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Entre conversion et ruptures : étude des population végétariennes.


par Kévin Aubert
Université de Picardie Jules Verne - Master de sociologie 2015
  

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Conclusion

Bilan des résultats

A partir des résultats obtenus via les observations et les entretiens, l'enquête quantitative a été élaborée dans le but de présenter dans un plus large ensemble la structure sociale des populations végétariennes, végétaliennes et véganes, ainsi que de valider ou non les résultats. Le choix de cette articulation méthodologique a été bénéfique également puisque certains éléments étaient difficilement étudiables. Notons par exemple la prépondérance dans le questionnaire du recours à Internet comme condition d'entrée dans une carrière des végétarismes qui a pu être approfondie lors des entretiens, et de l'analyse des trajectoires sociales des individus comme justification à la conversion. L'enquête par questionnaire portait alors sur les données et les déterminants sociodémographiques, sur la fréquence de consommation de produits carnés et de sous-produits durant l'enfance, sur les normes alimentaires et parentales ainsi que sur le sentiment de rupture ou de continuité selon ces déterminants. Avec près de 1 100 informateurs, cette recherche permet de prétendre à une certaine représentativité des différentes populations végétariennes au sein du territoire français.

L'analyse des résultats quantitatifs permet d'apporter la confirmation de la tendance démographique des individus lors de l'étude préliminaire. Les individus sont essentiellement des jeunes femmes étudiantes (près de 83% de l'échantillon, 18-34 ans). Ces caractéristiques se retrouvent également chez les individus interrogés. Hypothétiquement, si nous prenons le statut étudiant et le haut niveau de diplôme obtenu, cela confère à cette tendance démographique un niveau de vie favorable. Les trois principales variables « PCS », « religion » et « politique » mettent en évidence de fortes discontinuités entre les individus et leurs parents. Les croyances religieuses et les convictions politiques sont homogènes entre les populations végétariennes mais elles sont différentes de celles de leurs parents.

A partir des entretiens et des réponses du questionnaire, l'hypothèse de la provenance sociale hétérogène de l'ensemble des végétariens est validée. Cela démontre aussi qu'on ne peut étudier uniquement ces populations à travers des théories et des variables socio-déterministes, cet axe de recherche réduirait les pratiques végétariennes simplement à des facteurs sociaux. Il y a toutefois bien des caractères similaires comme la prépondérance des femmes, le jeune âge, des convictions politiques situées dans les partis de gauche, etc., mais ils proviennent de milieux différents. De plus les points de vue, les valeurs, les trajectoires, ce qui revient à l'incorporation de dispositions, de compétences et d'appétences sont primordiaux et doivent être pris en compte. L'approche scientifique doit être compréhensible, mêlant l'ethos végétarien, les facteurs sociaux ainsi que les justifications.

La pratique des végétarismes semble être un marqueur d'une ascension sociale dans les classes moyennes et supérieures. Elle semble l'être puisque puisqu'au niveau des entretiens il persiste une certaine reproduction sociale en ce qui concerne le niveau de vie (salaire, position sociale...), alors que l'enquête par questionnaire souligne un niveau de vie favorable au travers des professions et catégories socioprofessionnelles et du plus haut niveau de diplôme obtenu.

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De plus les pratiques informelles font état de distinctions : ces pratiques sont plus importantes chez Sophie, fille de médecins ; Marc possède un potager bio ; Eléonore consomme des produits biologiques malgré son « souci » de faire des économies alors que Céline consomme rarement ce genre de produits, préférant acheter des produits alimentaires industriels. Les pratiques iraient de « soi » pour certains alors qu'elles seraient le synonyme d'une ascension sociale mais aussi morale pour d'autres. La pratique des végétarismes peut être alors reliée à ce marqueur d'autant que les trajectoires de vie sont influencées par des éléments divers occasionnant des ruptures : voyages, l'éloignement du domicile parental, père boucher, etc.

Par conséquent, l'hypothèse d'une rupture plus « profonde » est validée puisqu'en dehors d'une rupture dans les transmissions des structures alimentaires, les individus le sont également sur d'autre plans. Cependant elle ne vient pas supporter la première hypothèse qui était d'affirmer que des pratiques homogènes découleraient des végétarismes. Ces pratiques tendent, comme nous venons de le voir, à une distinction à la fois économique, sociale et culturelle.

