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Agents géographiques et société libertaire

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par Gérard Gonet-Boisson
Université de Pau et des Pays de l'Adour - DEA de Géographie 2000
  

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Chapitre 1

La géographie libertaire : une lecture de l'espace fondamentalement globale.

1.1 - Les méthodes scientifiques de Kropotkine, géographe et anarchiste.

Si l'anarchie n'est que l'une des composantes des différents mouvements sociaux à vocation " émancipatoire " qui ont émergé à l'aube de la révolution industrielle, il est néanmoins intéressant de connaître son positionnement au sein des divers courants de pensée scientifique. Nous allons tenter de déterminer les raisons de son attitude propre vis-à-vis des divers courants de son époque. Cette partie va mettre, plus particulièrement, en évidence le refus de la méthode dialectique dans le cadre d'une recherche scientifique de la part des théoriciens anarchistes de la Géographie et révéler la vision originale de ceux-ci pour appuyer leurs conclusions. Notre étude veut permettre l'amorce une réflexion originale à partir d'un cadre historique et épistémologique précis, celui de la naissance des sciences sociales.

La publication récente d'un ouvrage de réflexion sur la pensée sociale d'Élisée Reclus20(*) a suscité de nombreux débats entre universitaires dans la presse libertaire21(*) : géographes et sociologues français ont analysé et contesté certains points de l'argumentation de l'auteur, professeur de sociologie dans une université américaine. Au delà de l'aspect polémique qu'ils ont parfois pris, les points de divergence portaient sur le positionnement théorique des premiers penseurs anarchistes dans le champ des sciences sociales naissantes. Ces interrogations ont trouvé récemment un prolongement au cours du colloque international organisé à Toulouse au mois d'octobre dernier22(*). Ce débat, non clos entre chercheurs, va alimenter notre propre réflexion. Une attention particulière va être portée sur la démarche scientifique des géographes anarchistes les plus renommés que sont Kropotkine et Reclus23(*).

Une recommandation méthodologique s'impose : la prise en compte du vocabulaire scientifique de l'époque. Une évaluation contextuelle précise doit éviter aux analyses géographiques que nous pouvons faire aujourd'hui de ces textes anciens, de s'égarer sur le sens et la signification réels des démarches méthodologiques des scientifiques de la fin du siècle dernier. La richesse du vocabulaire scientifique actuel, très largement supérieure à celle d'hier, doit nous imposer une prudence d'interprétation. Cette attitude de respect de la sémantique utilisée, va guider notre tentative de lecture des écrits de Kropotkine ou de Reclus dans le cadre de ce travail de recherche. Aux reproches possibles d'une prise de position épistémologique non clairement explicitée ou d'une interprétation subjective en vue d'un prosélytisme inavoué, nous voulons privilégier l'émergence de pistes de réflexions sous-jacentes contenues dans les textes de ces scientifiques à partir de leur propre vocabulaire et ceci en respectant le prisme scientifique de l'époque. La maîtrise de la philosophie anarchiste nous sera ici d'un grand secours.

1.1.1 Le refus de la méthode dialectique de Kropotkine.

Des théoriciens anarchistes en même temps géographes, nous allons commencer par l'étude du positionnement scientifique de Kropotkine. Plus connu de nos jours comme théoricien de l'anarchisme, Kropotkine (1842 - 1921) fut néanmoins un géographe réputé. L'ensemble de son oeuvre révèle une approche globale des choses.

La lecture attentive de son ouvrage La science moderne et l'anarchie écrit en 1913, c'est-à-dire au soir de sa vie militante, mais qui demeure incontournable sur le plan théorique, ainsi que celle de deux articles moins connus, vont nous servir d'arguments démonstratifs de sa conception globalisante de la science géographique à peine naissante puis d'arguments explicatifs de son positionnement scientifique propre.

En 1893, dans un article intitulé L'enseignement de la physiographie publié dans la revue anglaise Geographical Journal 24(*), Kropotkine élargissant le concept et la discipline proposés par Huxley, qui définit la physiographie comme une sorte de science naturelle complète, adopte purement et simplement la géographie comme seule science globale même s'il conserve une nette prédominance pour l'aspect géo-physique.

