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Entre conversion et ruptures : étude des population végétariennes.


par Kévin Aubert
Université de Picardie Jules Verne - Master de sociologie 2015
  

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2.2. Choc moral et dispositifs de sensibilisation

Lors des entretiens menés dans le cadre de la recherche, l'introspection des individus dans leur propre biographie permet de relier la conversion à un événement difficile à vivre. Comme il a été dit plus haut, leur présence lors d'un abattage, la mort donnée à un animal de compagnie, la consommation d'un animal où l'individu pouvait lui éprouver de l'affection... sont considérés comme des éléments clés dans leur choix de conversion. La figure 2.1 permet de donner un premier aperçu. A la question « Quelle est la principale raison de votre conversion ? », près de 80% du panel a répondu « l'éthique (exploitation animale) ». Les modalités « l'environnement », « la santé », « le dégoût » et « autre » restent largement minoritaires. Nous pouvons supposer que l'éthique en tant que principale justification est liée au contexte d'une médiatisation plus accrue des « dérives » de l'industrie de la viande de manière générale (scandales alimentaires, conditions de vie des animaux, maltraitances dans les abattoirs). L'un des aprioris était de penser que la santé constituée une justification importante de la conversion notamment, de manière générale, du rapport au corps ; l'individu pouvant à sa propre échelle « agir » sur son corps par rapport à son alimentation (santé et physique), rapport plus visible que son impact sur l'environnement et sur la mise à mort d'animaux dans un cadre normé49. Cette pensée s'appuyait également sur la multitude d'articles scientifiques présents sur Internet et de résultats d'organismes officielles comme l'Organisation Mondiale de la Santé mettant en lien la consommation de certaines viandes et le risque de maladies et de cancers.

49 Même si la fréquence de diffusion télévisée des récents scandales alimentaires et des actes de cruauté est plus importante aujourd'hui - prouvant par la même occasion que le rapport de l'homme à la mise à mort des animaux évolue lentement en raison de sa mise à distance -, je pensais que dans les sociétés occidentales - du moins en France - l'alimentation anti-viande était signe d'un intérêt pour la santé.

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Fréquences

l'éthique (exploitation animale)

846

71

Figure 2. 1 - Conversion et principale raison

Raison

%

78,8

le dégoût

6,6

l'environnement

66

6,1

la santé

64

6

autre

27

2,5

Ensemble

1074

100

La définition avancée de la justification, selon laquelle un événement déclencheur ne

constitue pas l'élément explicatif de la conversion peut être appuyée par le concept de choc

moral qui est analysé par le sociologue Christophe Traïni dans l'étude des militants de la cause

animale50. A partir de ses entretiens, il explique que subjectivement, du point de vue du militant,

la justification de l'adhésion à la cause animale dépend d'un événement survenu dans l'enfance,

tel un traumatisme.

Pour expliquer l'adhésion dans la cause animale, Traïni reprend la décomposition du choc

moral en quatre traits complémentaires définit par le sociologue James M. Jasper. Selon ce

dernier, le moral shock « désigne un type d'expérience sociale qui s'inscrit en amont de

l'engagement pour une cause ». Le choc moral se caractérise donc par ces traits

complémentaires : « elle résulte d'un événement inattendu ou d'une modification imprévue,

plus ou moins brusque, de l'environnement des individus ; elle implique une réaction très vive,

viscérale, ressentie physiquement parfois même jusqu'à l'écoeurement, la nausée, le vertige ;

elle conduit celui qui y est confronté à jauger et juger la manière dont l'ordre présent du monde

semble s'écarter des valeurs auxquelles il adhère ; enfin cette expérience sociale suscite un

sentiment d'épouvante, de colère, de nécessité d'une réaction immédiate, qui commande un

engagement dans l'action »51.

L'analyse des entretiens permet de rendre compte de ce concept. De manière générale, le

premier trait correspond à la raison subjective de l'individu (reportages, abattage, etc.). Le

deuxième trait lui peut s'apparenter aux réactions face à l'événement inattendu comme le

dégoût ou l'empathie. Ces réactions entraînent des questionnements sur le fait de consommer

de la viande et conduisent à cette « réaction immédiate », c'est-à-dire dans notre cas à la

conversion.

Ainsi, les justifications apportées par les individus interrogés sont décrites par un élément

majeur et entraîne une réaction immédiate. La figure 2.2 ci-dessous permet d'en rendre compte.

