Le reste je vais à Auchan ou à La Vie Claire68 si je ne trouve pas » (Héloïse)

Pour Marc et sa famille, lorsque le potager bio n'est pas assez suffisant pour se nourrir en fruits et en légumes, ils privilégient les magasins bio, les marchés et petits producteurs. Ce n'est pas le cas de Céline puisqu'elle fait ses courses dans les grandes enseignes et achète des produits industriels car les produits biologiques sont selon elle trop chers69.

Pour théoriser l'adoption de la pratique informelle de la consommation de produits biologiques, nous pouvons reprendre les concepts utilisés par Claire Lamine dans « Les

intermittents du bio : pour une sociologie pragmatique des choix alimentaires émergents ». Dans un premier temps, le processus d'adoption des produits bios peut être entrevu par une « extension catégorielle », c'est-à-dire lorsque de nouveaux produits sont choisis en bio. Secondement, l' « augmentation de fréquence » lorsqu'un produit est de plus en plus fréquemment acheté en bio70.

Les populations végétariennes entament une seconde conversion dans leur trajectoire de vie. Trajectoires également en ruptures par rapport à la structure alimentaire durant l'enfance, les figures ci-dessous permettent de rendre compte de l'alimentation biologique et locale après la conversion au végétarisme, au végétalisme ou au véganisme, et la fréquence de

consommation :

67 Magasin situé à Paris proposant des produits végans (alimentation, dessert, simili-carné, fromages végétaux, sauces, compléments alimentaires, maquillages, cosmétiques...)

68 Magasin situé à Amiens proposant des produits alimentaires biologiques, de bien-être et de beauté également.

69 Elle vit en colocation, étudiante mais ne bénéficie pas de bourse, elle a à sa charge les dépenses de nourritures, de loyers, d'assurances et d'essences pour se rendre tous les jours sur son lieu de stage depuis le début de l'année.

70 Lamine, C. (2008), p. 98.

71

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Bio et local

Fréquences

 

oui

564

 

%

52,2

non

339

31,4

uniquement bio

150

13,9 2,6 100 Figure 4. 1 - Consommation bio et locale depuis la conversion

uniquement local

Ensemble

Fréquence de

28

1081

 
 
 
 
 

Fréquences

 

consommation

 
 

plusieurs fois

693

 

%

quelques fois

331

pas du tout

47

Figure 4. 2 - Fréquence de consommation par semaine

64,7

30,9

4,4

Ensemble

1071

100

Ainsi, bien que près d'un tiers de l'échantillon n'a pas forcément changé cette structure alimentaire, on remarque que la moitié du panel lui consomme à la fois des produits biologiques et locaux. L'alimentation uniquement bio est la plus souvent adoptée puisque 13,9% consomment ainsi contre seulement 2,6% ne consommant que des produits locaux. Finalement, les modes de consommation alimentaires de l'ensemble des végétariens sont marqués par des changements globaux qui eux-mêmes prononcent un peu plus le sentiment de rupture lorsque l'on constate que près de 65% des informateurs consomment fréquemment ces types de produits. L'exemple d'Eléonore permet lui aussi d'appuyer ce fait car le manque d'argent et donc son souci de faire des économies ne l'empêche pas d'acheter des produits biologiques71. La question en gras correspond à la prise de parole de l'interviewer :

« J'aimerais revenir à votre « souci d'économie ». Est-ce que votre situation financière est un obstacle au type de produits que vous consommez ? Lorsque nous nous sommes installés, vous m'avez proposé un café qui portait sur le paquet le label « AB » [pour Agriculture Biologique]. Ce café n'est-il pas plus cher qu'un café lambda ? »

« Oui je trouve que c'est très cher (rires)... Il était bon j'espère ? (rires). Non plus sérieusement, en fait, le fait de faire attention aux produits que j'achète... alimentaires ou autres, ça me permet de faire des économies mais je suis pas si pauvre au point d'acheter que du bas de gamme, j'ai suffisamment mangé ce genre de bouffe quand j'étais chez mon père. J'en achète encore mais maintenant je peux me permettre d'acheter des fruits, des légumes et d'autres aliments bios... surtout que je suis célibataire, j'ai pas d'enfant et je mange comme un moineau [petit appétit] donc ça va ».

71 Un élément supplémentaire et tout aussi décisif permet de comprendre la trajectoire d'Eléonore dans le bio. Le médecin pour lequel elle travaille consomme lui-même des produits biologiques. Les discussions qu'ils ont pu avoir sur ce sujet et l'influence que le point de vue de son employeur a pu avoir sur Eléonore ne sont donc pas à écarter.