Déjà en 1885, dans un article pédagogique intitulé : Ce que doit être la géographie 25(*), à ma connaissance pas encore traduit en français, il précise que :

" La géographie doit démontrer que le développement de chaque nationalité est la conséquence de plusieurs grandes lois naturelles, imposées par les caractères physiques et ethniques de la région concernée...". 26(*)

L'influence du déterminisme prégnant de l'époque est ici plus que sous-jacent, cependant, toujours dans le même article, l'anarchiste mentionne que la géographie doit englober :

" quatre grandes branches de la connaissance, suffisamment larges...mais toutes intimement connectées entre elles. Trois de ces branches - orogénèse, climatologie, zoo et phytogéographie 27(*) - correspondantes à ce que l'on nomme aujourd'hui comme géographie physique ; tandis que la quatrième, qui inclut une partie de l'ethnologie se nomme la géographie politique ". 28(*)

Kropotkine pressent que de cette prise en compte globale des champs scientifiques abordés puisse :

" naître beaucoup de spécialités, certaines intimement liées avec l'histoire, la philologie (...) et d'autres avec les sciences physiques." 29(*)

Son souci de maintenir l'unité disciplinaire de la géographie est rappelé par cette phrase qui se présente sous forme de conclusion à la fin du chapitre de l'article de 1885 :

" mais l'authentique obligation de la géographie est de regrouper et de combiner dans un cadre vivant tous les éléments isolés de ce vaste champ de connaissances : le représenter comme un ensemble harmonieux, dont les parties sont les conséquences de quelques principes généraux et sont unies entre elles par leurs mutuelles relations." 30(*)

L'entr'aide en 1906, Champs, usines et ateliers en 191031(*), La science moderne et l'anarchie en 1913 32(*) sont publiés sous forme initiale d'articles dans la revue pluridisciplinaire anglaise Nineteen Century, aux côtés d'articles de géographie physique.

Ses travaux sur La grande révolution : 1789 - 1793 le font considérer comme un historien ; ses recherches sur l'entraide dans les communautés animales le rapproche des biologistes ; ses écrits de propagande en font un essayiste et un politologue de renom ; son oeuvre ultime : L'éthique le lie avec la philosophie.

" Kropotkine est tout cela mais ce qui fait indiscutablement le lien, c'est son approche géographique, son souci constant de localiser, de spatialiser les phénomènes, d'établir concrètement le lien entre l'homme et la nature. Là où les marxistes échouent à force d'historicisme absolu, de moulinette dialecticienne et de déterminisme géographique posé comme condition préalable 33(*), Kropotkine réussit une approche inter-relationnelle." 34(*)

La conception globalisante de la géographie mise en relief par ces citations, n'en fait pas toutefois une originalité épistémologique majeure. Kropotkine n'est, en quelque sorte, qu'un héritier et un adepte du reniement du caractère métaphysique impulsé par les divers penseurs du Siècle des Lumières. En effet, sous l'impulsion des philosophes anglais et français35(*) du milieu et de la fin du dix-huitième siècle, le désir d'englober toutes les connaissances humaines en un seul système général - le système de la Nature - modifie, indubitablement la façon de penser et construire la science. Nous devons rappeler que le contexte scientifique de la fin du dix-neuvième siècle n'est en rien comparable à celui d'aujourd'hui36(*). Le souci d'un discours théorique et le besoin de conceptualisation est moins courant ou valorisant qu'aujourd'hui. Ce préalable nous impose une circonspection et une exactitude épistémologique et méthodologique vigilante. Néanmoins, Kropotkine, beaucoup plus clairement que Reclus, a précisé sa démarche scientifique dès 189837(*). Cette présence de conceptualisation chez le géographe russe émane en grande partie, selon nous, de l'absence de contraintes éditoriales, au contraire de celles imposées à Reclus par son éditeur38(*), et de ce fait procure à Kropotkine une plus grande liberté de plume. Elle lui permet de construire, librement, hors de contrainte d'un champ académique trop précis, une grille de lecture dans laquelle les théories anarchistes et les théories géographiques sont toujours associées.

Sa volonté d'établir un cadre " politico-scientifique " à ses recherches :

" donner une base scientifique à l'anarchisme par l'étude des tendances apparentes dans la société qui puissent indiquer son évolution ultérieure . " 39(*),

n'est pas aussi incongrue qu'elle puisse paraître, aujourd'hui où le champ de la réflexion épistémologique aborde celui des idées politiques. La géographie dite " radicale ou critique ", par l'intermédiaire de Richard Peet 40(*) en 1977, a permis une redécouverte de Kropotkine.

De surcroît, plusieurs décennies de recherches géographiques et politiques conforte Kropotkine dans ce sentiment méthodologique :

" (...) j'en arrivai peu à peu à comprendre que l'anarchisme représente autre chose qu'un simple mode d'action, autre chose que la simple conception d'une société libre ; mais qu'il fait partie d'une philosophie naturelle et sociale, dont le développement devait se faire par des méthodes tout à fait différentes des méthodes métaphysiques ou dialectiques, employées jusqu'ici dans les sciences sociologiques.

