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La culture, opportunité politique, économique, touristique et sociale au profit des villes ? exemple de la ville de Nancy et ses grands rendez-vous


par Mathilde Jannot
Université de la Sorbonne nouvelle- Paris III - Master 1 2010
  

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B. Le patrimoine « la mémoire embellie »56 ?

Il conviendra de se demander quelle est l'interprétation faite du patrimoine. S'agitil de rester attaché à un passé dans lequel on se conforte ou bien de mettre en perspective les valeurs acquises par le passé pour les confronter à notre période moderne ?

Cette problématique avant même qu'une politique de grands rendez-vous ne soit mise en place faisait déjà l'objet d'un questionnement de la part du maire lors de l'exposition sur Jacques Callot :

« C'est un extraordinaire privilege que d'avoir à gérer l'avenir d'une ville au passé aussi prestigieux. C'est également une lourde responsabilité. Car le souvenir des talents et le charme des monuments ne sauraient justifier que l'on interrompe l'exploitation de nos gisements de création. Nancy doit rester la source d'idées et d'oeuvres qu'elle a toujours été, en pleine activité. »57

1. Valeur d'existence et de non-usage du patrimoine et des monuments

Le patrimoine et les musées ont une valeur de contemporanéité 58 (Gegenwartswerte) qui correspond au présent, aux valeurs d'usage et artistiques qui en sont faites. Un monument constitue l'emblème, ou l'un des emblèmes, de l'identité locale, l'image dominante dans la représentation de la destination. La Place Stanislas est l'un de

56 Cf. Nancy 2005, le temps des Lumières ; dossier de presse, septembre 2004, p.19 et 21.

57 Voir la préface dans C.Pétry, J.Thuillier ; L'art en Lorraine au temps de Jacques Callot, Musée des Beaux Arts de Nancy, 13 juin-14 septembre 1992, Paris, RMN, 1992, p.12.

58 A.Riegl, Le culte moderne des monuments, Le Seuil, 1984.

ceux-ci. C'est un élément investi par la population qui lui procure un « sentiment d'appartenance »59, qui fait qu'elle se reconnaît comme telle, au travers de ce patrimoine identitaire. Ce dernier est constitué par sa valeur d'existence, c'est-à-dire la valeur symbolique que lui attribue la population (en termes d'identité, d'embellissement des lieux et de sens de l'histoire) 60. Le musée en tant que volet du patrimoine a également une valeur d'existence, reconnu comme le « lieu de cristallisation d'une mémoire, d'une identité en résonance d'une société, de personnes ayant vécu là, vivant encore, vivant un jour »61. Les habitants ont saisi, consciemment ou non, ce patrimoine comme un des « reflets intelligibles de leur histoire, de leur culture » 62 en le rendant visible et identifiable par d'autres. Par le regard que les « modernes » posent sur lui et non pour son caractère ontologique, le monument, au sens où l'entend Riegl63, acquiert une valeur. Une des caractéristiques du monument est qu'il a une action sur la mémoire. Il la mobilise au moyen de l'affectivité, « de façon à rappeler le passé en le faisant vibrer par le présent ».64 Le monument possède un rôle métaphorique : il ressuscite un passé privilégié dans lequel ceux qui le regardent sont réintroduits. De fait, dans nos sociétés contemporaines, selon Henri-Pierre Jeudy65; on ne rêverait plus à l'époque suivante qu'en s'obsédant à lui léguer un patrimoine. On aurait plutôt une certaine complaisance dans l'idée que le « passé éclaire le présent. »66. Le danger serait d'obtenir une approche historique, muséographique et patrimoniale hagiographique 67 s'appuyant sur une représentation magnifiée de la société et de la culture locale qui matérialiserait des images mentales réinterprétées positivement par la société.68

59 Cf. M. Gellereau, « Mutations et stratégies de valorisation patrimoniale : les identités multiples des territoires », p.26.

60 Cf. V .Patin, op.cit, p.135.

61 Cf. S. Grange, « Le territoire du conservateur », Musées et collections publiques de France, n°221-222, décembre 1998-mars 1999, p.102.

62 Cf. H-P. Jeudy, La machine patrimoniale, p.14.

63 Riegl rappelle l'étymologie de monument (du latin monumentum, dérivé de monere qui signifie avertir, rappeler), c'est donc ce qui interpelle la mémoire. C'est à dire à la fois un édifice, une oeuvre d'art, des archives...