50 Traïni, C. (2010). Des sentiments aux émotions (et vice-versa) (Vol. 60, No. 2, pp. 335-358). Presses de Sciences Po (PFNSP).

51 Ibid, p. 343.

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animale)

Figure 2. 2 - Type de conversion par Raison principale

Conversion et raison

l'éthique

(exploitation

le dégoût

l'environnement

la santé

autre

Ensemble

ma conversion a été du

"jour au lendemain"

477

46

32

32

18

605

ma conversion a été

lente

369

25

34

32

9

469

Ensemble

846

71

66

64

27

1074

L'élément majeur désigné par les interviewés correspondant à l'éthique rejoint donc le

troisième trait : « conduit celui qui y est confronté à jauger et juger la manière dont l'ordre

présent du monde semble s'écarter des valeurs auxquelles il adhère ». La réaction immédiate

entraîne donc une conversion du « jour au lendemain ». Les modalités « ma conversion a été

du « jour au lendemain » » et « ma conversion a été lente » sont sensiblement les mêmes pour

les variables autre que l'éthique. Cette dernière étant alors majoritairement représentée par une

conversion « rapide » à 56,4%.

Les justifications avancées par les personnes interviewées sont personnelles et font

généralement suite à ce qui peut être désigné comme des « dispositifs de sensibilisations ». Ces

dispositifs font références à un ensemble de supports généralement médiatiques d'éléments

dont le but est de susciter l'engagement ou le soutien dans une cause spécifique à travers des

réactions affectives (Traïni, 2010). Cela rejoint le cadre virtuel d'une entrée dans une carrière

qui sera traité dans la partie 2.3., c'est-à-dire que des dispositifs de sensibilisations sont très

présents sur les réseaux sociaux. Voici un extrait qui permet de rendre compte de ce

phénomène :

« Pouvez-vous me parler de votre parcours dans le végétarisme ? Pour quelles

raisons vous avez arrêté la viande et le poisson ? »

« Euh... je suis devenu végétarien y'a quatre ans ou peut-être cinq je sais plus trop.

Au début j'ai juste arrêté de manger de la viande... la viande rouge en premier :

steaks, saucissons, tout ça. Après le poisson c'est arrivé un peu plus tard. Vous

voulez savoir pourquoi, c'est ça ? »

« Oui, voilà. Dans quels contextes ça s'est passé ? »

« Bah à la base moi je m'ennuyais sur Facebook, je traînais sur Facebook et je

regardais les nouvelles. On était un peu avant Pâques j'crois. En fait je joue à des

jeux sur Facebook et j'ai besoin d'avoir des amis pour qu'ils m'aident à déloquer

des trucs, donc je demande un peu tout le monde en ami sans les connaître

forcément... C'est juste pour le jeu. Donc je vois tout ce qu'ils publient et là je vois

une vidéo qu'a partagé quelqu'un que je connais pas en disant que c'était dur à

regarder. Bon bah moi je regarde quand même (rires). Mais bon j'aurais pas dû

parce que c'était vraiment dégueulasse. On voyait des vaches pâtes en l'air en train

de se faire couper la gorge à coup de grand couteau, le sang giclé de partout...

beurk. On voyait aussi comment elles étaient traitées, comment elles vivaient, ce

genre de choses. Je m'en rappelle, j'ai éteint mon ordi et j'suis parti bêcher. ».

« Vous en aviez déjà vu des vidéos comme ça ? Sur Facebook ou autre part ? »

« Non jamais. Mais j'sais pas après ça... fin quelques jours plus tard j'ai été sur

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YouTube et j'ai regardé plusieurs vidéos comme ça. Finalement j'suis tombé sur le film Earthlings52, il m'a convaincu d'arrêter. » (Marc).

Les exemples sont nombreux et sont caractéristiques des dispositifs. Ils correspondent à des vidéos ou des films, à des spots mais aussi à des images53. Il se dégage des individus interrogés un effet d'autosensibilisation à la suite du visionnage d'un de ces dispositifs. C'est-à-dire que lorsqu'un individu est témoin d'actes de cruautés ou de mises à mort d'un animal (que cela soit ou non dans le cadre normé des abattoirs), l'individu en question peut être amené - par lui-même - à visionner d'autres vidéos. Il se produit une certaine responsabilisation en ce qui concerne la consommation de viande et l'individu peut même culpabiliser en ce qui concerne ses actes d'achats et de consommation de produits carnés.