Je voyais qu'elle devait être construite par les mêmes méthodes que les sciences naturelles ; non pas, cependant, comme l'entend Spencer 41(*), en s'appuyant sur le fondement glissant de simples analogies, mais sur la base solide de l'induction appliquée aux institutions humaines...". 42(*)

Et quelques dix années plus tard, il donnait une explication plus détaillée :

"J'essaie de montrer que notre conception de l'Anarchie représente une conséquence nécessaire du grand réveil général des sciences naturelles qui se produisit pendant le dix-neuvième siècle. (...) Amené ainsi à étudier sérieusement les remarquables découvertes de ces années, j'arrivai à un double résultat. Je voyais d'une part, comment - toujours grâce à la méthode inductive - de nouvelles découvertes d'une immense importance pour l'interprétation de la Nature étaient venues s'ajouter à celles du passé et comment une étude plus approfondie des grandes découvertes (...) tout en posant de nouvelles questions d'une immense portée philosophique, jetait un jour nouveau sur les découvertes précédentes, et ouvrait de nouveaux horizons à la science. Et là où certains savants, trop impatients, ou trop imbus peut-être de leur éducation première, voulaient voir une "faillite de la science", je voyais seulement un fait normal, très familier aux mathématiciens, le passage d'une première approximation aux suivantes.". 43(*)

Que peuvent nous inspirer ces citations ? Une première évidence révèle que Kropotkine ne dissocie en aucun cas le domaine naturel du domaine social dans sa grille d'analyse de l'organisation de l'espace. L'influence du siècle des Lumières, dans sa vision rationnelle des choses, est ici encore indéniable : l'homme est un élément constitutif au même titre que le végétal ou l'animal de la Nature. Succède un deuxième aspect qui démontre que la démarche de Kropotkine n'est pas idiographique. Cependant comme tout anarchiste, il se méfie de l'immuabilité des lois, quelles soient politiques ou scientifiques. Si la science arrive à démontrer l'existence de certains rapports entre divers phénomènes, rapports qu'on nomme " une loi " (physique ou autre), Kropotkine rappelle que :

" Après quoi une masse de travailleurs se met à étudier en détail les applications de cette loi. Mais bientôt, à mesure que les faits s'accumulent par leurs recherches, ces travailleurs découvrent que la loi qu'ils étudient n'est qu'une " première approximation " : que les faits qu'il s'agit d'expliquer sont beaucoup plus compliqués qu'ils ne semblaient être. (De cette manière, alors, on réussit à arriver à une seconde et une troisième approximation, qui répondirent, bien mieux que la première, aux mouvements réels..." . 44(*)

* 20 Clark John P. La pensée sociale d'Élisée Reclus, géographe anarchiste. Lyon : ACL, 1996, 146p.

* 21 - Le Monde Libertaire (hebdomadaire de la Fédération Anarchiste francophone) n° 1065 du 2 au 8 janvier 1997 ; n° 1079 du 10 au 16 avril 1997 et n° 1085 du 22 mai au 28 mai 1997 ;

- Revue Réfractions n°4 : Espaces d'anarchie". Dardilly : Les Amis de Réfractions, 1999.

* 22 Colloque International des 27/28/29 octobre 1999 : L'anarchisme a-t-il un avenir ? Histoire de femmes, d'hommes et de leurs imaginaires. Organisé par le GRHI (Groupe de Recherche en Histoire Immédiate) de l'Université de Toulouse Le Mirail, le Centre de sociologie des représentations et des pratiques culturelles de l'Université de Grenoble et de l'Atelier de Création Libertaire de Lyon. Les actes du colloque doivent paraître durant l'année 2000.

* 23 Chardak date et décrit leur rencontre après février 1877. Chardak Henriette. Élisée Reclus, une vie. L'homme qui aimait la Terre. Paris : Stock, 1997, pp. 329 et s.

* 24 Vol. 2, pp. 350-359. Cité par Pelletier Philippe, Itinéraire n°3 : "Kropotkine". Chelles, Itinéraire, 1988, 51 p.

* 25 Publié dans la revue Nineteen Century, vol 18-106, pp. 940-956 sous le titre anglais : What geography ought to be. Cité par Pelletier Philippe dans la revue Itinéraire n°3 : "Kropotkine". Chelles, Itinéraire, 1988, 51 p.

