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Des transferts sont-ils possibles de la didactique du français (FLE/FLS) à  la didactique de l'amazighe (berbère) dans le contexte sociolinguistique marocain ?

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par Lahcen NACHEF
Université Rennes 2 - Master 2 2006
  

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L'AMAZIGHE ET LA FRANCOPHONIE

Voyons à présent où et comment se manifeste le rapport (ou l'apport) de la francophonie à l'amazighe. L'apport que nous analyserons sur un plan linguistique certes mais aussi sur un plan plus large englobant les aspects culturels et civilisationnels.

Depuis le protectorat, la France a réservé une attention particulière à la composante amazighe de la population marocaine. Nous nous garderons de rentrer dans la polémique des chroniqueurs ayant relaté les événements historiques de cette époque-là. Car, selon les convictions des uns et des autres - nationalistes, chauvins, panarabistes, démocrates...- chacun a tenté d'attribuer à cette attention française des raisons qui allaient de pair avec ses propres convictions.

Il n'empêche que depuis le 16 mai 1930, avec le fameux "Dahir Berbère", la France a cherché - après en avoir persuadé le sultan de l'époque - de doter les Berbères du Maroc d'une distinction que le Makhzen (le pouvoir royal) ne leur aurait jamais si aisément concédé. Il s'agissait de permettre aux populations amazighes de jouir de leur droit coutumier ancestral, indépendamment de la législation française ou makhzanienne appliquée dans les zones non berbères34(*).

A la même époque à peu près, les autorités coloniales ont construit en pleine région berbère (à Azrou, ville au coeur du Moyen Atlas) le non moins fameux collège franco-berbère d'Azrou, ouvert exclusivement aux élèves berbères et où est enseignée la totalité des matières en français et la langue berbère. Rappelons que de nombreuses personnalités marocaines politiques et non politiques sont passées par ce "prestigieux" établissement.

De plus, on pourrait affirmer sans risquer d'exagérer, qu'aucune des civilisations étant passées au Maroc ne s'est intéressée à la langue des autochtones comme l'ont fait les Français. Il est vrai que certains oulémas (savants religieux) berbères islamisés ont procédé à la traduction en amazighe - transcrit en alphabet arabe - de versets coraniques et de hadîts (recueil des actes et paroles du prophète Mahomet), mais ce sont des français qui ont écrit des traités sur l'histoire, la civilisation et la culture amazighes. Ils ont par ailleurs écrit de nombreuses ontologies de la poésie berbère, des ouvrages de grammaires et des manuels amazighes, etc.

Après l'indépendance, plusieurs facultés françaises ont ouvert leurs amphis et leurs chaires aux étudiants marocains qui désiraient mener des recherches sur leur langue maternelle35(*). Des centaines de mémoires et de thèses ont ainsi vu le jour et des centaines de militants berbères - la diaspora entre autres- ont trouvé refuge en France pour s'organiser en associations et en porte-paroles des masses restées dans le pays et n'ayant pas encore la même liberté de se constituer en groupes de pression capables de faire entendre leur voix. Ce n'est que vers les années 70 - 80 que le MCA, ou Mouvement Culturel Amazighe, a connu son plus grand essor et touchant une grande proportion des amazighophones à travers tout le pays de tamazgha (l'Afrique du Nord jusqu'en Egypte, une partie de l'Afrique subsaharienne jusqu'aux pays des Touaregs, les Iles Canaries...)

D'autre part, les travaux réalisés en langues étrangères sur le domaine amazighe ont commencé à voir le jour à partir du XIXème siècle alors que la majorité des travaux en langue arabe est postérieure aux années 80. Les premiers, notamment ceux rédigés en français, sont de loin plus nombreux que les autres. De plus, les écrits en arabe sont généralement plus à caractère idéologique que de nature scientifique et s'inscrivent le plus souvent dans le débat sur la question culturelle.

L'intérêt pour l'amazighe a d'abord été "exotique" puis politiquement orienté pour devenir un objet scientifique en soi. Les intervenants occidentaux, dans le domaine amazighe, viennent en effet de trois horizons : l'Eglise qui voulait évangéliser les Berbères avec ses missionnaires, l'armée qui avait ses officiers-interprètes et enfin l'université qui encourageait la recherche académique, parfois pour préparer la conquête coloniale (les fameuses missions) ou pour renforcer celle-ci. C'est ainsi que dans certains travaux nous retrouvons une approche européocentriste caractérisée par une forte charge idéologique. Cependant, "beaucoup de travaux fournissent des descriptions de la société, de la culture, de la langue et de l'histoire qui se sont révélés utiles aux chercheurs modernes".36(*)

La relève pour la réalisation de travaux sur l'amazighe - tant sur les plans politique, historique, anthropologique et socioculturel que sur les plans sociolinguistique, linguistique et, dans une moindre mesure, pédagogique et didactique - cette relève est de plus en plus assurée par les chercheurs et intellectuels maghrébins (surtout algériens et marocains). Cependant, un grand nombre parmi eux est issu d'universités européennes, notamment françaises, ou même issus des universités maghrébines mais relevant des départements de langue et de littérature française ou encore menant leurs recherches en langue française. 37(*)