64 F. Choay, L'allégorie du patrimoine, p.14.

65 Cf. La machine patrimoniale.

66 Cf. H.P Jeudy, ibid. p.14.

67 Cf. N.Drouguet, « Succès et revers des expositions-spectacles », Culture et musées n°5, juin 2005, pp.65- 88.

68 Evoqué dans l'article de M. Regourd, « Le musée, un espace de communication, symbolique des mutations politiques » .

Pour autant même si, en apparence, la ville et la Communauté Urbaine donnent l'image d'une « mémoire embellie »69 qui pourrait faire croire à un maintien symbolique du patrimoine tel qu'il était dès sa construction, cela est assez rapidement démenti, dès lors qu'on sait que : « la restauration de l'ensemble architectural du XVIIIe siècle correspond à la préservation, l'entretien et la conservation de bâtiments remarquables placés sous la responsabilité de la ville. » 70. Le monument historique est en effet censé avoir une place immuable et définitive, et une conservation sans condition. Bien que l'on s'efforce de rechercher la « valeur historique »71 du monument, l'état le plus proche de l'état initial, une authenticité originelle, comme le veut la Charte de Venise : « Elle [L'humanité] se doit de les [les oeuvres monumentales] leur transmettre dans toute la richesse de leur authenticité. »72. C'est un idéal que l'on peut étendre au patrimoine - comme le remarque Pierre Rosenberg pour la place Stanislas - vers lequel on tend: « Nous les voyons [les places della Signoria et Stanislas] telles qu'elles nous sont parvenues. Nous oublions les étapes de leur élaboration, de leur construction, ce qui les a précédées, les modifications et les transformations qu'elles ont pu connaître (ou subir) et qu'à coup sur elles connaîtront encore. » Comme me le suggérait M. Maigret lors de notre entretien, « utiliser le patrimoine n'est pas uniquement restituer le patrimoine à l'identique, uniquement à travers l'imitation ».73 C'est le travail qu'a effectué Pierre-Yves Caillaut, architecte en chef des monuments historiques, en tentant de retrouver l'état initial de la Place Stanislas grace aux archives et représentations conservées mais en tentant d'imaginer la nouvelle place, carrefour de rencontres sans plus être carrefour de circulation. Quelques débats ont d'ailleurs eu lieu pour savoir s'il fallait rouvrir une carrière de pierres semblables à celles qui se trouvaient sur la place ou s'il fallait réintégrer la statue de Louis XV, remplacée par celle de Stanislas à la Révolution, repeindre les ornements sur l'arc Héré ... Finalement, les pavés ont été choisis de taille un peu moins inégale qu'à l'origine. L'arc Héré a été repeint, les grilles qui entouraient la statue n'ont pas été reposées pour laisser les Nancéiens s'asseoir sur les marches. De même, l'éclairage a été envisagé différemment, orienté du bas vers le haut et en éclairant également les fontaines. Ainsi, comme me le suggérait Mme Noël : « Il s'agit d'une articulation permanente entre le patrimoine et la

69Nancy 2005, le temps des Lumières ; dossier de presse, septembre 2004.

70 Cf. ibid., p.22.

71 Cf. A.Riegl, op.cit.

72 http://www.icomos.org/docs/venise.html

73 Entretien M. Maigret, 20 janvier 2010, CUGN Nancy.

modernité. C'est une interrogation sur le patrimoine plutôt qu'une commémoration. ».74En s'interrogeant sur le patrimoine, il s'agit aussi de la valoriser et le faire mieux connaître sans nécessairement être chauvin. Or, bien souvent, on connaît mieux des endroits éloignés que son propre lieu de vie, ce que manifeste André Rossinot dans son introduction au Bottin des Lumières 75: « Etre responsable d'une ville, c'est aussi (...) faire en sorte que les gens se reconnaissent dans leur ville, aient envie de se l'approprier, de la découvrir, car bien souvent ils en méconnaissent tout autant la géographie que l'histoire. ». C'est pourquoi, il est question pour 2012 de s'intéresser non seulement au patrimoine Renaissance de Nancy mais aussi de s'associer à d'autres villes lorraines qui disposent d'un patrimoine Renaissance.76

Pourtant, même s'il ne s'agit pas de se remémorer un patrimoine en restant nostalgique du passé, il est question toutefois de le transmettre, comme l'indique le bilan de l'événement Nancy 2005, le temps des Lumières :

« Ce patrimoine hérité du passé, il nous appartient de le maintenir en état, de l'entretenir, de le valoriser, de l'embellir pour être en mesure de le transmettre aux générations futures. Cette démarche transgénérationnelle dépasse bien évidemment la seule échelle du cycle de vie d'un homme ».77

Autrement dit, il s'agit d'une « valeur de non-usage » attribuée au patrimoine à savoir la transmission du bien aux générations futures.78 S'il s'agit d'une valeur de conservation dont les révolutionnaires se prévalaient pour pérenniser et léguer le patrimoine ; elle n'en oublie pas moins de questionner le présent et de le mettre au regard du passé.

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