72

La conversion au bio chez les végétariens, les végétaliens et les végans fait directement suite à l'apprentissage des effets de l'alimentation sur le « corps » et de la légitimation de la pratique. La considération d'une alimentation plus « naturelle », plus « diversifiée » et sans « cruauté » est la conséquence de nouvelles représentations de l'alimentation non-carnée qui viennent elles-mêmes transformer les types de pratiques alimentaires (en l'occurrence, le bio ici). Mais lorsque des événements viennent obliger les individus à l'inflexion alors qu'ils sont pleinement engagés dans leurs pratiques, ils se retrouvent dans une situation « inconfortable ». Il ne peut s'agir ici de la consommation de produits carnés et/ou de sous-produits car cela demanderait soit que la personne accepte d'en consommer ou soit de le faire mais sans le savoir. Il s'agit plutôt lorsque la personne est réticente et n'a pas d'autre choix que de faire « autrement » :

« Depuis que je travaille j'ai les moyens de manger bio le plus possible mais ça fait un an maintenant que je suis au chômage. Je sais pas trop si je vais trouver du taffe [du travail] tout de suite donc je fais attention à mes achats. De toute façon avec ce que je touche après avoir tout payé il me reste pas grand chose. Ma copine est étudiante donc elle fait des petits boulots de temps en temps, elle m'aide à payer le loyer aussi avec la bourse [ils vivent ensemble] donc voilà... »

« Donc tu ne consommes plus de produits biologiques ? »

« Bah... des fois j'en mange quand même. De temps en temps ça va être les tomates, après les courgettes vu que j'en mange pas mal. Mais sinon oui ça me fait chier j'en achète plus, retour à la case départ comme quand j'étais chez mes parents et qu'on avait pas beaucoup d'argent. Maintenant je vais à Auchan ou à Lidl, je prends en gros et des conserves... des fruits et des légumes pleins de pesticides. Quand je les prépare je les nettoie bien, je les lave et les frotte. Ou sinon je retire la peau même si y'a beaucoup de fibres »

Dans un autre contexte, l'exemple de Julien est similaire à celui de Laura où la présence d'huile de palme dans l'alimentation est sa première préoccupation72. Par conséquent, elle essaie de ne pas consommer les produits qui en contiendrait. Elle proteste contre les compagnies industrielles qui participeraient à la dégradation de l'environnement et à la destruction des habitats naturels des animaux. C'est assez énervé qu'elle raconte lors de l'entretien :

« Je ne mange pas de viande et de poisson parce que j'ai pas envie de participer au meurtre d'un être sensible uniquement pour me faire plaisir pendant cinq minutes, donc c'est impensable pour moi de me faire plaisir avec un pot de Nutella en engrossant ces industriels qui se foutent bien de l'environnement, de la question animale et des conséquences sur les peuples locaux où les palmiers sont plantés ! ».

Elle critique fortement le greenwashing73 qui est pour elle un moyen des industries agroalimentaires de surfer sur la vague « verte », en précisant même que certains produits alimentaires issus de l'agriculture biologique comporteraient de l'huile de palme sous l'étiquetage « huile végétale ». Dans la continuité de l'extrait ci-dessus, elle prend également

72 Laura essaie de manger le plus possible bio en favorisant l'AMAP d'Amiens.

73 Ou « écoblanchiment » en français. Les industries agroalimentaires joueraient sur l'aspect environnemental et écologique pour faire vendre leurs produits, cela serait pour celles et ceux décriant cette pratique uniquement un « coup marketing ».

73

les exemples de grandes entreprises qui bafoueraient les Droits de l'homme et qui détruiraient l'environnement :

« Faut que les gens prennent conscience de l'impact qu'ils ont. Alors je sais, c'est quelque chose de compliqué, mais au-delà d'être des consommateurs on est des « consomacteurs » [mot-valise pour désigner « consommateur » et « acteur »]. Quand tu regardes bien, le logo de McDonalds est vert alors qu'il était rouge y'a quelques années. Pareil pour le coca, maintenant ils font des étiquettes vertes à l'effigie de l'écologisme. Tu as même des lessives qui te vendent du naturel alors qu'il n'y a rien de naturel dedans. Si ça c'est pas un moyen de se faire une belle image pour faire vendre ! Et ça me saoule parce que de l'huile de palme y'en a partout et ça m'arrive encore d'en consommer quand j'fais pas attention ».

A l'exception de Laura et de Marc, l'entrée dans le « milieu » des végétarismes est le facteur déclencheur dans la pratique du bio puisque cette dernière s'inscrit dans la rupture structurelle des modes d'alimentations74. En d'autres terme, il s'agit d'un « effet de propagation »75, à savoir que la légitimation et l'incorporation d'autres raisons pour soutenir l'engagement dans la carrière impliquent des représentations de la pratique initiale (donc le végétarisme, le végétalisme ou le véganisme) qui viennent favoriser l'adoption d'autres modes de consommations. C'est notamment le cas de Sophie qui consomme d'une façon à réduire le plus possible ses déchets76.

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