D'autres domaines témoignent bien de cet apport francophone à l'amazighe : ceux de la presse écrite et de la production éditoriale par exemple. Nous savons -en tout cas au Maroc- que les premiers journaux à avoir inauguré le débat sur la question berbère ont été des périodiques d'expression française tel Al Bayane, organe du parti du progrès et du socialisme (PPS). Ils abordaient des sujets ayant trait à la diversité culturelle marocaine et aux problèmes identitaires. Puis, dans un second temps, ils réservaient des pages entières dédiées à la question "berbère" où des journalistes et des intellectuels amazighes, dont certains commençaient à rédiger leurs contributions (essai, poèmes, pamphlets, etc.) en langue amazighe transcrite en alphabet latin. Alphabet, nous ne le répèterons jamais assez, qui a beaucoup servi cette langue avant que les imazighen ne connaissent l'usage de leur alphabet propre.

Il a fallu attendre la percée du MCA (Mouvement culturel Amazighe), qui a donné naissance au CMA (Congrès Mondial Amazighe) créé et basé en France, pour voir apparaître dans certains journaux et magazines des textes en alphabet tifinaghe. Ainsi, la revendication de l'amazighe comme langue nationale en Algérie puis au Maroc, la profusion de travaux universitaires et autres sur/et en langue amazighe ont légitimé le tifinaghe et en ont fait -au Maroc en tout cas- l'alphabet officiel adopté non seulement par les journalistes et les écrivains mais aussi par l'institution scolaire38(*), nous y reviendrons plus loin. Plusieurs organes de presse (voir bibliographie) sont aujourd'hui trilingues amazighe-français-arabe ou au moins bilingues amazighe-français. A côté, paraissent des journaux rédigés exclusivement en langue amazighe avec la subsistance de l'alphabet latin pour bon nombre de périodiques.

Quant au domaine de l'audiovisuel, l'apport de la francophonie, comme monde d'ouverture et de démocratie - notamment en matière de diversité culturelle dont il prône la promotion- et comme pourvoyeur de technologie et de savoir-faire techniques et artistiques, cet apport apparaît dans la participation à la réalisation de nombreux films amazighes. La plupart des réalisateurs, des photographes et autres techniciens (de son, de prise de vue,...) sont soit des francophones soit des amazighophones de la diaspora. Pour s'en rendre compte, il suffit d'observer les génériques des films vidéo réalisés depuis quelques décennies.

Egalement, l'apport de la francophonie à la langue et à la culture amazighe est apparent dans l'ouverture qu'ont connue les imazighen sur le monde des NTIC, notamment en ce qui concerne Internet. Des dizaines de portails et de pages web sont en effet élaborés, sinon par des collaborateurs français, par des francophones et en langue française. Il suffit de taper "amazighe" ou "berbère" sur un des moteurs de recherche pour découvrir cette réalité.

Un dernier domaine enfin où apparaît l'apport de la francophonie à l'amazighe est l'enseignement.

La langue amazighe est introduite très récemment dans le système éducatif marocain39(*). Avant cette intégration, un grand débat "national" a été ouvert sur le choix de l'alphabet à adopter. Certains ont préconisé le "latin" du fait justement de cette complicité légendaire décrite ci-dessus; mais aussi du fait qu'un cumul non des moindres a déjà été réalisé avec cet alphabet en faveur de la langue amazighe. D'autres ont proposé (imposé?) l'"arabe" pour des raisons prétendument évidentes : "langue nationale officielle, langue du coran garant de l'unité des marocains", ... Enfin ceux qui, appuyés par l'institution royale, ont eu gain de cause en optant pour le "tifinaghe" du fait que c'est l'alphabet originel des premiers berbères qui l'auraient abandonné pour des raisons historiques et politiques bien connues mais qui, apparemment, seraient aujourd'hui révolues voire obsolètes.

Alors, grâce au travail laborieux de son équipe constitué majoritairement de chercheurs francophones, l'IRCAM (Institut Royal de la Culture Amazighe) a pu mettre en oeuvre un alphabet simplifié, modernisé et scientifiquement admis. Il s'inspire largement des règles adoptées dans l'alphabet latin : graphie de gauche à droite, lettres indépendantes formées de voyelles et de consonnes, géminées, cheva, absence de voyellisation comme en arabe, etc.

Les manuels scolaires, arrivés cette année à leur troisième fournée, sont transcrits intégralement en tifinaghe. Il en est de même pour les guides des professeurs, les fiches pédagogiques et de l'ensemble du matériel didactique. Même les sessions de formation au profit des enseignants de l'amazighe sont dispensées en langue amazighe pour tout ce qui concerne les corpus. Il est vrai que la langue de la communication pendant le vis-à-vis pédagogique se fait, lors de ces formations, en arabe et/ou en français. Les raisons en sont que, d'une part, les enseignants ne maîtrisent pas encore le métalangage didactique en amazighe -celui-ci n'étant pas encore mis au point par les concepteurs d'outils didactiques- et que, d'autre part, les formateurs de l'IRCAM ont été formés soit en arabe soit - pour la plupart - en français. Le questionnaire que nous leur avons fait remplir en dit long sur cette question. Nous y reviendrons dans la partie réservée au dépouillement et à l'interprétation des résultats dudit questionnaire.