Pour rendre compte du point de vue même des informateurs, ils élaborent un cheminement rationnel en décrivant leur choc moral comme le facteur explicatif déterminant de leur engagement. Traïni écrit dans son étude des militants de la cause animale que « là encore le récit invite à ériger le traumatisme subi durant l'enfance en facteur explicatif d'un engagement militant ». Cependant, dans le cadre des entretiens, l'enfance n'est pas la période où la raison subjective est présente. La raison, résultant du choc moral, se situe principalement ici dans les débuts de la vie adulte. Toutefois, deux acteurs interrogés identifient leur conversion suite à un contexte particulier durant l'enfance. Néanmoins leur exemple reste assez minoritaire puisqu'ils racontent pour l'un avoir visité un abattoir l'âge de 12 ans et pour l'autre cela s'explique par un manque d'argent54. A cela, les entretiens permettent également de souligner la légitimation des raisons :

« Quand je vois tous les effets néfastes pour la santé et la planète, je me dis que c'est pas plus mal si tout le monde arrêtait de manger de la viande. La consommation de viande a un effet important sur la destruction de l'environnement, des espèces, de la sous-nutrition dans les pays pauvres, donc voilà ça montre bien les conséquences, surtout avec la télé et Internet on échappe pas aux informations. Et puis finalement avoir une consommation végétalienne c'est pas cher : plus de produit laitier, plus d'oeuf, de viande et de poisson. Ça permet de diversifier sa nourriture et de faire du fait-maison : c'est encore plus économique, c'est diversifié et gratifiant » (Eléonore).

En ce sens, l'élément explicatif de la conversion se trouve consolidé de deux manières : (1) la raison devient rationalisée : à travers l'introspection des individus au moment des

52 Film documentaire américain sorti en 2005 traitant de l'exploitation animale (en suivant la chronologie : animaux domestiques, nourriture, habillement, divertissement et science).

53 Le recours aux dispositifs de sensibilisation constitue un point notable dans la construction du processus de conversion. Ils sont également et principalement un moyen pour les entrepreneurs de morale végétariens, végétaliens et végans d'influencer les individus omnivores. Par exemple, le 25 octobre 2015 à Amiens (dans le cadre de la première Vegan Place organisée par l'association L214), les défenseurs de la cause animale proposaient aux passants des gâteaux et des hots dog végétaliens contre la diffusion d'une vidéo montrant les conditions d'élevages des porcs, des canards et des poules. Lors de cette journée de sensibilisation, 213 individus ont participé au visionnage de cette vidéo.

Il faut également préciser que dans le cadre du visionnage de la « première vidéo » des individus interrogés, les dispositifs ne proviennent pas toujours des entrepreneurs de morale. En effet, ce genre de vidéos est facilement accessible pour les internautes et peut donc être vu par tout individu susceptible de « tomber dessus ».

54 Les raisons économiques dans la pratique des végétarismes sont quasiment inexistantes : sur les 27 informateurs qui ont répondu à la modalité « autre » dans le cadre du questionnaire, seules deux personnes ont répondu comme raison l'intérêt économique, la deuxième personne étant Eléonore.

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entretiens, ils considèrent comme « normal » d'être végétarien, végétalien ou végan pour la raison qu'ils en donnent. (2) La pratique des végétarismes est également appuyée par l'incorporation d'autres raisons, ce qui rejoint le processus de légitimation. De manière rationnelle de la part des informateurs, ces deux points viennent justifier à la fois leur inscription et leur engagement dans l'une des carrières du végétarisme. Pour illustrer synthétiquement ce fait avec l'exemple d'Eléonore, sa raison, d'ordre économique, devient logique car en effet le véganisme la consolide dans cette pratique puisqu'il lui permet de faire des économies. Par conséquent, la deuxième manière correspond aux différentes raisons qui viennent supporter la raison principale, ici, la santé et l'environnement. Ces raisons viennent donc appuyer son engagement dans la carrière végane, quant à la raison économique, elle justifie son adhésion à cette carrière. Cela montre que la raison initiale perdure dans le temps et reste la plus importante lorsque d'autres raisons viennent s'ajouter. Ces éléments subjectifs sont donc légitimés car ils vont dans le sens que les individus donnent à leur pratique.

La partie suivante traite du concept de carrière en soulignant comment l'individu peut s'inscrire dans cette dernière.

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