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Le politique et l'écriture a travers La vie et demie de Sony Labou Tansi sous la supervision de prof. Josias Semujanga

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par Emmanuel NDUNGUTSE
Université Nationale du Rwanda - Licence en Langue et Litterature francaise 2001
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II.2 Les structures narratives dans La vie et demie

II.2.1 L'univers temporel

Le temps est un élément à ne pas négliger dans l'étude d'une oeuvre comme La Vie et demie de Sony Labou Tansi. Signalons que toute oeuvre, ou tout récit si nous nous fions à la terminologie de Genette, est composé par une dualité temporelle. On distingue le temps où se sont passés les événements racontés (temps de l'histoire) et le temps du récit, c'est-à-dire le temps du signifiant. Au sujet de cette distinction, Christian METZ déclare que « le récit est une séquence deux fois temporelle [...] il y a le temps de la chose racontée et le temps du récit (temps du signifié et temps du signifiant) »49(*). Le temps permet de fixer et de situer le récit. Qu'en est-il alors de La Vie et demie ?

Le temps connaît un traitement inhabituel dans La Vie et demie. Au lieu de servir à situer et fixer le récit, il contribue à le déstabiliser et à le rendre irréel. Le temps historique est dilué dans le temps mythique et fabuleux. Les lignes suivantes le montrent clairement : « C'était l'année où Chaïdana avait eu quinze ans [...] C'était au temps où la terre était encore ronde, où la mer était la mer » (V.D. : 11).

Dans La Vie et demie, les marques temporelles se réfèrent à un temps imprécis, irréel et légendaire. « Ce soir-là, sans trop savoir pourquoi »(V.D. : 25). « C'était le jour où le Guide providentiel avait un grand meeting » (V.D. : 25), « C'était l'époque où Amedandio ne voulait plus » (V.D. : 78).

Les unités temporelles sont beaucoup plus fantaisistes, le signifié s'éloigne du signifiant si bien que la comparaison qui s'y trouve n'est pas claire : « trois mondes en retard » (V.D. : 22). Le mot « monde » devient une unité temporelle comme si on connaissait sa mesure. La comparaison est établie entre le temps ancien et le temps moderne, comme ce passage le montre : « Chaïdana aimait les témérités de cet homme qu'elle disait être trois mondes en retard derrière elle » (V.D. : 22). Le docteur Tchi a un comportement semblable à celui des temps passés alors qu'il est de l'époque moderne. Le mot « monde » est employé pour signifier « siècle » ou « génération » ou bien encore « époque ».

Dans La Vie et demie, là où Sony Labou Tansi témoigne d'un souci de précision, nous remarquons qu'il ne fait que compliquer davantage. L'exemple suivant suffirait à l'illustrer : « on était sous le règne du guide Henri-au-coeur-tendre, deuxième année, troisième mois, première semaine » (V.D. : 102). Ici nous constatons que le narrateur se réfère à la durée d'un règne dont on ignore le début.

Dans La Vie et demie, le temps historique reste imprécis. La durée des règnes des guides n'est pas clarifiée. L'âge des personnages centraux qui évoluent dans le roman, est de temps en temps précisé, mais l'auteur reste muet sur certains épisodes pourtant importants. Chaïdana a quinze ans au début du livre c'est-à-dire à la page 11, dix-huit ans à la page 21, vingt ans à la page 50, vingt-quatre à la page 59, trente-quatre ans à la page 78. Nous n'avons aucun renseignement sur son enfance, sur sa vie adulte (25-33 ans) alors qu'elle est héroïne de 77 premières pages. Chaïdana-aux-gros-cheveux a dix ans à la page 77, dix-neuf ans à la page 87, vingt-cinq ans à la page 90, trente ans à la page 107, soixante-deux ans à la page 137 et 129 ans à la page 170. Ces détails ne fournissent aucun point de repère stable.

De temps en temps, la chronologie dans La Vie et demie n'est pas linéaire. Quelques fois le narrateur use des analepses que Gérard GENETTE définit comme « toute évocation après coup d'un événement antérieur au point de l'histoire où l'on se trouve »50(*). Dans le roman, le narrateur fait recours aux analepses pour retracer le passé de tel ou tel personnage afin d'expliquer la situation présente de ce dernier par sa vie passée. Par le même procédé, le lecteur apprend quelle fut la jeunesse du guide providentiel qui dirige la république Katalamanasienne. A la page 25, un passage vient rompre le rythme du récit ; le guide providentiel se souvient de sa vie antérieure au moment où il était voleur de vaches.

Mis à part cette technique rétrospective, l'action narrative, dans La Vie et demie, anticipe quelques fois sur les événements. C'est la prolepse que GENETTE présente comme : « toute manoeuvre narrative consistant à raconter ou évoquer d'avance un événement ultérieur »51(*). Ce n'est pas alors très étonnant que le guide Jean-Oscar-Coeur-de-Père, quatrième de la lignée soit mis en relief à la page 81 alors que le premier guide Obramoussando Mbi détient encore le pouvoir. Aussi, faut-il signaler que le narrateur au lieu de décrire les événements importants, recourt à des digressions. Il consacre les pages 31 et 32 à un épisode étranger à l'histoire du roman. Le récit de M. Delkamayota alias Bébé Hollandais-la-vache qui rit, n'a rien à faire avec ce qui précède. Celui-ci est l'ex-professeur de philosophie au « Lycée de la Révélation » qui fut puni pour « avoir donné un zéro à l'enfant du maire de Yourma » (V.D : 31). Il reçut une mutation disciplinaire. Il fut envoyé avec sa philosophie dans la forêt de Darmellia comme professeur au collège, dans un centre d'attraction pour pygmées (V.D. : 31).

Cependant, ce temps imprécis, ces anachronies narratives et ces formes de digression que nous trouvons dans La Vie et demie n'altèrent en rien l'intérêt et la compréhension du récit. Par contre, ils en font partie intégrante. Faisant corps avec le récit, ils renferment un langage symbolique, une satire politique des nouveaux dirigeants de l'Afrique nouvelle, qui n'ont aucune ligne de conduite mais qui ballottent plutôt ici et là dans les choses inutiles dont le peuple profite peu.

* 49 METZ, C., cité par GENETTE, G., Op. cit., p. 77.

* 50 GENETTE, G., Op. cit., p. 82.

* 51 Idem, p. 83.

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