D'un point de vue purement didactique, nous avons relevé lors de ces formations, auxquelles nous avons été régulièrement invité, qu'en sus du métalangage linguistique dont une bonne partie est empruntée au français, la majeure partie des procédés didactiques et des techniques méthodologiques relèvent des universaux didactiques inspirés de la didactique du français. Ainsi, aussi bien des concepts morphosyntaxiques tels que "adjectif", "état d'annexion", "géminée", "cheva",... que des concepts didactiques tels que "conceptualisation en classe de lecture (celle-ci perçue comme soit globale, semi-globale ou analytique...), réemploi en activité de langue, grammaire implicite, activités ludiques (jeux de rôles et simulation) ... sont soit donnés directement en français soit élucidés, aux professeurs se formant, en français.

Il est donc fort probable qu'un bon pourcentage d'enseignants, pour conduire des séances d'apprentissage en classe d'amazighe, s'inspire de la didactique du français FLE et FLS notamment. D'autant plus que ces enseignants ont été formés dans les centres de formation fréquentés40(*). Rappelons que depuis une décennie, tous les enseignants du primaire sont recrutés en tant que bilingues, la filière monolingue a disparu des centres de formation où une période de deux années est consacrée dorénavant à des cours théoriques dispensés en arabe et en français mais aussi à des stages en situation dans les deux langues. Or, il est communément admis dans les milieux pédagogiques marocains que même la didactique de l'arabe emprunte nombre de ses principes à la didactique du français. Une preuve parmi d'autres : la traduction des appellations données aux activités dans une progression annuelle d'un niveau d'enseignement donné.41(*)

Une dernière remarque, enfin, sur l'apport de la francophonie à la promotion de la langue amazighe, même si c'est anecdotique, c'est la mise en place de cours de berbère dans certains Instituts Français au Maroc. Très peu nombreux sont les centres culturels étrangers qui s'intéressent à cet enseignement.

* 34 Maurice Le Glay, dont certains écrits de l'époque (protectorat) le caractérisaient comme bérbériste et, prenant part au débat sur la légitimité du dahir du 16 mai 1930, dit ceci : "... Que la France ait dû - pour gagner au sultan des coeurs, des sujets (les Berbères)- reconnaître et consacrer l'usage de leurs coutumes traditionnelles, doit-on le lui reprocher, alors qu'après tout elle s'est engagée à respecter les traditions quelles qu'elles soient, alors qu'il s'agit de traditions séculaires, qu'aucun peuple, à travers les âges, n'a pu ébranler, que les sultans n'ont jamais osé ni pu enfreindre." Mohamed Mounib, 2002, In Le Dahir berbère, le plus grand mensonge politique dans le Maroc moderne, Editions Abou Regreg, Rabat. Une bibliographie quasi exhaustive, couvrant la période s'étalant entre la 2e moitié du 19e siècle et 2003, est à consulter sur l'ouvrage intitulé L'Amazigh : langue, lecture et histoire, publié par la Fondation du Roi Abdul-Aziz pour les études islamiques et les sciences humaines, décembre 2003.

* 35 Il suffit, pour s'en rendre compte, de consulter les ouvrages ayant répertorié les travaux de recherche sur l'amazighe tel : Hilile Larbi (2005), Répertoire des travaux de recherche sur l'amazighe (1), Centre de la traduction, de l'édition et de la communication, IRCAM, Rabat.

* 36 Par exemple les travaux de dialectologie qui, d'après A. Boukous, n'auraient pu progresser sans l'apport des études antérieures. «Il en est ainsi des institutions politiques..., des activités socioéconomiques..., des pratiques ésotériques et thérapeutiques, les rites propitiatoires et les cérémonies votives...» , In L'Amazigh : langue, culture et histoire, Fondation du Roi Abdul-Aziz Al Saoud, 2003, Casablanca.

* 37 Ces chercheurs - du moins les précurseurs parmi eux - sont aujourd'hui soit d'éminents directeurs de recherche dans les universités françaises ou marocaines (citons par exemple Salem Chaker, Abdellah Bounfour à l'INALCO ...) ou de hauts responsables chargés de la gestion des affaires amazighes ( comme Ahmed Boukous, Jilali Saïb à l'IRCAM ...)

* 38 Rappelons qu'en Algérie, les manuels scolaires de la langue amazighe sont encore transcrits en alphabet latin.

* 39 Depuis la rentrée scolaire 2003/2004 (nous y reviendrons en détail dans les chapitres consacrés à la partie pratique).

* 40 Les anciens CFI (Centre de Formation des Instituteurs) appelés depuis trois ans maintenant des CFPP (Centre de Formation des Professeurs du Primaire)

* 41 On trouvera ainsi dans une progression du cours d'arabe ou d'amazighe des appellations du genre «unité didactique», «lecture cursive ou expressive», «diction», «actes de parole», «jeux de rôle»...

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