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Des transferts sont-ils possibles de la didactique du français (FLE/FLS) à  la didactique de l'amazighe (berbère) dans le contexte sociolinguistique marocain ?

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par Lahcen NACHEF
Université Rennes 2 - Master 2 2006
  

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Le présent chapitre prétend apporter des éclairages d'ordre linguistique, mais aussi historique, sociolinguistique et culturel...sur le rapport séculaire entre la francophonie et l'amazighité. Etant entendu qu'il sera tenu compte de la complexité du concept de francophonie qui, depuis Onésime Reclus, son fondateur, en passant par Léopold Sedar Senghor et jusqu'aux plus récents chercheurs francophones, n'a cessé d'évoluer28(*).

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* Nous emploierons indifféremment tout au long de ce chapitre "amazighe" ou "berbère" que nous considérerons comme synonymes.

INTRODUCTION

Le Maroc, au même titre que plusieurs pays de l'Afrique du Nord, a connu durant son histoire une diversité ethnique, culturelle et partant linguistique (M. Chafik....J. Mazal 1971, A. Boukous 1995, P. Blanchet & et Manzano op. cit.) dont les retombées continuent encore aujourd'hui de marquer le paysage linguistique marocain.

De par sa situation géographique - souvent désignée comme stratégique par certains historiens et politiques - le Maroc a été et continue encore aujourd'hui d'être le carrefour des civilisations venues de l'Occident, d'Europe essentiellement, mais aussi de l'Orient, surtout d'Asie - Mineure et d'Afrique du Nord et subsaharienne (M. Terrasse et alii 1994).

Ce brassage ethnique a inévitablement créé un brassage culturel et linguistique. Ce dernier, qui nous concerne préférablement ici, constituera l'essentiel de notre réflexion.

Nous examinerons, en fait, les interactions entre la langue amazighe, dite langue originelle des premiers habitants du Maroc et d'une grande proportion des Marocains d'aujourd'hui (Boukous 1995), et les langues qui ont existé et/ou continent d'exister dans notre paysage linguistique.

Par ailleurs, et c'est là notre objectif terminal, nous analyserons la cohabitation de l'amazighe et du français au Maroc dans un cadre francophone.

Pour ce faire, nous évoquerons ces rapports dans leur dimension historique certes, mais également linguistique et éducative; un accent particulier sera mis sur l'apport (comme type de rapport) de la langue française à la langue amazighe dans des domines vitaux tels que l'enseignement, la presse, la production artistique et audiovisuelle, le monde de l'édition et du multimédia.

RAPPORTS HISTORIQUES

Nous ne reviendrons pas sur le détail des rapports historiques et politiques qu'a eus la langue amazighe avec les langues des ethnies ayant vécu ou vivent encore sur le sol marocain; le chapitre intitulé "l'amazighe dans le paysage linguistique marocain" y a été amplement consacré29(*).

Rappelons toutefois avec J. Onrubia-Pintado qu'au-delà des mythes ethniques fondamentaux...la question de l'identité berbère (amazighe) est surtout une affaire de langues. Si, en effet, il s'avère impossible de définir une "race berbère" au sein d'une mosaïque de populations humaines aussi complexe et variée que celle que l'on retrouve aujourd'hui en Afrique du Nord, il est à peine facile d'y tracer des frontières ethnologiques nettes. "L'histoire des Berbères est donc une histoire de berbérophones. La filière de la langue berbère peut être remontée jusqu'au XVéme-XIVème siècle av-J.C. ".

Et, comme il est attesté que les noms de lieux constitueraient le meilleur moyen pour reconstituer les langues anciennes, on distingue plusieurs couches toponymiques en relation avec les langues des populations qui se sont succédé en Afrique du Nord (berbère ancien et moderne, phénicien, punique, latin, portugais, français et espagnol). Par ailleurs, les données linguistiques concordent avec le caractère conservateur du berbère et les hypothèses qui font de l'Afrique du Nord le noyau du chamito-sémitique.