Ouvertures

Plusieurs éléments dégagés au cours de cette étude pourraient faire l'objet d'une recherche approfondie. Premièrement, il serait intéressant de se pencher sur les enfants végétariens, végétaliens et végans de naissances. Suivre l'évolution des pratiques, leur socialisation, l'incorporation de ces normes alimentaires, etc. sous forme de cohorte permettrait d'effectuer une comparaison de ces éléments entre ces derniers et leurs parents.

Une étude comparative entre l'ensemble des végétarismes d'adoption sur le plan européen et même international permettrait d'étudier les mécanismes propres à chaque pays dans l'inscription dans l'une de ces carrières ou du véganisme. Les estimations révèlent qu'en Angleterre, 10% de la population serait végétarienne, il semblerait que le contexte soit différent que celui des français. Arouna Ouédraogo explique ce fait : « Chez les Britanniques, s'afficher végétarien, c'est s'afficher comme appartenant à une classe intellectuelle, affranchie des traditions de consommation de viande bovine [...] C'est comme cela qu'on peut comprendre pourquoi on peut s'y afficher plus facilement végétarien qu'en France, où cela reste marginal »80.

Dans la continuité des dispositifs de sensibilisation facilement visibles sur les réseaux sociaux, effectuer une étude ethnologique des interactions sur des groupes végétariens, végétaliens et végans, mais aussi des trajectoires de vie de certains individus permettrait d'identifier les différentes sources de socialisation qui les disposent en tant que prosélytes. Cette étude prolongerait celles que Traïni a effectué chez les militants de la cause animale au sein d'associations.

Etudier les pratiques informelles plus profondément serait également intéressant puisqu'elles sont très hétérogènes chez les populations végétariennes. Plus personnellement, et puisqu'il y a une augmentation de consommation et de terres dédiées à la production biologique en France, l'étude de consommation et de ces pratiques informelles permettrait de mettre en lien ces populations mais aussi les « non-végétariens » avec les producteurs locaux. Le but

80 Entretien réalisé le 29 avril 2016 par le journaliste Mathieu Robert et publié sur le site de l'Agra Presse. Source : http://www.agrapresse.fr/arouna-ouedraogo-le-v-g-tarisme-est-ancien-m-me-en-france-art419015-2519.html

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serait « d'amener » les populations à s'investir dans la sensibilisation de la culture biologique et de la réduction de déchet, et de les faire participer directement en tant qu'acteurs à des potagers participatifs, à la pratique permaculturienne... Valoriser la production locale, les associations pour le maintien d'une agriculture paysanne (AMAP) et les associations locavores et biologiques81 serait le but final. Cette idée s'inscrit notamment dans un contexte marchand puisque les produits biologiques et les produits végétaux sont de plus en plus présents dans les rayons des grandes enseignes alimentaires, alors que l'achat de ces produits à l'échelle locale reste encore minoritaire. Une visite dans ce type d'enseigne permet de constater la profusion de simili-carnés (viandes végétales) : tofu fumé, émincés de soja, steaks, escalopes, boulettes et nuggets de soja... Ces produits sont bien accueillis par les populations végétariennes mais ils sont également critiqués par certaines d'entre elles : produits qui proviennent de loin, plastifiés et cartonnés, donc non-écologiques, production faite par les industriels de la viande, etc. Elles préfèrent ainsi favoriser les petits producteurs locaux. Une peur émane de la part de certaines populations du végétarisme : les « nouveaux » végétariens favoriseraient la production industrielle et mettraient ainsi les producteurs locaux « sur le côté », ce qui serait un contresens sur le plan environnemental.

D'autres pratiques « en valeur » méritent d'y porter une attention particulière pour rendre compte de toutes celles que le végétarisme et ses déclinaisons « provoquent ». Bien que cette recherche empirique ait pu collecter de nombreuses informations, le choix a été fait de « garder » l'étude des actions rationnelles en valeur dans un travail ultérieur. Nous pouvons énumérer toutefois quelques pratiques se dégageant des entretiens et qui pourraient être reliées à l'ensemble des végétarismes : la fréquentation de restaurants, de marchés et de producteurs locaux, le recyclage, l'entrée dans des carrières du militantisme, la pratique de sports, les régimes alimentaires crudivores et sans gluten, la pratique de la permaculture, les nouveaux lieux de sociabilités, la pratique du jeûne, l'intérêt pour la lecture, le yoga...

81 A Amiens et en Picardie par exemple : Les jardins de Saint-Leu, Aliment'ton local, l'Agriculture Biologique en Picardie (ABP)...

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