* 26 Traduit par nos soins à partir de l'ouvrage de Breitbart : Geografia y anarquismo. Barcelona, Oïkos-tau, 1989, pp. 51-75.

* 27 Pour employer un vocabulaire géographique contemporain, l'équivalent de la biogéographie actuelle.

* 28 Pour employer un vocabulaire géographique contemporain, l'équivalent de la géographie humaine actuelle. Kropotkine, plus loin dans ce même article, explicite le contenu de cette quatrième branche des connaissances géographiques, il inclut la distribution et la répartition des familles humaines à la surface du globe ; l'adaptation des sociétés humaines à la nature qui l'entoure ( l'environnement ?) ; les courants migratoires ; le milieu urbain, sa naissance et son développement ; les subdivisions géographiques de territoires en bassin-versant naturels.

* 29 Itinéraire n°3 : "Kropotkine". Ibid., p. 65.

* 30 Ibid p.65.

* 31 Tout récemment réédité dans sa version originale par les éditions Phénix à Paris.

* 32 Les écrits de Kropotkine ont été publiés en très nombreuses langues, mais en français peu sont en librairie. On ne trouve que Communisme et anarchie chez L'Esprit frappeur (1998), l'Entraide, un facteur de l'évolution aux éditions de l'Entraide (1979), l'Ethique chez Stock (1979), les Mémoires d'un révolutionnaire aux éditions Scala (1989) ; on ne trouve que difficilement des rééditions de La grande révolution et La conquête du pain aux éditions du Monde Libertaire (respectivement en 1989 et en 1975), de La morale anarchiste paru chez Volonté Anarchiste (1989), ou encore les Paroles d'un révolté chez Flammarion (1978) - tous ces livres sont publiés à Paris -, Le principe anarchiste aux Cahiers Libertaires (Pau : 1998) ; quant à La science moderne et l'anarchie il vaut de 200 à 300 F chez les bouquinistes. Notice rédigée grâce aux renseignements fournis par Enckell Marianne du Centre International de Recherches sur l'Anarchisme à Lausanne (Suisse).

* 33 La forme sociale dépend du mode de production, lequel est déterminé par "l'environnement naturel" : cf. Marx Karl dans Le Capital.

* 34 Itinéraire n°3 : "Kropotkine". Ibid., p. 19-20.

* 35 On peut citer quelques oeuvres essentielles : Laplace : Exposition du système du Monde ; Smith : L'origine des sentiments moraux ; Holbach : Système de la Nature ; Godwin : Enquête sur la justice politique et son influence sur la vertu et le bonheur universels, sans oublier Diderot : l'Encyclopédie ou Rousseau : Du contrat social.

* 36 * Berdoulay Vincent. La formation de l'école française de géographie. Paris : CTHS, 1995, Chapitre quatrième pp. 109-139.

* Claval Paul. Histoire de la Géographie française de 1870 à nos jours. Paris : Nathan, 1998, 543 p.

* 37 Et non en 1899 comme le mentionne Heiner Becker dans l'Introduction à La grande révolution. 1789-1793. Paris : Editions du Monde Libertaire, 1989. p.471.

* 38 Dans l'ouvrage rédigé par le neveu d'Élisée Reclus et intutilé Les Frères Élie et Élisée Reclus ou du Protestantisme à l'Anarchisme. Paris : Les amis d'Élisée Reclus, 1964, il est mentionné page 89, la précision suivante : " Il avait été nettement entendu lors de la conclusion du traité (entre la maison d'édition Hachette et le géographe) que c'était une oeuvre géographique, et que l'auteur devait être très réservé en ce qui touchait toutes les questions religieuses, sociales, politiques..."

* 39 Kropotkine Pierre. Préface à La science moderne et l'anarchie. Paris : Stock, 1913, 391p.

* 40 Peet Richard. The development of radical geography, 1977, in the United States in Radical Geography. Chicago, pp. 6-33.

* 41 "Rappelons que l'idée directrice de l'oeuvre de Herbert Spencer (1820 - 1903) est celle d'évolution naturelle, en vertu d'une loi du passage fatal de l'homogène à l'hétérogène, de l'indéfini au défini, du simple au complexe". Pelletier Philippe cité dans La Culture libertaire. Lyon : ACL, 1997 pp.245.

* 42 Kropotkine Pierre. Mémoires d'un révolutionnaire. Paris : Scala, 1989 p. 415-416. (Edition conforme à la première édition en français paru en 1898 sous le titre Autour d'une vie.

* 43 Ibid., p.VI-VII.

* 44 Ibid., p. VIII.

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