Il en résulte que le système phonétique berbère, dégagé à partir des données toponymiques, ne s'oppose qu'en apparence aux systèmes phonologiques du proto-chamito-sémitique et afro-asiatique.30(*)

L'examen de nombreux toponymes relevés en pays de langue arabe, et que le berbère seul explique, montre que le pays tout entier était jadis occupé par les berbérophones. Beaucoup de villes, de villages, de rivières, etc. portent encore aujourd'hui des dénominations berbères comme Tétouan (sources), Azemmour (cascades), Tadla (gerbe)... Les deux montagnes qui dominent Fès, au nord et au sud, s'appellent toujours - de leurs noms berbères - le "Zalagh" et le "Taghat", soit le "Bouc" et la "Chèvre". De même que Tamsna ou Azaghar (l'actuel Gharb)31(*)

Agadir (pluriel Igoudar) signifie le "grenier", Agdal, quartier chic de Rabat signifie "le verger" en amazighe, Azrou (le rocher) est une ville du Moyen Atlas, Berkane (le noir) et Taourirt (le petit piton) sont deux villes situées au nord-est. On peut dire de même de Chaouen (les cornes) et Melilla (la blanche), la liste n'est pas limitative.

Nous ne reviendrons pas non plus sur le contact plusieurs fois millénaire qu'a eu l'amazighe avec la langue arabe qui a fini par marquer jusqu'à l'identité des Marocains considérée - souvent à tort selon Chafik, Adghirni, Akhyat et autres berbéristes - comme appartenant à la sphère arabo-musulmane.

L'arabe est certes la langue officielle au Maroc, encore que ce soit sa variante dialectale qui est la langue vernaculaire pour la majorité des locuteurs, même si "le Marocain moyen ne parle plus l'arabe comme le parlait son père il y a 50 ou 60 ans. Il ne parle plus le français non plus. Il parle un arabe plus ou moins francisé, selon son degré d'instruction, selon que les idées qu'il exprime sont en rapport avec la vie traditionnelle (rurale ou urbaine) ou avec la vie moderne". Pour illustrer ces propos, M. Chami a recueilli "sur le vif" plusieurs conversations entre locuteurs.32(*)

Cette francisation se serait ralentie depuis l'indépendance du fait que les élites intellectuelles nationales ont oeuvré pour la contrecarrer en encourageant le processus d'arabisation. L'arabisation, si elle a fait qu'une frange importante de la population "se pique" de posséder l'arabe classique, a été la cause d'échecs scolaires et universitaires dont les conséquences demeurent encore aujourd'hui très lourdes pour la société marocaine. Néanmoins, une proportion non moins négligeable de la population semble continuer à "goûter les plaisirs de la conversation française de France", même avec un accent marqué ou avec une prononciation défectueuse.

De plus, pour A. Allati, l'arabité marocaine semble baigner dans une berbérité profonde qui l'imprègne de toutes parts, l'englobe et la recouvre. "La langue marocaine n'est arabisée que dans sa garniture, c'est-à-dire son lexique; son soubassement et son ossature restent berbères."33(*)

Cette situation est l'aboutissement d'un long développement sociolinguistique où la vocation religieuse a joué le principal rôle. Le processus d'arabisation spontané s'est poursuivi depuis plus d'un millénaire, en surface plus qu'en profondeur. L'intermède du protectorat français est venu rompre cette évolution par le choc économique qu'il a provoqué et aussi par le fait qu'il a essayé d'imposer politiquement une langue totalement étrangère et sans rapport intime avec l'Islam.

* 28 " Au Maghreb le français n'a rencontré que deux langues, l'une massive mais rurale (le berbère), l'autre urbaine et vecteur de cohésion identitaire (l'arabe). C'est une situation très particulière et instructive à propos de laquelle l'un des auteurs de ce cours a proposé ces dernières années une théorisation d'ensemble (structuration dite « tripolaire » du paysage sociolinguistique maghrébin), d'après Ph. Blanchet et F. Manzano In : Recherches interdisciplinaires en études francophones : littérature et diglossie, politiques linguistiques, culturelles et éducatives, Cours de Master 2, année universitaire 2005/2006.

* 29 Voir notre premier chapitre.

* 30 J. Onrubia-Pintado, les premiers berbérophones : linguistique, génétique, anthropologie, archéologie, In : Histoire des Amazighs, Actes de la 6e session de l'université d'été d'Agadir, juillet 2000. Ed. Bouregreg, Rabat, page 43.

* 31 Alain Potier, "Eléments de toponymie berbère", In : Amazigh, revue marocaine d'histoire et de civilisation, N° 2, 1980, p. 58.

* 32 M. Chami (1980), Structure sociolinguistique de l'arabe marocain, In Amazigh : revue marocaine d'histoire et de civilisation N°2, p 40.

* 33 A. Allati, 2002, Diachronie Tamazighte ou berbère, publications de l'université Abdelmalek Essaadi, faculté des Lettres et des Sciences Humaines (PARS ET PROTARS) .

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